EPITRES
On a vu tant de fois la jeunesse trompée De tes enfants passés au tranchant de l'épéc ; Tes filles sans honneur errer de toutes parts ; Ta maison et tes biens saccagés des soldarts ; Ta femme insolemment d'entre tes bras ravie ; Et le fer tous les jours s'attacher à ta vie. Et cependant aveugle en tes propres effets , / Tout le mal que tu sens, c'est toi qui te le fais ; Tu t'armes à ta perte, et ton audace forge ^ L'estoc dont , furieux , tu te coupes la gorge.
Mais quoi! tant de malheurs te suffisent-ils pas? Ton prince, comme un dieu, te tirant du trépas, Rendit de tes fureurs les tempêtes si calmes , Qu'il te fait vivre en paix à l'ombre de ses palmes. Astrée en sa faveur demeure en tes cités ; D'hommes et de bétail les champs sont habités : Le paysan, n'ayant peur des bannières étranges , Chantant coupe ses bleds, riant fait ses vendanges; Et le berger, guidant son troupeau bien nourri , Enfle sa cornemuse en l'honneur de Henri. Et toi seul cependant , oubliant tant de grâces , Ton aise trahissant , de ses biens tu te lasses. Viens, ingrat, réponds-moi, quel bien espères-tu, Après avoir ton prince en ses murs combattu ; Après avoir trahi, pour de vaines chimères, L'honneur de tes aïeux, et la foi de tes pères ; Après avoir , cruel , tout respect violé , Et mis à l'abandon ton pays désolé ?
2*58 MATHURO REGNIER.
Attends-tu que l'Espagne , avec son jeune prin»
ce(i), Dans son inonde nouveau te donne une province, Et qu'en ces trahisons , moins sage devenu , Vers toi , par ton exemple , il ne soit retenu ; Et qu'ayant démenti ton amour naturelle , A lui, plus qu'à ton prince, il t'estime fidelle? Mais quels exploits si beaux a faits ce j eune roi , Qu'il faille pour son bien que tu fausses ta foi , Trahisses ta patrie , et que , d'injustes armes , Tu la combles de sang, de meurtres et de larmes ? Si ton cœur convoiteux est si vif et si chaud , Cours la Flandre, où jamais la guerre ne défaut ; Et plus loin , sur les flancs d'Autriche et d'Allemagne f î>e Turcs et de turbans enjonche la campagne ; Puis,tout chargé de coups, de vieillesse et de biens, Reviens en ta maison mourir entre les tiens. Tes fils se mireront en si belles dépouilles ; Les vieilles au foyer, en filant leurs quenouilles, En chanteront le conte; et, brave en arguments, Quelque autre Jean de Meung en fera des romans (2).
(1) Philippe III , qui succéda à son père Philippe II, en 1.598.
(2) Jean cle Meung, dit Clopinel, continuateur du soinan de la Rose , commencé par Guillaume de Lorris,