‹ Œuvres choises de Desportes, BertautChapitre 3 sur 193 · XX SUR GRESSET · texte numérisé non relu

XX SUR GRESSET

s'étoit TU frappé d'une maladie soudaine qui fit craiudre|quelque temps pour ses jours. A la première nouvelle du danger, madame de Toulte, sa sœur, quitte sa province , sa famille , et vient se placer au chevet du lit de son frère, qu'elle ue quitta plus qu'il ne fût rendu à la vie et à la sant^. Les secours, les soins, les consolations de tout (;enre qu'il reçut d'elle dans cette circonstance émurent vivement sa sensibilité. II paya en bon frère et en bon poète la dette de sa reconnoîssance. Son Épître à ma sœur mérite d'être comptée parmi ses meilleures compositions de ce genre. Il y peint avec une grande vérité d'expression et de sentiments ce charme si doux de la convalescence, lorsque, le danger disparu , l'ame, l'esprit, et le corps se trouvent ranimés à-I»-fois par une existence nouvelle. Son talent s'y ressent de cette heureuse disposition de sou esprit, et sa muse semble se parer avec lui des plus riantes couleurs de la jeunesse et de la santé.

L'ame de Gresset , naturellement douce et tendre , se sentoit appelée vers les liens de lamille, vers les affections domestiques, vers les lieux témoins de sa première jeunesse. Il fut de bonne heure fetigué de la vie tumultueuse de Paris. L'existence assez brillante qu'il y avoit pouvoit bien flatter son amourpropre , mais ne satisfaisoit point son c<tar ami du repos , des plaisirs simples, et des jouissances intérieures. Modeste dans ses goûts, exempt de tout sentiment d'envie, étranger à tout esprit de coterie, les

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satires par lesquelles on avoit tenté de décourager $on talent ou d'empoisonner ses succès n'avoient du moins jamais osé attaquer la pureté de ses mœurs, ni rhoDnéteté de son caractère. Il se voyoit parvenu sans intrigue aux honneurs académiques, seul genre d'ambition qu'il eût connu. Souvent dans ses vers il avoit chanté les bords riants de la Somme, et regretta qu'un destin jaloux le retint éloigné de sa ville natale. Ce regret que le temps ne faisoit que fortifier le détermina à peu près à l'âge de quarante ans à fuir Paris et à venir se fixer à Amiens , où l'attiroient des liens de parenté, des relations d'amitié> des souvenirs d'enfance, et plu§ encore peut-être l'attachement très vif qu'il portoit à mademoiselle Galland, fille dn maire de cette ville, de la même famille que le traducteur des Mille et une nuits.

Gresset l'épousa en lySi ; et dès-lors les soins de ;ot> ménage etles nouvelles habitudes qu'il contracta ne lui permirent plus que de courtes apparitions à Paris. Il s'y rendoit cependant toutes les fois qu'il y étoit appelé par une élection académique, ou qu'il avoit à y remplir les fonctions de directeur de sa compagnie. Ce fut en cette qualité qu'il eut à répoudre, en i754»au discours de réception de Boissy et à celui de d'Alembert. Dans ces deux discours, que les' di^érents éditeurs de ses œuvres ont négligé de recueillir, on pourroit choisir plusieurs morceaux qui donneroient de sa prose une idée beaucoup moins G&cheviMquelçdiscoursenr^onseàM. Suard.dii^'

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cours fort ridicule de tout point, et dont ou s'obstiné encore aujourd'hui à grossir les éditions de Gresset. L'auteur préteodit que dans ce malheureux discours il sVtoit proposé d'attaquer le néologisme, le style maniéré et les différents abus qui tetident h alté* ter le langage. Eti le lisant, on seroit tenté de croire au contraire qu'il a pris à tâche de donner des modèles de toutes les espèces de défauts qu'il avoit l'ii^ tentioD de combattre , et dont il ne vouloit sans doute iJu'oBfrirdes exemples. Commentuuécrivainqui avoit feit ses preuves de talent et de goût a-l-il pu, à propos de néologisme, faire une énumération aussi fastidieuse de tous les termes que la mode apphque aux meubles ou aux ajustements ^ont elle cherche à diversifier la forme, depuis [ottomane jusqu'à la chiffonnière, depuis le frac jusqu'au caraco, depuis les baigneuses jusqu'aux ipkigémes, depuis le cabriolet et la désobligeante jusqu'au solo et à la dormeuse, car ici je ne fais que copier? Gomment ne pas sentir que, littéral liment parlant, la langue ni le style n'ont rien à déméleravec le jargon d'une marchande de modes ou d'un tapissier?Boursault a bien pu, dans sa petite comédie des Mots à la mode, signaler ces légers travers du caprice et de la fantaisie; c'est un droit qui appartient au vaudeville et à la comédie de circonstance. Mais ({ue, dans un discours d'apparat, qu'au seîndupuhliclepluséclairédela capitale, un homme qui s'est étudié à saisir et à peindre les ridicules, vienne gravement parler à ses auditeurs de mirl^hn.

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Aecéltstes.de biles, à manger du foin, etc., etc., c'est, il bat en convenir, le plus étrange aveuglement de l'esprit ou le plus inconcevableoublî des bienséances. D'Alembert, qui reçut à l'Académie le successeur de Gresset, prétend que ce langage extraordinaire fut écouté avec un silence respectueux et avec une sorte de dottlew; je m'en rapporte plutât au témoignage de Gresset lui-même, qui, dans une lettre destinée à accompagner l'envoi de son discours imprimé, parle de quelques mut^tures et dune fermentation très sens3>le; et en vérité la chose ne pouvoit guère se passer autrement.

L'auteur au reste, qniavoitalors soixante-cinq ans, n'étoit plus d'âge à iaire son profit de la sévérité de cette leçon. Les murmures qui frappèrent son oreille l'avertirent si peu de ce que son langage avoit de ridicule que, dans la lettre dont je viens de parler, il explique l'étonnement du public en disant que sang doute on attendoit de lui un petit jargon aveo toutes Us bombes du ton exalté, ou du moins avec tous les petits bouquets ^artifice, et tous tes lampions du stjle moderne. Si c'eût été là ce qu'on attendoit de lui , le public atH-oit été servi à soubait, et il n'y auroit pas en de quoi se récrier.

On est forcé d'avouer que le parti qu'avoit pris Gresset de fuir la capitale , et d'aller s'ensevelir dans les habitudes routinières d'une vie de province et dans la douce obscurité des soins du ménage , fut suit doute pour lui usa époque ds bonheur domei-

ipin StJB GRESSET.

tû[ue, Boais en tat une aussi ds dégéotra^on hùn»

sensible poar bod talent.

Les mêmes dë&uts de goût, les mêmes écarts qui viennent de nous frayer dans sa prose, a'^oi«Bt étendus à sa poésie. C'est dans lesTefs foûa à AnieM qn'il nons parie

Dm fireluqueu lilas ou veru Et des oUoni couleor de rose ■ ;

c'est là qu'il craint de substituer

Lei roucei du persiflage Auxgoiiluideadel'eDJoueDieQl ;

Déployer de* pavots Sur le» roses de la patrie '.

Oq sent tout de suite, au déclin de son goât et 3 l'appauTrîssement de son imagination, qu'il n^ plus devant les yeux, ni ces grands modèles de ridicules que Paris lui offî^it si coinpiaisamment , ni les ressources qu'il puisoit pour les retracer dans les entretiens des hommes de lettres et même dans les conversations des gens du monde. Ses regards ne s'arrêtent plus que sur les travers imperceptibles, sur les obscures manies de quelques provinciaux désœuvrés; et, quand il veut reproduire ces petites scènes

■ Vewtnr un mariage.

■ ¥*n »mr V^Êet proJwt pu- m» iàmo un .

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SUR GfiESSEÏ. XXV

miuu^eases, il De tait retrouver ni la finesse de sa touche, ni Télégaote pureté de ses couleurs.

Son talent ëtoit dans cet état d'a^oiblissement quand il composa le Parrain magnijujue , qui ne parut que trente-trois ans après sa mort. Il avoit à peiqdrc tavarice festueuse d'un vieil abbé commandataire ' qui, s'étaat chargé de tenir un enfant sur les fonts de baptême, et se sentant dominé tout à-la-fois par ses goàts sordides et par le gentiment exagéré de sa dignité , De trouve d'antre expédient pour satisfaire ces deux passioBS, que de faire tenir Teufiant par un foDdé de pouvoir, exigeant que tous tes bouneurs dus à son rang fussent rendus à son représentant, et présumant bien que celui-ci aeroit seul accusé de la mesquinerie que lui-même se proposott de mettre dans les frais qu'occasione une pareille cérémonie. Ce petit sujet pouvoit fournir quelques détails piquants ; mais le chantre de Fer-Vert avoit perdu la fraîcheur et Téclat de sa voix. A peine trouve-t-oa dans te Paman quelques lueurs foibles et pAles da son premier talent. Son style y est commun^eq^ aussi lâche qu'entortillé. 11 y prouve sur-tout que ^n esprit ne sait plus se borner; car il n'y avoit là que de quoi feire un coûte de deux ou trois cents vers ,

» n paroit qne le mtxléle du Parrain magnifique était l'abbj <le Pomponne, doyen des conseillers d'As!, qui avoil ttnn l'enfont d'un de ses fieniiiera, avec toute la mesquinerie que GresMt ]wéta) ati penoQMige ridicule de ion poËme.

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xxvi SUR GRESSET.

et l'auteur a aojé son sujet dans l'étendue déme"

■urée de dix chants.

On parott regretter beanconp la perte du Gazetin ' , autre petit poème du même genre , écrit à peu près dans le même temps, et dont on n'a pu retrouTer qu'une cimpiantaine de vers avec le plan de l'ouvrage , qui a quatre chants. Voici en deux mots le sujet de cette petite production. Un homme goutteux, presque impotent, n'a d'autre consolation, d'autre amusement que la lecture des gazettes , dont il fait ses délices. Un matin que sa nièce et son domestique l'ont laissé seul dans son lit , occupé de sa lecture favorite, il en est distrait un moment par les gambades et les gentillesses de son jeune chien. Le petit animal saute sur le lit du malade, et disperse, d'abord avec assez de ménagement, l'amas de papiers dont son maître est entouré; mais bientôt encouragé par le plaisir que le malade semble prendre à ses jeux folâtres, le chien finit pai- se jeter sur un journal de Hollande, qu'il déchire à belles dents et qu'il laisse en morceaux. Le màttre se livre au désespoir, et ne se console que lorsqu'on lui apporte la Gazette de France.

Pour tirer quelque parti d'un fond aussi pauvre, il eût fallu un art, une adresse, une mesure d'esprit et de goût qui semblent ne plus être le partage de

' L'origioal du Giaetin étoil un M. Goiiin, mâilacin.

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SUR GRESSET. xivij

Gresset. On s'aperçoit qu'il revient sur ses premières idées; mais il ne savoit plus ni deviner les ridicules qu'il aVoit perdus de vue , ni choisir parmi ceux quî> s'oHroieat à ses regards. Son talent se borne presque nniquement à répéter, sans pouvoir les rajeunir, ces^ petits taUeans de genre, ces petites scènes d'intérieur, dont ses pinceaux, guidés par une main plus jeune et plus habile, avoient déjà pris toute la fleur.

C'est par ce retourversses anciennes idées, et dans une inspiration tout auisi malheiveuse, ce me semble, qu'il eutia pensée d'ajouter à f^ev'f^ertles deux nouveaux chants de YOuvroir et des Pensionnaires- Le sujetde/^er-^ert, tel qu'il l'avoittraitéàvingt-cinqaos, offre un ensemble complet et irréprochable. Il étoit difficile d'y rien ajouter sans en détruire les proportions. Ces deux chants, qu'il eût sans doute placés à la suite, ne pouvoient donc valoir que par le mérite des détails: ils ont été perdus, ou détruits p^ Gresset lui-même. Mais conune il en avoit £ait des lectures publiques et particulières, il en est resté dans la mémoire des contemporains quelques vers, qui ont été recueillis par les derniers éditeurs de ses œuvres. Ces vers, ou plutôt ces lambeaux de vers, défigurés peut-être par l'infidélité de la mémoire qui les a transmis, ne peuvent donner aucune idée des deux morceaux dont ils £aisoient partie.

Quelque soit le jugement qu'on porte des productions de Gresset qui n'ont été publiées qu'après sa mort, il faut reconnottre du moins que, s'il p'avoit

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eaastfvé dans l'esprit ni l'élégance ni la grâce de &ea premièr«s inspirations, il n'avoit du moins rien perdu de s<m amour ni de son zèle pour les lettres. C'est à lui qa« la ville d'4iniens est redevable de la création de son académie des sciences, belles-lettres, et arts. Les lettres-patentes du roi qui fondent cet établissement l'en nomioèrent président perpétuel, prééminence à laquelle il eut le bon esprit de se refuser.

Dès les premiers temps de sa résidence à Amiens, il s'étoit lié particvdièrement avec l'évéque de cette ville, M. d'Orléans de La Motte, qui joigaoit à une piété exemplaire le goût des lettres , et passoit même pour les cultiver en secret. Cette liaisou ne put que raflFenitir dans les principes religieui qu'il n avoit jamais cessé de professer. Mais on prétend que, vers l'aouée lySS, son imagination fut viveqient frappée par deux événements consécutifs, qu'il interpréta comme un avis répété qui lui étoit donné par la Providence. U eut le cbagrip de perdre par la mort la plus soudain^ un de ses ^mis les plus cbfirs; et, peu de temps après, un jeune bomme qu'il conaoissoit , et que son excessive dissipation avoic rendu unobjflt descaadaleàtous les yeux, prit tout-à-coup, au milieu d'un bal, la résolution d'aller se jeter à la Trappe , résolution qu'il exécuta sur-le-cbamp. Oa n'apprit te motif et le lieu de sa retraite que par une lettre que, durant son noviciat, d écrivit aux témoins de te^ débauches pt^ssées , lettre remplie des plus terribles pronostics contre ceux qui, après l'avoir imité

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