‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 45 sur 66 · NI CRAINTE, NI ESPERANCE · texte numérisé non relu

NI CRAINTE, NI ESPERANCE

'avoir crainte de rien, et ne rien espérer, Ami, c est ce qui peut les hommes bienheurer. J'aime les gens hardis, dontl'ame non commune, Morguant les accidents , fait tête à la fortune , Et voyant le soleil de flamme reluisant , La nuit au manteau noir les astres conduisant , La lune se masquant de formes différentes , Faire naître les mois dans ses courses errantes , Et les cieux se mouvoir par ressorts discordants , Les uns chauds, tempérés, et les autres ardents ; Qui ne s' émouvant point, de rien n'ont l'ame atteinte , Et n'ont, en les voyant, espérance ni crainte. Même, si pêle-mêle avec les éléments Le ciel d'airain tomboit jusques aux fondements, Et que tout se froissât d'une étrange tempête, Les éclats sans frayeur leur frapperoient la tête. Dis-moi , qu'est-ce qu on doit plus chèrement

aimer De tout ce que nous donne ou la terre ou la mer ; Ou ces grands diamants, si brillants à la vue , Dont la France se voit à mon gré trop pourvue ;

SATIRES. 24y

Ou cea honneurs cuisants que la faveur départ , Souvent moins par raison que non pas par hasard ; Ou toutes ces grandeurs après qui l'on abbaye, Qui font qu'un président dans les procès s'égaye ? De quel œil, trouble, ou clair, dis-moi, les doit-on

voir , Et de quel appétit au cœur les recevoir? Je trouve, quant à moi, bien peu de différence Entre la froide peur et la chaude espérance : D'autant que même doute également assaut Notre esprit, qui ne sait au vrai ce qu'il lui faut. Car étant la fortune en ses fins incertaine , L'accident non prévu nous donne de la peine. Quand le succès du bien au désir n'est égal , Nous nous sentons troublés du bien comme du

mal ; Et trouvant même effet en un sujet contraire , Le bien fait dedans nous ce que le mal peut faire. Or donc que gagne-t-on de rire ou de pleurer, Craindre confusément , bien ou mal espérer; Puisque même le bien , excédant notre attente, Nous saisissant le cœur , nous trouble, et nous

tourmente , Et nous désobligeant nous même en ce bonheur, La j oie et le plaisir nous tient lieu de douleur ?

Selon son rôle , on doit jouer son personnage. Le bon sera méchant , insensé l'homme sage ; Et le prudent sera de raison dévêtu ,

Si5o MlTHUEIJf REGNIER.

S'il se montre trop chaud à suivre la vertu.

Va donc ; et d'un cœur sain voyant le Pont-au-

Change, ' Désire l'or brillant sous mainte pierre étrange , Ces gros lingots d'argent qu'à grands coups de

marteaux L'art forme en cent façons de plats et de vaisseaux^ Et devant que le j our aux gardes se découvre , Va, d'un pas diligent, à l'Arsenal, auLouvre ; Talonne un président , suis-le comme un valet ; Même , s'il est besoin , étrille son mulet. Suis j usques au conseil les maîtres des requêtes ; Ne t'enquiers curieux s'ils sont hommes ou bêtes , Et les distingue bien : les uns ont le pouvoir De juger finement un procès sans le voir ; Les autres, comme dieux, près le soleil résident, Et , démons de Plutus , aux finances président ; Car leurs seules faveurs peuven* , en moins d'un

an , Te faire devenir Chalange, ou Montauban (i). Je veux encore plus ; démembrant ta province , Je veux, de partisan, que tu deviennes prince: Tu seras des badauts en passant adoré , Et sera jusqu'au cuir ton carosse doré ; Chacun en ta faveur mettra son espérance. Mille valets sous toi désoleront la France.

(i) Riches partisans.

SATIRES. a5l

Tes logis , tapissés en magnifique arroi , D'éclat aveugleront ceux-là même du roi. Mais si faut-il enfin que tout vienne à son compte, Et, soit avec 1 honneur, ou soit avec la honte, Il faut, perdant le jour, esprit, sens, et vigueur, Mourir comme Enguerrand (i) , ou comme Jacques Cœur (2) ; Et descendre là-bas, où, sans choix de personnes, Les écuelles de hois s'égalent aux couronnes. En courtisant, pourquoi perdrois-je tout mon temps , Si dehien et d'honneur mes esprits sont contents? Pourquoi d'ame et de corps faut-il que je me

peine, Et qu'étant hors du sens, aussi-bien que d'haleine, Je suive un financier, soir, matin , froid et chaud, Si j'ai du bien pour vivre autant comme il m'en

faut ?

Qui n'a point de procès, au palais n'a que faire. Un président pour moi n'est non plus qu'un notaire.

(1) Enguerrand de Marigny , sur -intendant des finances, sous Louis X, fut condamné , en i3i5, à être attaché au gibet de Monfaucon , qu'il avoit fait dresser lui-même.

(2) Jacques-Cœur . argentier (ministre des finances) sous Charles VII, fut condamné à l'exil, et dépouillé de ses biens en 1453.

25a MATHURIN REGNIER.

Adorant la vertu , de cœur , d'âme et de foi , Sans la chercher si loin , chacun l'a dedans soi

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