‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 50 sur 66 · ÉPITRE II L · texte numérisé non relu

ÉPITRE II L

L erc lus d'une jambe et des bras ,

Tout de mon long entre deux draps ,

Il ne me reste que la langue

Pour vous faire cette harangue.

Vous savez que j'ai pension ,

Et que l'on a prétention ,

Soit par sottise , ou par malice ,

Embarrassant le bénéfice,

Me rendre en me torchant le bec ,

Le ventre creux comme un rebec.

On m'en baille en discours de belles ;

Mais de l'argent point de nouvelles.

Encore , au lieu de payement ,

On parle d'un retranchement ,

Me faisant au nez grise mine :

Que l'abbaye est en ruine ,

Et ne vaut pas , beaucoup s'en faut ,

Les deux mille francs qu'il me faut.

Si bien que je juge , à son dire ,

Malgré le feu roi notre sire ,

Qu il desireroit volontiers

Lâchement me réduire au tiers.

Je l?'sse à part ce fâcheux conte :

Au printemps que la bile monte Par les veines clans le cerveau , Et que l'on sent au renouveau Son esprit fécond en sornettes , Il fait mauvais se prendre aux poètes.

Toutefois je suis de ces gens De toutes choses négligents , Qui , vivant au jour la journée , Ne contrôlent leur destinée , Oubliant pour se mettre en paix , Les injures et les bienfaits 7 Et s'arment de philosophie.

Il est pourtant fo^ qui s'y fie.

J'écris , je lis , je mange et boi , Plus heuseux cent fois que le roi (Je ne dis pas le roi de France) , Si je n'étois court de finance.

ÉLÉGIE ZÉLOTYPIQUE(i),

!iew que je sache au vrai tes façons et tes ruses ? J'ai tant et si long-temps excusé tes excuses ; Moi-même je me suis mille fois démenti , Estimant que ton cœur, par douceur diverti , Tiendroit ses lâchetés à quelque conscience : Mais enfin ton humeur force ma patience. J'accuse ma foiblesse; et, sage à mes dépens , Si je t'aimai jadis , ores je m'en repens ; Et brisant tous ces nœuds dont j'ai tant fait de

compte , Ce qui me fut honneur m'est ores une honte. Pensant m'ôter l'esprit, l'esprit tu m'as rendu ; J'ai regagné sur moi ce que j'avois perdu. Je tire un double gain d'un si petit dommage ; Si ce n'est que trop tard je suis devenu sage. Toutefois le bonheur doit nous rendre contents ;

(i) Cette élégie et la suivante sont imitées d'Ovide , Ain. 1. III , Eleg, i et 3. Elles contiennent les plaintes et les reproches d'un amant jaloux ; c'est ce que signifie zélotypique.

2f>8 MATHURIIT REGNIER.

Et pourvu qu'il nous vienne, il vient toujours à

temps.

J'ai donc lu d'autremain ses lettres contrefaites! J'ai donc su ses façons, reconnu ses défaites , Et comment elle endort de douceur sa maison , Et trouve à s'excuser quelque fausse raison ! Un procès, un accord, quelque achat, quelques

ventes , "Visites de cousins , de frères et de tantes ; Pendant qu'en autre lieu, sans femmes et sans

bruit , Sous prétexte d'affaire elle passe la nuit. Et cependant, aveugle en ma peine enflammée , Ayant su tout ceci , je l'ai toujours aimée. Pauvre sot que se suis ! Ne devois-je à l'instant Laisser là cette ingrate, et son cœur inconstant ?

Encor seroit-ce peu, si, d'amour emportée , Je n'avois à son teint et sa mine affectée Lu de sa passion les signes évidents Que l'amour imprimoit en ses yeux trop ardents. Mais qu' est-il de besoin d'en dire davantage ? Irai-je rafraîchir sa honte et mon dommage ? A quoi de ses discours dirai-je le défaut; Comme , pour me piper , elle parle un peu haut ; Et comme bassement, à secrettes volées , Elle ouvre de son cœur les flammes recelées ; Puis sa voix rehaussant en quelques mots joyeux. Elle pense charmer les jaloux curieux ;

POÉSIES DIVERSES, 2ÏÏg

Fait un conte du roi , de la reine , et du Louvre , Quand, malgré que j'en aie, amour me le découvre , Me déchiffre aussitôt son discours indiscret ( Hélas ! rien aux jaloux ne peut être secret) ; Me fait voir de ses traits 1 amoureux artifice , Et qu'aux soupçons d'amour trop simple est sa

malice ; Ces heurtements de pied en feignant de s'asseoir ; Faire sentir ses gants, ses cheveux, son mouchoir; Ces rencontres de mains, et mille autres caresses Qu'usent à leurs amants les plus douces maîtresses , Que je tais par honneur, craignant qu'avecie sien, En un discours plus grand t j 'engageasse le mien ? Cherche donc quelque sot au tourment insensible , Qui souffre ce qu'il m'est de souffrir impossible ; Car pour moi j'en suis las, ingrate, et je ne puis Durer plus longuement en la peine où je suis.

Vous autres que j'emploie à l'épier sans cesse, Au logis , en visite , au sermon , à la messe , Connoissant que je suis amoureux et jaloux , Pour flatter ma douleur, que ne me mentez-vous ? Ha ! pourquoi m'étes-vous à mon dam si fidèles ? Le porteur est fâcheux de fâcheuses nouvelles. Déférez à l'ardeur de mon mal furieux ; Feignez de n'en rien voir, etvous fermez les y eux.

Si dans quelque maison sans femme elle s'arrête ; S'on lui fait au palais quelque signe de tête 7 S elle rit à quelqu'un , s' elle appelle un valet , S'elle baille en cachette ou reçoit un poulet , Si dans quelque recoin quelque vieille inconnue, Marmotant un Pater ? lui parle et la salue ; Déguisez-en le fait; parlez-m'en autrement , Trompant ma jalousie et votre jugement.

Dites-moi qu'elle est chaste , et qu'elle en a la

gloire ; Car,bien qu'il ne soit vrai , si ne le puis-je croire. Surmontons par mépris ce désir indiscret : Au moins , s'il ne se peut, l'aimerai-je à regret. Le bœuf n'aime le joug que toutefois il traîne. Et mêlant sagement mon amour à la haine , Donnons-lui ce que peut ou que doit recevoir Son mérite , égalé justement au devoir.

C'en est fait pour jamais la chance en est jetée. D'un feu si violent mon ame est agitée , Qu'il faut bon-gré ,mal-gré , laisser faire au destin . Heureux si par la mort j'en puis être à la fin , Et si je puis 3 mourant en cette frénésie , Voir mourir mon amour avec ma jalousie !

Mais , dieu! que me sert-il de pleurs me consommer , Si la rigueur du ciel me contraint de l'aimer ? Où le ciel nous incline à quoi sert la menace ? Sa beauté me rappelle où son défaut me chasse:

Aimant et dédaignant , par contraires efforts , Les façons de l'esprit et les beautés du corps. Ainsi je ne puis vivre avec elle , et sans elle. Ha dieu ! que fusses-tu ou plus chaste , ou moins

belle!

Ou pusses-tu connoître et voir, par mon trépas , Qu'avecque ta beauté mon humeur ne sied pas ! Mais si ta passion est si forte et si vive , Que des plaisirs des sens ta raison soit captive, Que ton esprit blessé ne soit maître de soi 9 Je n'entends en cela te prescrire une loi ;\ Te pardonnant par moi cette fureur extrême 9 Ainsi comme par toi je l'excuse en moi-même : Car nous sommes tous deux , en notre passion , Plus dignes de pitié que de punition.

Encore, en ce malheur où tu te précipites , Dois-tu par quelque soin t'obliger tes mérites , Connoitre ta beauté , et qu'il te faut avoir , Avecque ton amour , égard à ton devoir. Mais, sans discrétion , tu vas à guerre ouverte ; Et , par sa vanité triomphant de ta perte , Il montre tes faveurs , tout haut il en discourt; Et ta honte et sa gloire entretiennent la cour. Cependant, me jurant, tu m'en dis des injures, O dieux , qui sans pitié punissez les parjures , Pardonnez à ma dame , ou, changeant vos effets , Vengez plutôt sur moi les péchés qu'elle a faits ! S'il est vrai , sans faveur , que tu l'écoutés

plaindre ,

1"]% MÀTIÏURIN . REGNIER.

D'où vient pour son respect que l'on te voit contraindre ; Que tu permets aux siens lire en tes passions , De veiller jour et nuit dessus tes actions ; Que toujours d'un valet ta carrosse est suivie , Qui rend , comme espion , compte exact de ta vie ; Que tu laisse un chacun pour plaire à ses soupçons ; Et que , parlant de Dieu , tu nous fais des leçons, Nouvelle Magdelaine au désert convertie ; Et jurant que ta flamme est du tout amortie , Tu prétends finement, par cette mauvaitié , Lui donner plus d'amour, à moi plus d'amitié ; Et , me cuidant tromper , tu voudrois faire accroire , Avecque faux serments , que la neîge fût noire ? Mais , comme tes propos , ton art est découvert , Et chacun , en riant , en parle à cœur ouvert , Dont j e crève de rage ; et voyant qu'on te hlâme , Trop sensible en ton mal, de regret je me pâme ; Je me ronge le cœur , je n'ai point de repos ; Et voudrois être sourd, pour l'être à ces propos. Je me hais de te voir ainsi mésestimée. T'aimant si dignement, j'aime ta renommée ; Et si je suis jaloux , je le suis seulement De ton honneur, et non de ton contentement. Fais tout ce que tu fais , et plus s'il se peut faire ; Mais choisis pour le moins ceux qui se peuvent taire,

Quel besoin peut-il être, insensée en amour , Ce que tu fais la nuit, qu'on le chante le jour • Ce que fait un tout seul , tout un chacun le sache ; Et montres en amour ce que le monde cache ?

Mais puisque le destin à toi m'a su lier , Et qu'oubliant ton mal je ne puis t'oublier , Par ces plaisirs d'amour tout confits en délices ; Par tes appas, jadis à mes vœux si propices ; Par ces pleurs que mes yeux et les tiens ont versés ; Par mes soupirs au vent sans profit dispersés ; Pardonne, par mes pleurs, au feu qui me commande.

Si mon péché fut grand, ma repentance est

grande.

Et vois , dans le regret dont je suis consommé , Que j'eusse moins failli si j'eusse moins aimé.

ELEGIE

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