‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 49 sur 66 · ÉPITRE IL · texte numérisé non relu

ÉPITRE IL

JT uisQUEle jugement nous croît parle dommage, Il est temps , Forquevaus , que je devienne sage ; Et que par mes travaux j'apprenne à l'avenir Comme, en faisant l'amour, on se doit maintenir. Après avoir passé tant et tant de traverses , Avoir porté le joug de eent beautés diverses , Avoir, en bon soldat, combattu nuit et jour , Je dois être routier en la guerre d'amour. Et, comme un vieux guerrier blanchi dessous les

armes , Savoir me retirer des plus chaudes alarmes ; Détourner la fortune, et, plus fin que vaillant , Faire perdre le coup au premier assaillant ; Et savant devenu par un long exercice , Conduire mon bonheur avec de l'artifice , Sans courir comme un fou saisi d'aveuglement , Que le caprice emporte, et non le jugement. Car l'esprit en amour sert plus que la vaillance ; Et tant plus on s'efforce, et tant moins on avance. Il n'est que d'être fin , et de soir, ou de nuit, Surprendre, si l'on peut, l'ennemi dans le lit. Du temps que ma jeunesse, à l'amour trop ar~ dente ,

2Ï)2 MATHUIIIN REGNIER.

Rendoit d'affection mon ame violente , Et que de tous côtés , sans choix ou sans raison , J'aîlois comme un limier après la venaison , Souvent, de trop de cœur, j'ai perdu le courage ; Et, piqué des douceurs d'un amoureux visage , J'ai si bien combattu, serré flanc contre flanc , Qu'il ne m'en est resté une goutte de sang. Or sage à mes dépens, j'esquive la bataille , Sans entrer dans le champ j'attends que l'on m'assaille ; Et pour ne perdre point le renom que j'ai eu , D'un bon mot du vieux temps je couvre tout mon

jeu; Et, sans être vaillant, je veux que l'on m'estime. Ou si par fois encor j'entre en la vieille escrime, Je goûte le plaisir sans en être emporté , Et prends de l'exercice au prix de ma santé. Je résigne aux plus forts ces grands coups de maî-

trise :

Accablé sous le faix , je fuis toute entreprise ; Et sans plus m' amuser aux places de renom , Qu'on ne peut emporter qu'à force de canon , J'aime un amour facile, et de peu de défense. Si je vois qu'on me rit, c'est là que je m'avance , Et ne me veux chaloir du lieu , grand ou petit. La viande ne plaît que selon l'appétit. Aimer en trop haut lieu une dame hautaine , C'est aimer en souci le travail et la peine , C'est nourrir son amour de respect et de soin.

EPI TRES. 2f)3

Je suis soûl de servir le chapeau dans le poing ; Et fuis plus que la mort l'amour d'une grandi

dame.

Toujours comme un forçat , il faut être à la rame. Naviguer jour et nuit ; et , sans profit aucun , Porter tout seul le faix de ce plaisir commun.

Ce n'est pas , Forquevaus , cela que je demande ; Car si je donne un coup, je veux qu'on me le rende, Et que les combattants , à 1 égal colletés , Se donnent l'un à l'autre autant de coups fourrés. C'est pourquoi je recherche une jeune fillette , Experte dès long-temps à courir l'aiguillette ; Qui soit vrve et ardente au combat amoureux , Et pour un coup reçu qui vous en rende deux. La grandeur en amour est chose insupportable : Et qui sert hautement est toujours misérable : Il n'est que d'être libre , et en deniers comptants Dans le marché d'amour acheter du bon temps ; Et pour le prix commun choisir sa marchandise ; Ou si l'on n'en veut prendre , au moins on en devise ; L'on tâte , l'on manie; et , sans dire combien , On se peut retirer , l'objet nen coûte rien. Au savoureux trafic de cette mercerie J'ai consumé les jours les plus beaux de ma vie. C'est pourquoi tout-à-coup je me suis retiré n Voulant dorénavant demeurer assuré ; Et , comme un marinier échappé de l'orage , Du havre sûrement contempler le naufrage.

2^4 MATURIJ* REGNIER.

Mais aussi , Forquevaus , comme il est mal-aisé Que notre esprit ne soit quelquefois abusé Des appas enchanteurs de cet enfant volage , Il faut un peut baisser le cou sous le servage , Et donner quelque place aux plaisirs savoureux: Car c'est honte de vivre et de n'être amoureux. Mais il faut , en aimant , s'aider de la finesse Et savoir rechercher une simple maîtresse , Qui , sans vous asservir , vous laisse en liberté , Et joigne le plaisir avec la sûreté ; Qui ne sache que c'est que d'être courtisée; Qui n'ait de mainte amour la poitrine embrasée; Qui soit douce et nicette ; et qui ne sache pas , Âpprentive au métier, que valent les appas. Que son œil et cœur parlent de même sorte ; Qu'aucune affection hors de soi ne l'emporte; Bref, qui soit tout à nous , tant que la passion Entretiendra nos sens en cette affection. Si parfois son esprit, ou le nôtre , se lasse , Pour moi , je suis d'avis que l'on change de place. C'est le change qui rend l'homme plus vigoureux Et qui jusqu'au tombeau le fait être amoureux. Nature se maintient pour être variable , Et pour changer souvent son état est durable : Aussi l'affection dure éternellement, Pourvu , sans se lasser , qu'on changea tout moment.

De la fin d'une amour l'autre naît plus parfaite, Comme on voit un grand feu naître d'une bluette.

Page 1