LE SOUPER RIDICULE
U n de ces jours derniers, par des lieux détournés Je m'en allois rêvant, le manteau sur le nez, L'arae bizarrement de vapeurs occupée , Comme un poète qui prend les vers à la pipée : En ces songes profonds où flottoit mon esprit , Un homme par la main hasardement me prit , Ainsi qu'on pourroit prendre un dormeur par
l'oreille , Quand on veut qu à minuit en sursaut il s'éveille. Je passe outre d'aguet, sans en faire semblant , Et m'en vais à grands pas , tout froid et tout tremblant.
Craignant de faire encor , avec ma patience , Des sottises d'autrui nouvelle pénitence (2).
(1) Horace a décrit un repas ridicule dans la satire VIII du livre II. L'imitation de Régnier, quoique un peu trop longue, porte l'empreinte d'un vrai talent; elle n'a point été inutile à Boileau lorsqu'il a traité le même sujet.
( 1) Allusion à la satire VIII , où il a décrit l'ennui que lui avoit causé un importun.
ïC8 . KATHURIN REGKIER.
Tout courtois il me suit , et , d'un parler remis : Quoi ! monsieur,est-ce ainsi qu'on traite ses amis? Je m'arrête, contraint; d'une façon confuse , Grondant entre mes dents, j e barbotte une excuse; De vous dire son nom il ne garit de rien , Et vous jure au surplus qu'il est homme de bien : Au compas du devoir il règle son courage, Et ne laisse en dépôt pourtant son avantage. Selon le temps , il met ses partis en avant. Alors que le roi passe il gagne le devant ; Et seroit bien fâché, le piince assis à table , Qu'un autre en fût plus près, ou fît plus l'agréable; Qui plus suffisamment entrant sur le devis , Fit mieux le philosophe, ou dît mieux son avis ; Qui de chiens ou d'oiseaux eût plus d'expérience, Ou qui décidât mieux un cas de conscience : Puis dites , comme un sot , qu'il est sans passion. Sans gloser plus avant sur sa perfection , Avec maints hauts discours, de chiens, d'oiseaux,
de bottes , Que les valets de pied sont forl sujets aux crottes ; Pour bien faire du pain , il faut bien enfourner ; Si don Pèdre (i) est venu , qu'ai s'en peut retourner:
(ï) Dom Pedro Manriqiiez , connétable de Castille, allant en Flandre , séjourna à Paris en i6o3.
SATIRES. l8y
Le ciel nous fît ce Lien qu'encor d'assez bonne
heure Nous vînmes au logis où ce monsieur demeure , Où, sans historier le tout par le menu , Il me dit: Vous soyez, monsieur, le bien-venu. Après quelques propos, sans propos et sans suite , Avec un froid adieu je minute ma fuite , Plus de peur d'accident, que par discrétion. Il commence un sermon de son affection , Me rit , me prend , m'embrasse avec cérémonie : Quoi ! vous ennuyez-vous en notre compagnie ? Non , non , ma foi , dit-il , il n ira pas ainsi ; Et, puisque je vous tiens, vous souperez ici. Je m'excuse ; il me force. O dieux ! quelle injustice !
Alors, mais las! trop tard, je connus mon sup^
plice ; Mais pour l'avoir connu, je ne pus l'éviter , Tant le destin se plaît à me persécuter ! A peine à ces propos eut-il fermé la bouche , Qu'il entre à l'étourdie un sot fait à la fourche , Qui, pour nous saluer, laissant cheoir son chapeau , Fit comme un entrechat avec un escabeau , Trébuchant par le cul , s'en va devant-derrière y Et, grondant, se fâcha qu'on etoit sans lumière. Pour nous faire , sans rire , avaler ce beau saut , Le monsieur sur la vue excuse ce défaut ,
1 ()() M A T II II il l JV 11 E G NI E II.
Que les gens de savoir ont la visière rendre. L autre se relevant devers nous se vint rendre» Moins honteux d'êl re chû que «le s'être pressé ; El lui demandât-il s'il s'étoit point blessé. Après mille discours, dignes d'un grand volume, ( )n appelle un valet ; la chandelle s'allume : ( )n apporte la nappe, el met-on le couvert ; Et suis parmi ce s gens comme un homme sans vert, Qui fait , en rechignant ,aussimaigrè visage Qu'un renard que Martin porte au Louvre en sa
cage.
Un longtemps sans parler je regorgeois d'ennui. Mais, n'étant point garant des sottises (Tautrui ,
.Teerus qu'Unie falloit d'une mauvaise affaire En prendre, seulement ce qui m'en pouvoil plaire. Ainsi considérant ces hommes (I leurs soins , Si je n'en disois mol , je n'en pensois pas moins ; Et jugeai ce lourdaut,à son nez authentique ,
Quec'étoit u\\ pédant, animal domestique, De qui la mine rogue, et le parler confus , Ijcs cheveux gras et longs j et les sourcils touffus , Fa isoient par Ireur savoir , comme il faisoit entendre, La figue sur le nez au pédant d'Alexandre. Lors je fus assuré de ce que j'avois eru , Qu'il n'est plus courtisan de la cour si recru , Pour taire l'entendu, qu'il n'ait, pour quoi qu'il vaille.
SATIRES. Kjl
Un poète, un astrologue , ou quelque pédan taille, Qui, durant ses amours , avec un bel esprit , Couche de ses faveurs l'histoire par écrit. Maintenant que l'on voit, et que je vous veux dire Tout ce qui se fit là digne d'une satire , Je croirois faire tort à ce docteur nouveau , Si je ne lui donnois quelques traits de pinceau. Mais étant mauvais peintre, ainsi que mauvais
poète , Et que j'ai la cervelle et la main maladroite , O Muse ! je t'invoque. Emmielle-moi le hec , Et bande de tes mains les nerfs de ton rebee ; Laisse-moi là Phœbus chercher son aventure ; Laisse-moi son B mol, prend la clef de nature ; Et viens, simple, sans fard, nue, et sans ornement Pour accorder ma flûte avec ton instrument. Dis-moi comme sa race, autrefois ancienne , Dedans Rome accoucha d'une patricienne, D'où naquit dix Gâtons, et quatre-vingts préteurs Sans les historiens , et tous les orateurs. Mais non ; venons à lui , dont la maussade mine Ressemble un de ces dieux des couteaux de la
Chine , Et dont les beaux discours, plaisamment étourdis, Feroient crever de rire un saint du paradis. Ses yeux, bordés de rouge, égarés, sembloient être L'un à Montmartre, et l'autre au château de Bi-
cétre.
IG2 MATHtTRIN REGNIER.
Pour sa robe, elle fut autre qu'elle n'étoit Alors qu'Albert le Grand aux fêtes la portoit ; Mais toujours recousant pièce à pièce nouvelle , Depuis trente ans c'est elle , et si ce n'est pas elle : Ainsi que ce vaisseau (i) des Grecs tant renommé, Qui survécut au temps qui l'avait consommé. Une taigne affamée étoit sur ses épaules , Qui traçoit en arabe une carte des Gaules. Les pièces et les trous , semés de tous côtés , Représentaient les bourgs , les monts et les cités. Les filets séparés, qui se tenoient à peine , Imitoient les ruisseaux coulant dans une plaine. Les Alpes, en jurant, lui grimpoient au collet , Et Savoi' qui plus bas ne pend qu'à un filet. Or dessous cette robe illustre et vénérable Il avoit un jupon , non celui de Constable, Mais un qui pour un temps suivit l'arrière-ban , Quand en première noce il servit de caban Au croniqueur Turpin , lorsque par la campagne Il portoit l'arbalète au bon roi Cliarlemagne. Pour assurer si c'est ou laine , ou soie , ou lin , Il faut en devinaille être maître Gonin.
(i) Celui qui servit à Thésée pour aller dans l'île de Crète, combattre le minotaure. Les Athéniens conservèrent très-long-temps ce navire , en substituant des planches neuves à celles qui tomboient en pourriture. Plutarq. Vie de Thésée.
satires. ig3
Sa ceinture honorable, ainsi que ses jartières , Furent d'un drap du Seau, mais j'entends des lisières Qui sur maint couturier jouèrent maint roilet ; Maispourl'heure présente ils sangloientle mulet. Un mouchoir et des gants, avec ignominie , Ainsi que des larrons pendus en compagnie , Lui pendoient au côté, qui sembloient, en lambeaux , Crier, en se moquant: Vieux linges, vieux drapeaux !
De l'autre , brimbailoit une clef fort honnête , Qui tire à sa cordelle une noix d'arbalète. Ainsi ce personnage , en magnifique arroi , 3Iarchant pedete^"ti31 , s'en vint j usques à moi , Qui sentis a son nez, à ses lèvres décloses , Qu'il fleuroit bien plus fort mais non pas mieux que roses.
Il me parle latin , il allègue , il discourt , Il réforme à son pied les humeurs de la cour : Qu'il a pour enseigner une belle manière (i) ; Qu'en son globe il a vu la matière première ; Qu Epicure est ivrogne, Hippocrate un bourreau, Que Barthole et Jason ignorent le barreau ;
(i) Boileau , dans sa cinquième réflexion critique sur Longin , cite ces vers comme un portrait remarquable du Pédant.
10,4 MATHURIIT SEGNIER.
Que Virgile est passable, encor qu'en quelques pages /
Il méritât au Louvre être chifïlé des pages ;
Que Pline est inégal; Térence un peu joli :
Mais sur-tout il estime un langage poli.
Ainsi sur chaque auteur il trouve de quoi mordre.
L'un n'a point de raison, et l'autre n'a point d'ordre ;
L'autre avorte avant temps des œuvres qu'il conçoit.
Or' il vous prend Macrobe , et lui donne le foit.
Cicéron , il s'en tait, d'autant que l'on le crie
Le pain quotidien de la pédanterie.
Quant à son jugement , il est plus que parfait ,
Et l'immortalité n'aime que ce qu'il fait.
Par hasard disputant, si quelqu'un lui réplique ,
Et qu'il soit à quia : Vous êtes hérétique ,
Oupourlemoms fauteur; ou, vous ne savez point
Ce qu'en mon manuscrit j'ai noté sur ce point.
Comme il n'est rien de simple, aussi rien n'est durable.
De pauvre on devient riche, et d'heureux , misérable.
Tout se change: quifît qu'on changea de discours.
Après maint entretien, maints tours et maints retours ,
Un valet , se levant le chapeau de la tète ,
Nous vint dire tout haut quela soupe étoitprête.
SATIRES. Rp
Je connus qu'il est vrai ce qu'Homère en écrit , Qu'il n'est rien qui si fort nous réveille l'esprit ; Car j'eus, au son des plats, i'ame plus altérée , Que ne l'auroit un chien au son de la curée. Mais , comme un jour d'hiver où le soleil reluit , Ma joie en moins d'un rien comme un éclair s'enfuit ; Ainsi , parmi ces gens , un gros valet d'étahie 5 Glorieux de porter les plats dessus la table , D'un nez de majordome, et qui morgue la faim , Entra , serviette au bras , et fricassée en main ; Et, sans respect du lieu, du docteur, ni des sausses, Heurtant table et tréteaux, versa tout sur mes
chausses.
On le tance; il s'excuse; et moi, tout résolu , Puisqu'à mon dam le ciel l'avoit ainsi voulu , Je tourne en raillerie un si fâcheux mystère : De sorte que monsieur m'obligea de s'en taire. Sur ce point on se lave ; et chacun en son rang Se met dans une chaire, ou s'assied sur un banc , Suivant ou son mérite , ou sa charge , ou sa race. Des niais, sans prier, je me mets en la place , Où j'étois résolu, faisant autant que trois, Déboire et de manger coiume aux veilles desRois. Or, entre tous ceux-là qui se mirent à table , Il n'en étoit pas un qui ne fût remarquable , Et qui, sans éplucher, n'avalât l'éperlan. L'un en titre d'office exercoit un brelan :
If}6 MaTHURIN RE G S 1ER.
L'autre étoit des suivants de madame Lipée ( i ) ; Et l'autre, chevalier de la petite épée (2) ; Et le plus saint d'entre eux, sauf le droit du cordeau, Vivoit au cabaret, pour mourir au bordeau. En forme d'échiquier les plats rangés sur table N'avoient ni le maintien , ni la grâce accostable ; Et bien que nos dîneurs mangeassent en sergents, La viande pourtant ne prioit point les gens. Mon docteur de menestre, en sa mine altérée , Avoit deux fois autant de mains que Briarée ; Et n'étoit, quel qu'il fût, morceau dedans le plat , Qui des yeux et des mains n'eût un échec et mat , D'où j 'appris, en la cuite, aussi bien qu'en la crue, Que l'ame se laissoit piper comme une grue ; Et qu'aux plats , comme au lit, avec lubricité , Le péché de la chair tentoit l'humanité. Devant moi j ustemen t on plante un gran d potage, D'où les mouches à jeun se sauvoient à la nage : Le brouet étoit maigre; et n'est Nostradamus , Qui , l'astrolabe en main , ne demeurât camus , Si, par galanterie, ou par sottise expresse , Il y pensoit trouver une étoile de graisse. Pour moi , si j 'eusse été sur la mer de Levant , Où le vieux Louchali (3) fendit si bien le vent ,
(1) Un parasite.
(2) Un filou , un coupeur de bourses.
(3) Fameux corsaire.
SATIRES. IQ7
Quand Saint - Marc s'habilla des enseignes de
Thrace (1) , Je la comparerois au golphe de Patrasse : Pour ce qu'on y voy oit , en mille et mille parts , Les mouches qui floîtoient en guise de soldarts. Or durant ce festin demoiselle Famine , Avec son nez étique, et sa mourante mine , Ainsi que la Cherté par édit l'ordonna , Faisoit un beau discours dessus la Lezina (2) : Et, nous torchant le bec, alléguoit Symonide , Qui dit, pour être sain, qu'il faut mâcher à vide. Au reste, à manger peu, monsieur buvoit d'autant Du vin qu'à la taverne on ne payoit comptant ; Et se fàchoit qu'un Jean, blessé de la'logique , Lui barbouilloit l'esprit d'un ergo sophistique.
Emiant, quant à moi, du pain entre mes doigts, A tout ce qu'on disoit doucet je m'accordois. Le pédant, tout fumeux de vin et de doctrine , Répond, Dieu sait comment: le bon Jean se mutine:
Et sembloit que la gloire, en ce gentil assaut ,
(1) Allusion à la bataille de Lépaute , gagnée contre les Turcs, le 7 octobre 1071, par Dom Jean d'Autriche , fils naturel de Charles-Quint. Les enseignes prises sur l'ennemi furent portées à Venise , et suspendues dans l'église de Saint-Marc.
(2) Allusion à un ouvrage plaisant , composé eu iralien , vers la fin du seizième siècle , par Viaîardi.
ï()S M AT H UR IN REGNIER.
Fût à qui parleroit, non pas mieux, mais plus haut;
Ne croyez en parlant que l'un ou l'autre dorme.
Comment ! votre argument, dit l'un, n'est pas en forme.
L'autre, tout hors du sens : Mais c'est vous, malautru ,
Qui faites le savant, et n'êtes pas congru.
L'autre : Monsieur le sot, je vous ferai hien taire.
Quoi ! comment ! est-ce ainsi qu'on frappe Despautère(i) ?
Quelle incongruité ! Vous mentez par les dents.
Mais vous ?. . . Ainsi ces gens, à se piquer ardents ,
S'en vinrent du parler à tic tac, torche, lorgne ;
Qui casse le museau; qui son rival éborgne ;
Qui jette un pain, un plat, une assiette, un couteau;
Qui , pour une rondache , empoigne un escabeau.
L'un fait plus qu'il ne peut, et l'autre plus qu'il n ose,
Et pense , en les voyant , voir la métamorphose
Où les centaures saouls, au bourg Atracien ,
Voulurent chauds de reins , faire noces de chien ;
Et, cornus du bon père , encorner le lapithe ,
Qui leur fit à la fin enfiler la guérite ,
Quand avecque des plats, des tréteaux, des tisons,
Par force les chassant mi-morts de ses maisons ,
(i) Faire des fautes de grammaire.
Il les fît gentiment, après la tragédie , De chevaux devenir gros ânes d'Arcadie.
Nos gens en ce combat n'etoient moins inhumains, Car chacun s'escrimoit et des pieds et des mains ; Et, comme eux , tous sanglants en ces doctes alarmes , La fureur aveuglée en main leur mit des armes. Je cours à mon manteau , j e descends l'escalier , Et laisse avec ses gens monsieur le chevalier. Mais il sembloit qu'on eût aveuglé la nature ; Et faisoit un noir brun , d'aussi bonne teinture Que jamais on en vit sortir des Gobelins. Argus pouvoit passer pour un des Quinze-vingts . Qui pis est, il pleuvoit d'une telle manière , Queles rems, par dépit,me servoient de gouttière; Et du haut des maisons tomboit uu tel dégoût , Que les chiens altérés pouvoient boire debout, Alors me remettant sur ma philosophie , Je trouve qu'en ce monde il est sot qui se fie , Et se laisse conduire; et quant aux courtisans , Qui , doucets et gentils , font tant les suffisants , Je trouve , les mettant en même patenôtre , Que le plus sot d'entre eux est aussi sot qu'un autre.
Pour éviter la pluie , à l'abri de l'auvent , J'allois doublant le pas, comme un qui fend le
vent:
Quand, bronchant lourdement en un mauvais passage .
200 MATHURII REGNIER.
Le ciel me fît jouer un autre personnage ; Car heurtant une porte, en pensant m' accoter Ainsi qu'elle obéit, je vins à culbuter ; Et s'ouvrant à mon heurt, je tombai sur le ventre. On demande que c'est: je me relève, j'entre; Et voyant que le chien n aboyoit point la nuit , Que les verroux graissés ne faisoient aucun bruit Qu'on me rioit au nez , et qu'une chambrière Vouloit montrer ensemble et cacher la lumière. Je suis, je le vois bien... Je parle. L'on répond... Où, sans fleurs de bien dire, ou d'autre art plus
profond , Nous tombâmes d'accord. Le monde je contemple, Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple. Toutefois il falloit, en ce plaisant malheur , Mettre, pour me sauver, en danger mon hou nfur. Puis donc que je suis là, et qu'il est près d'une
heure , N'espérant pour ce jour de fortune meilleure ? Je vous laisse en repos jusques à quelques jours , Que, sans parler Phœbus , je ferai le discours De mon gîte, où pensant reposer à mon aise , Je tombai par malheur de la poêle en la braise.
SATIRE XI(i).