‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 46 sur 66 · EPITRE I · texte numérisé non relu

EPITRE I

JL l étoit presque jour , et le ciel souriant Blanchissoit de clarté les peuples d'Orient ; L'Aurore, aux cheveux d or, au visage de roses , Déjà, comme à demi , découvroit toutes choses ; Et les oiseaux, perchés en leur feuilleux séjour, Commençoient,s'éveillant,à se plaindre d'amour: Quand je vis en sursaut une bête effroyable (2) , Chose étrange à conter, toutefois véritable , Qui , plus qu'une hydre affreuse à sept gueules

meuglan t Avoitles dents d'acier, l'œil horrible et sanglant, Et pressoit à pas torts une nymphe fuyante (3) , Qui , réduite aux abois, plus morte que vivante, Haletante de peine , en son dernier recours , Du grand Mars des François imploroit le secours, Embrassoit ses genoux, et, l'appelant aux armes,

(1) Henri IV.

(2) La ligue.

(3) La France,

'2&4 MATHUEIÎT REGNIER.

N'avoit autre discours que celui de ses larmes. Cette nymphe étoit d'âge, et ses cheveux mêlés Flottoient au gré du vent, sur son dos avalés. Sa rohe étoit d'azur, où cent fameuses villes Elevoient leurs clochers sur des plaines fertiles. La mer aux deux côtés cet ouvrage hordoit ; L'Alpe de la main gauche en hiais s'épaneîoit DuRhin jusqu'en Provence;etle mont qui partage D'avecque l'espagnol le françois héritage , De Leucate à Bayonne en cornes se haussant, Montroit son front pointu de neiges blanchissant.

Le tout étoit formé d'une telle manière Que Fart ingénieux excédoit la matière.

Sa taille étoit auguste , et son chef, couronné , De cent fleurs de lis d'or étoit environné.

Ce grand prince, voyant le souci qui la grève , Touché de piété , la prend et la relève ; Et de feux étouffant ce funeste animal , La délivra de peur aussitôt que de mal ; Et purgeant le venin dont elle étoit si pleine , Rendit en un instant la nymphe toute saine. Ce prince, ainsi qu'un Mars, en armes glorieux, De palmes ombrageoit son chef victorieux , Et sembloit de ses mains au combat animées , Comme foudre, jeter la peur dans les armées. Ses exploits achevés en ses armes vi voient: Là, les camps de Poitou d'une part s'élevoient, Qui, superbes, sembloient s'honorer en la gloire

ÉFiTHES. 2 S!)

D'avoir premiers chantés sa première victoire. Dieppe, de l'autre part, sur la mer s'allongeoit, Où par force il rompoit le camp qui l'assiégeoit ; Et poussant plus avant ses troupes épanchées , Le matin en chemise il surprit les tranchées. Là, Paris délivré de l'espagnole main Se déchargeoit le cou de son joug inhumain. La campagne d'Ivry sur le flanc ciselée Favorisoit son prince au fort de la mêlée ; Et de tant de ligueurs par sa dextre vaincus Au dieu de la hataille appendoit les écus. Plus haut étoit Vendôme, et Chartres, et Pontoise, Et l'Espagnol défait à Fontaine-Françoise , Où la valeur du foible, emportant le plus fort , Fit voir que la vertu ne craint aucun effort. Deçà, delà, luttoit mainte troupe rangée, Mainte grande cité gémissoit assiégée , Où, sitôt que le fer l'en rendoit possesseur, Aux rebelles vaincus il usoit de douceur : Verturare au vainqueur, dont le courage extrême N'a gloire en la fureur qu'à se vaincre soi-même ! Le chêne et le laurier cet ouvrage ombrageoit, Où le peuple dévot sous ses lois se rangeoit ; Et de vœux et d'encens au ciel faisoit prière De conserver son prince en sa vigueur entière. Maint puissant ennemi , dompté par sa vertu , Languissoit dans les fers sous ses pieds abattu , Tout semblable à l'Envie , à qui l'étrange rage

^56 MATHURO REGNIER,

De l'heur de son voisin enfîelle le courage ; Hideuse , basanée , et chaude de rancœur , Qui ronge ses poumons , et se mâche le cœur.

Après quelque prière en son cœur prononcée 9 La nymphe, en le quittant, au ciel s'est élancée ; Tandis que la faveur précipitoit son cours , Véritable prophète , elle fait ce discours :

Peuple , l'objet piteux du reste de la terre , Indocile à la paix, et trop chaud à la guerre , Qui, fécond en partis, et léger en desseins , Dedans ton propre sang souilles tes propres

mains , Entends ce que je dis , attentif à ma bouche , Et qu'au plus vif du cœur ma parole te touche. Depuis qu'irrévérent envers les immortels , Tu taches de mépris l'église et ses autels ; Qu'au lieu de la raison gouverne l'insolence ; Que le droit altéré n'est qu'une violence ; Que par force le foible est foulé du puissant ; Que la ruse ravit le bien à l'innocent ; Et que la vertu sainte , en public méprisée , Sert aux j eunes de masque,aux plus vieux de risée, (Prodige monstrueux ! ) et, sans respect de foi, Qu'on s'arme ingratement au mépris de son roi : La Justice et la Paix , tristes et désolées , D'horreur se retirant , au ciel s'en sont volées : Le Bonheur aussitôt à grands pas les suivit, Et depuis le Soleil de bon œil ne te vit.

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