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DE LA CIVILISATION AUX TEMPS BARBARES

le vendredi saint, Dante, arrivé, comme il le dit, au milieu du chemin de la vie, désabusé de ses passions et de ses erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis. Au seuil de la carrière, le cœur un moment lui manqua ; mais trois femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel : la vierge 3Iarie, sainte Lucie et Béatrix. Virgile conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, le poëte s'enfonça courageusement dans le chemin ténébreux. Ah! je n'ai pas sa grande âme, mais j'ai sa foi. Comme lui, dans la maturité de ma vie, j'ai vu l'année sainte, l'année qui partage ce siècle orageux et fécond, l'année qui renouvelle les consciences catholiques. Je veux faire aussi le pèlerinage de trois mondes, et m'enfermei" d'abord dans cette période des invasions, sombre et sanglante comme l'enfer. J'en sortirai pour visiter les temps qui vont de Charlemagne aux croisades, comme un purgatoire où pénètrent déjà les rayons de l'espérance. Je trouverai mon paradis dans les splendeurs religieuses du treizième siècle. Mais, tandis que Virgile abandonne son disciple avant la fin de la course, car il ne lui est pas permis de franchir la porte du ciel, Dante, au contraire, m'accompagnera jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place. Trois femmes bénies m'assisteront aussi : la vierge Marie, ma mère et ma sœur ; mais celle qui est pour moi Béatrix m'a été laissée sur la terre pour me soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher à mes découragements et me mon-

10 IJESSELN D'UNE HISTOIRE DE LA CIVILISÂTl(»N

Irer sous sa plus louchante image cette puissance de l'amour chrétien dout je vais raconter les œuvres.

Et, maintenant, pourquoi donc hésiterais -je à imiter le vieil Alighieri, et à terminer cette préface comme finit celle de son Paradis, en mettant mon livre sous la protection du Dieu béni dans tous les siècles ?

Messieurs,

En reprenant le cours d'un enseignement trop interrompu, je me propose un dessein dont l'intérêt m'attire, mais dont l'étendue m'effra^^e. Jusqu'ici, j'ai successivement étudié les origines des littératures allemande, anglaise, italienne. C'est sans doute un spectacle attachant de voir sous un ciel brûlant ou glacé, sur un sol vierge ou sur une terre historique, le génie d'un peuple éclore, subir l'impression des événements contemporains, et donner ses premières fleurs dans ces traditions épiques, dans ces chants familiers qui ont encore tout le partum ci 'une nature mculte. Mais au-dessous de cette poésie populaire où les grands peuples de l'Europe occidentale ont montré toute la variété de leurs caractères, on reconnaîl bientôt une littérature savante, commune à tous, dé-

^ La Civilisation au cinquième siècle. Œuvres complètes, tome I"" i" et 2« leçons.

positaire des doctrines théologiques, philosopliiques, politiques, qui firent durant huit cents ans l'éducation de la chrétienté. Je voudrais maintenant étudier cette éducation commune des peuples modernes; je voudrais les considérer, non plus dans cet isolement auquel se condamne l'historien particulier de l'Angleterre ou de l'Italie, mais dans ce rapprochement fécond que la Providence avait préparé. Enfin, je voudrais faire l'histoire des lettres au moyen âge, en remontant au moment obscur où on les voit échapper au naufrage de l'antiquité, en les suivant dans les écoles des temps barbares, jusqu'à ce que, les nations étant constituées, les lettres sortent de l'école pour prendre possession des langues nouvelles.

Cette longue période s'étend du cinquième au treizième siècle. Au milieu des orages du temps et devant la brièveté de la vie, un attrait puissant m'attache à ces études. Dans l'histoire des lettres, je cherche surtout la civilisation, et dans l'histoire de la civilisation, je vois surtout le progrès par le christianisme. Sans doute, en un temps où les meilleurs esprits n'aperçoivent que la décadence, on est mal venu à professer la doctrine du progrès. Comment renouveler une thèse vieillie et discréditée qui avait naguère l'inconvénient du lieu commun, et qui a maintenant tout le danger d'un paradoxe? Cette croyance généreuse, ou, si l'on veut, cette illusion de notre jeunesse, ne semble plus qu'une orgueilleuse opinion réprouvée par la conscience et démentie par l'histoire. Le dogme de la

perfectibililc humaine ne saurait trouver que peu de faveur dans une société découragée; mais ce découragement a ses périls. Souvent il est bon d'humilier les hommes, jamais de les désespérer. 11 ne faut pas que les âmes perdent leurs ailes, comme dit Platon, et qu^, renonçant à la hauteur d'une perfection qu'on leur déclare impossible, elles se rejettent tout entières vers de faciles plaisirs. Il faut se souvenir enfin qu'il y a deux doctrines du progrès. La première, nourrie dans les écoles sensuahstes, réhabilite les passions : elle promet aux peuples le paradis terrestre au bout d'un chemin de fleurs, et ne leur prépare qu'un enfer terrestre au bout d'un chemin de sang. La seconde, née d'une inspiration chrétienne, reconnaît le progrès dans la victoire de l'esprit sur la chair ; elle ne promet rien qu'au prix du combat, et cette croyance qui porte la guerre dans l'homme est la seule qui puisse donner la paix aux nations.

C'est la doctrine du progrès par le christianisme, que j'essaye de ramener comme une consolation en des jours inquiets. Je tenterai de la justifier, en la rattachant à ses principes religieux et philosophiques, en la dégageant des erreurs qui l'ont mise au service des plus détestables causes. Ensuite je l'éprouverai en l'appliquant à des siècles qui semljlent choisis pour la démentir, à une époque pire que la nôtre et dont nous ne pouvons pas nous vanter d'avoir égalé les malheurs; car je ne m'associe pas à ceux qui accusent si hautement le temps présent, ce qui est une autre manière

14 DU PROGIll^.S

d'accuser la Providence. Je parcourrai d'une vue rapide l'espace compris entre la chute de l'empire romain et la fin des temps barbares. Là où la plupart des historiens n'ont vu que des ruines, j'étudierai le rajeunissement de l'esprit humain, j'essayerai d'ébaucher l'histoire de la lumière dans un âge de ténè])res, et du progrès dans une période de décadence.

La pensée du progrès n'est pas une pensée païenne. Au contraire, l'antiquité païenne se croyait sous une loi de décadence irréparable : le genre humain se souvenait des hauteurs d'où il était descendu, et il ne savait pas encore comment en remonter les pentes. Le livre sacré des Indiens déclare qu'au premier âge « la « justice se maintient ferme sur ses quatre pieds : la « vérité règne, et les mortels ne doivent à l'iniquité « aucun des biens dont ils jouissent. Mais dans les âges (( suivants la justice perd successivement un pied, et « les biens légitimes diminuent en même temps d'un « quart. » Hésiode berçait les Grecs au récit des quatre âges, dont le dernier avait vu fuir la pudeur et la justice, « ne laissant aux mortels que les chagrins dé- « vorants et les maux irrémédiables. » Les Romains, les plus sensés des hommes, mettaient lidéal de toute sagesse dans les ancêtres ; et les sénateurs du siècle de Tibère, assis au pied des images de leurs aïeux, se résignaient à leur déchéance en répétant avec Horace :

^tas parentum, pejor avis, tulit Nos neqaiores, mox daturos rrogeniem vitiosiorem.

DANS LKS SIECLES DE DECADENCE If)

Si quelque part, chez Sénèque, par exemple, éclate un merveilleux pressentiment de l'avenir, s'il annonce en termes magnifiques les révélations que la science réserve aux siècles futurs, ces lueurs ne sont que le reflet du christianisme, qui venait de se lever sur le monde, et qui effleurait déjà de ses clartés les intelligences les plus éloignées de lui.

C'est avec l'Evangile qu'on voit commencer la doctrine du progrès. L'Evangile n'enseigne pas seulement la perfectibihté humaine, il en fait une loi : « Soyez « parfaits, estoteperfecti : » et cette parole condamne l'homme à un progrès sans fin, puisqu'elle en met le terme dans l'infmi : « Soyez parfaits comme le Père « céleste est parfait. » La loi defhomme devient aussi celle de la société; saint Paul, comparant f Eglise à un grand corps, veut que ce corps « grandisse jusqu'à sa « maturité complète, jusqu'à réaliser dans sa plénitude « l'humanité du Christ. » Et, pour m'assurer que j'entends bien le texte sacré, un Père de l'Eglise, Vincent de Lérins, après avoir établi l'immutabilité du dogme catholique, se demande : « N'y aura-t-il donc point de c( progrès dans l'Eglise du Christ? Il y en aura, répond- « il, et même beaucoup. Car qui serait assez envieux « du bien des hommes, assez maudit de Dieu, pour <( empêcher ce progrès? Mais qu'il soit progrès, et non « changement... Il faut qu'avec les âges et les siècles « il y ait accroissement d'intelligence, de sagesse, de « science, pour chacun comme pour tous. » Bossuet continue la tradition des Pères, et ce grand homme.

si ennemi des nouveautés, croit au progrès dans la foi. « Pour être constante et perpétuelle, la vérité catholique « ne laisse pas d'avoir ses progrès : elle est connue en « un lieu plus qu'en un autre, en un temps plus qu'en « un autre, plus clairement, plus distinctement, plus « universellement. »

Je ne m'étonne pas de cette différence de sentiments entre l'antiquité et les temps chrétiens. Le progrès est un effort par lequel l'homme s'arrache à son imperfection présente pour chercher la perfection, au réel pour s'approcher de Tidéal, à lui-même pour s'élever à ce qui vaut mieux que lui. 11 n'y a pas de progrès si l'homme s'aime, s'il est content de son ignorance et de sa corruption. Les anciens connurent sans doute le divin attrait de la perfection, ils en approchèrent sur plusieurs points. Mais elle ne se montrait à eux que dans une image trouhlée et ohscurcie, et les âmes qu'elle avait un moment soulevées, appesanties par l'égoïsme païen, finissaient par retomber sur elles-mêmes. Afin que l'homme sortît de lui-même, qu'il en sortît, non pour un moment, mais pour toujours, il fallait que la perfection pure lui apparût et que Dieu se révélât.

Le Dieu du christianisme se révèle comme vérité, comme bonté, comme beauté.

Comme vérité, il attire l'homme par la foi, comme bonté par Tamour, comme beauté par l'espérance. En effet, l'esprit humain est capable de posséder le vrai, il est libre d'embrasser le bien : il ne peut qu'entrevoir le beau. Nous définissons le vrai ; il y a longtemps

que l'école dit : « Le vrai, c'est l'équation de l'idée et de l'objet, xqnatio intelleclus et reï. » Nous déOnissons le bien ; il y a plus longtemps encore qu'Ar!slote a dit : « Le bien, c'est la fin où tendent tous les êtres. » Mais nous ne définissons pas le beau, ou plutôt les philosophes se sont épuisés sans obtenir une définition qui devînt classique. Platon prononce que le beau est la splendeur du vrai. Selon saint Augustin, la beauté, c'est l'unité, l'ordre, l'harmonie. Mais précisément le beau absolu est l'harmonie absolue des attributs divins ; et nous percevons si peu cette harmonie, que nous ne savons conciher la liberté de Dieu avec son éternelle nécessité , sa justice avec sa miséricorde. Ces accords mystérieux nous échappent en même temps qu'ils nous attirent , et la beauté parfaite, toujours absente, est aussi toujours espérée.

L'homme, selon le christianisme, vit de deux vies : la vie de la nature et celle de la grâce qui s'ajoute à la nature. Dans l'ordre surnaturel, le vrai révélé à la foi constitue le dogme, le bien embrassé par l'homme produit la morale, le beau entrevu par l'espérance inspire le culte. 11 semble qu'ici tout soit immuable, et cependant Vincent de Lérins veut que la loi du progrès s'y fasse obéir. Le dogme ne change point, mais la foi est une puissance active qui cherche la lumière, jldes quxrens intell ectiim. Elle conserve la vérité révélée, mais elle la médite, elle la commente, et du symbole que retient la mémoire d'un enfant elle tire

IK 1)1' l»nOGRKS

la Somme de saint Thomas d'Aquin. La morale ne change point, mais l'amour qui la met en pratique ne connaît pas de repos. Les préceptes restent, mais les œuvres se multiplient. Toutes les inspirations de la charité chrétienne sont déjà dans le Sermon sur la montagne; cependant il fallait des siècles pour en faire sortir les monastères civihsateurs, les écoles, les hôpitaux qui couvriront toute l'Europe. Enfin , le culte ne change pas, du moins dans son fond, qui est le sacrifice : un peu de pain et de vin, au fond d'un cachot, suffisait à la liturgie des martyrs. Mais une espérance infatigable pousse l'homme à se rapprocher de la beauté divine, qui ne se laisse pas contempler ici-bas face à face. 11 s'aide de tout ce qui semble monter au ciel, comme les tleurs, le feu, l'encens. Il donne l'essor à la pierre et porte à des hauteurs inouïes les flèches de ses cathédrales. 11 ajoute à la prière les deux ailes de la poésie et du chant, qui la mènent plus haut jque les cathédrales et les flèches. Et cependant il n'arrive encore qu'à une distance infinie du terme qu'il poursuit. De là cette mélancolie qui respire dans les hymnes de nos grandes fêtes. Au sortir des pompes sacrées, l'homme refigieux ressent l'ennui de la terre et (Ht comme saint Paul : « Je « désire la dissolution de mon corps pour être avec « le Christ. Cupio dissolvi. » Ce cri est encore celui d'une âme qui veut grandir; en effet, le christianisme représente les saints allant de clarté en clarté, et le bonheur de la vie future comme un progrès éternel.

DANS I-KS SlilCLES DE DÉCADENCK l».i

L'ortI 10 surnaturel domino l'ordre naturel ; il léclaire, le féconde et le règle. Le dogme nourrit la philosophie, les lois religieuses servent de premières assises aux constitutions politiques, le culte suscite les architectes et les poëtes. Toutefois l'ordre de la nature reste distinct, quoique subordonné : il a sa lumière propre, quoique insuffisante, qui est la raison. Le vrai, le bien et le beau s'y manifestent par la science, pni" les institutions sociales et par les arts.

La science commence, et elle trouve aussi dans la foi le principe de ses progrès. Car il existe une foi naturelle, qui est le fond même de la raison. Elle marque à la science son point de départ dans un certain nombre de vérités indémontrables. Pour comprendre, il faut croire, et Descartes, voulant reconstruire tout l'édifice des connaissances humaines, lui donna pour première pierre cette première certitude : « Je pense, donc je suis. » En même temps, la foi jette la science dans une carrière sans bornes en lui communiquant l'idée de l'infini. L'esprit humain ne se délivrera jamais de cette idée impitoyable qui le tourmentera, qui lui fera prendre en mépris le conmi pour s'enfoncer avec passion dans l'inconnu, et qui ne lui laissera pas de cesse jusqu'à ce que, arrivé au bout delà nature, il y trouve Dieu.

En second lieu, l'amour devient le principe du progrès dans les institutions sociales. L'ordre de la société repose sur deux vertus : justice et charité. Mais la justice suppose déjà beaucoup d'amour: car il faut

H) \)V PIIOGUÈS

beaucoup aimer l'homme pour respecter son droit qui borne notre droit et sa liberté qui gêne notre liberté. Cependant la justice a des limites : la charité n'en connaît pas. Pressé par ce commandement de faire à autrui le bien qu'il se veut à lui-même, et se voulant un bien infini, celui qui aime les hommes ne trouvera jamais qu'il ait assez fait pour eux jusqu'à ce qu'il ait consumé sa vie dans le sacrifice et qu'il meure en disant : « Je suis un serviteur inutile. »

Enfin, l'espérance est le principe du progrès dans les arts. Nous avons vu la beauté parfaite fuir devant l'imagination humaine qui la poursuit. Mais nul mieux que saint Augustin n'a exprimé la peine de lame devant cette fuite éternelle de l'idéal qu'elle désire éternellement. « Pour moi, dit-il, presque tou- « jours mon discours me déplaît ; car je suis avide « d'un mieux que je crois posséder dans ma pensée... « L'idée illumine mon esprit avec la rapidité de l'é- « clair ; mais le langage ne lui ressemble point, il « est lent, tardif, et, tandis qu'il se déroule, l'idée « est rentrée dans son obscurité mystérieuse \ » La plainte de saint Augustin, c'est la plainte de tous ceux qui ont rêvé la beauté, qui l'ont cherchée et qui sont assez grands pour se rendre le témoignage qu'ils ne l'ont jamais atteinte; c'est Virgile mourant et vouant au feu son Enéide; c'est le Tasse ne pouvant se con-

* Saint Augustin, de erudiendis Rudibus.

soler (le sa Jérusalem. Quand ces dégoûts saisissent des artistes immortels, il semble que l'art lui-même aurait dû se décourager. Il n'en est rien, et l'espérance, plus puissante que l'impuissance avouée des grands hommes, ressaisit ceux qui les suivent et les ramène à l'œuvre interrompue. Elle pousse ces générations d'architectes et de peintres qui recommencent à bâtir après le Parthénon, après le Colysée, après Notre-Dame de Paris ; qui recommencent à peindre des Christ, des Madone, des Sainte Famille, avant que le temps ait effacé les couleurs de Giotto et de Raphaël. Les poètes sont les plus hardis : ils osent venir quand le monde est encore tout retentissant des chants d'Homère et de Virgile. Il est vrai que ces exemples inimitables les troublent d'abord, et que Dante, à l'entrée de l'Enfer, hésite à commencer son pèlerinage poétique et terrible. Mais c'est encore l'espérance qui le pousse pour ainsi dire par les épaules dans le chemin ténébreux. Et si, plus d'une fois durant la route, il sent ses genoux trembler et son cœur défaillir, c'est elle qui le ranime et le force à marcher jusqu'au bout en lui montrant Béatrix, c'est-à-dire l'idéal qui lui sourit au ciel.

Voilà comment la philosophie chrétienne peut étabhr la loi du progrès. 11 faut maintenant se demander si c'est une loi morale ou nécessaire, une loi qui souffre résistance ou qui se fasse invinciblement obéir.

L histoire semble répondre que la loi du progrès est

nécessaire et obéie. Elle Test moins visiblement dans les temps païens, où le dogme obscurci ne prête qu'une clarté insuffisante à la marche des esprits : avec plus d'éclat, quand le christianisme a replacé la vérité rehgieuse comme une colonne de feu à la tête de l'humanité.

La suite des siècles n'offre pas de plus grand spectacle que celui de l'homme prenant possession de la nature par la science. M. de Humboldt a tracé ce tableau d'une main septuagénaire et inspirée. 11 y faut ajouter deux traits. Pendant que l'homme s'empare de la création, il prend aussi possession de lui-môme et de Dieu.

On voit d'abord les Egyptiens resserrés dans la vallée du Nil : à droite et à gauche les déserts leur marquent les limites du monde habitable. Mais ils lèvent les yeux vers les astres dont les révolutions ramènent le débordement du fleuve sacré. Ils admirent le cours réglé des étoiles ; ils les comptent, ils en marquent le lever et le coucher. Ces ignorants qui vivent sur un coin de terre, à qui la mer est interdite, commencent à connaître le ciel. Bientôt les Phéniciens viennent armés de l'astronomie et du calcul. Ils affrontent non plus seulement la mer qui baigne leurs côtes, mais l'Atlantique jusqu'aux rivages de l'Irlande, où leurs vaisseaux vont chercher l'étain : le monde s'ouvre du côté de l'Occident. Cependant la Grèce se tourne vers l'Orient, d'où lui vient le péril avec Darius et Xerxès, où elle trouvera l'empire avec

Alexandre. Ce hardi jeune homme, disons mieux, ce grand serviteur de la civiHsation, double en quelques années le monde des Grecs. Mais Aristote se fait un empire plus vaste que celui d'Alexandre et surtout ])1ms durable : il met la main sur le visible et l'invisible, il donne des lois à la nature et à la pensée. Pour continuer son œuvre, ce n'est pas trop de plusieurs générations de savants : Eratosthène mesure la terre, Hipparque dresse la carte des cieux. En même lemps l'humanité commence à se chercher elle-même : If^s philosophes l'éludient dans son essence et les historiens dans ses œuvres. Hérodote avait rattaché au récit des guerres médiques 1 liistoire de l'Egypte et (le la Perse. Diodore de Sicile poussa ses recherches jusqu'aux derniers peuples du Nord. Il semble que les Romains ajouteront peu à ces découvertes. Ils n'agrandissent pas le monde connu, mais le traversent dans tous les sens : ils le percent de routes, ils le rendent praticable : Pervius orbis. Les nations se rapprochent, encore incapables de s'aimer, déjà forcées de se connaître. Tacite écrit la Germanie : c'était écrire déjà l'histoire de l'avenir.

Cependant la science antique ne connaissait Dieu qu'imparfaitement. Platon, qui avait le plus approché , du Père des choses, ne le concevait ni seul, ni libre, ni créateur, puisqu'il lui opposait une matière éternelle. Le paganisme jetait à la fois ses ombres sur la nature et sur l'humanité. D'une part, le grand nombre des esprits hésitaient à forcer les secrets du monde

'li DU PROGRES

physique, qu'ils croyaient tout peuplé de divinités jalouses. D'un autre côté, comment les historiens auraient-ils traité avec le même respect des races issues de dieux différents, destinées, les unes à commander, les autres à obéir? Le progrès s'arrêtait là, si le christianisme ne fût venu pour chasser les terreurs superstitieuses qui enveloppaient encore la nature, et pour rendre le genre humain à lui-même, en lui rendant l'unité de race et de destinées.

Le christianisme paraît, et il a ses conquérants qui laisseront derrière eux les aigles romaines. Dès le septième siècle, des m.oines byzantins s'enfoncent dans les steppes de l'Asie centrale et franchissent la grande nuiraille de la Chine. Six cents ans plus tard, d'autres rehgieux porteront les messages des papes au khan des Tartares, et enseigneront la route de Péking aux marchands de Gênes et de Venise. Sur leurs traces, 31arco Polo traversera le Céleste Empire et visitera les îles de la Sonde deux siècles avant les navigateurs portugais. D'un autre côté, les moines irlandais, poussés par cette passion de l'apostolat qui agitait leurs monastères, s'aventurent sur les mers de l'ouest, touchent, en 795, aux bords glacés de l'Islande, et, poursuivant leur pèlerinage vers l'inconnu, se font jeter par le vent sur la côte d'Amérique. Lorsque, au onzième siècle, les Scandinaves abordèrent au Groenland, ils apprirent des Esquimaux qu'au sud de leur pays, au delà de la baie de Chesapeack, « on voyait « des hommes blancs, vêtus de longs habits blancs.

a qui marchaient en chanlant et en portant devant « eux des bannières. » Ces cloîtres, d'où sortaient les explorateurs du monde terrestre, étaient cependant voués à l'étude des choses divines. La théologie scolastique y naquit; de l'idée de Dieu, elle fit jaillir sur l'homme et sur la société des lumières que l'antiquité n'avait pas connues. Ses disputes mêmes, dont on a trop accusé la subtilité, tinrent les esprits en haleine pendant cinq cents ans et disciplinèrent la raison moderne.

I^e moyen âge avait mieux servi les sciences morales que les sciences physiques. Cependant une parole de Roger Bacon, et les calculs inexacts de Marco Polo, poussèrent Christophe Colomb sur la route du nouveau monde. La foi de ce grand homme fit la moitié de son génie; l'opiniâtreté de sa croyance répara l'erreur de ses conjectures, et c'est pourquoi Dieu lui donna, comme il dit, « les clefs de l'Océan, et le pouvoir de « rompre les chaînes de la mer, qui étaient si fortece ment serrées. » Avec une nouvelle terre se dévoile toute une création nouvelle ; les tribus des plantes et des animaux se multiplient. Quelques années encore, et les vaisseaux de Magellan ayant achevé le tour du globe, l'homme se trouve maître de sa demeure. La science aborde aux ports de la Chine et de l'Inde ; elle force ces sociétés impénétrables à livrer leurs écritures sacrées, leurs épopées, leurs annales. Le moment approche où elle rendra la voix aux hiéroglyphes de Thèbes et aux inscriptions de Persépolis.

Pcndaul que l'homme finit de conquérir la terre, de peur qu'il ne trouve un moment de repos, Copernic lui ouvre l'immensité en brisant les cieux factices de Ptolémée. Les étoiles fuient bien loin des faibles distances calculées par l'astronomie ancienne. Mais le télescope les poursuit, le calcul les replace sous des lois plus savantes et en même temps plus simples. La terre semble s'anéantir en présence de ces amas d'astres semés comme des îles dans l'océan lumineux. Mais l'homme grandit, puisqu'il mesure son néant. Malheui à ceux que ce spectacle éloigne de Dieu, comme si leur attente avait été trompée, comme si, en pénétrant dans les espaces du ciel, ils avaient espéré trouver Dieu quelque part assis sur un trône matériel, comme se le figuraient les anciens! Au contraire, tout ce qui plonge l'homme loin du visible et du fini le rapproche de ce Dieu que le christianisme publie infini et invisible. Les étoiles, du temps de David, racontaient la gloire du Créateur: elles n'ont pas tenu un autre langage à Kepler et à New Ion.

Si la loi du progrès entraîne ainsi les intelligences, comment laisserait-elle les sociétés immobiles? Dans les grands empires de r()rient, une autorité toutepuissante écrase les volontés : là, point de progrès, parce qu'il n'y a point de lutte. Au contraire, la Uberté agite les peuples de la Grèce ionienne, elle fait et défait des pouvoirs aussi mobiles que les dieux de rOlympe; là, le progrès se soutient mal, parce qu'il n'y a plus de règle. H faut que ces deux puissances

DANS LKS SIKCLKS ])!• DKCADF.NCK '11

nécessaires, l'autorité et la liberté, se trouvent en présence à Rome, fortes, Tune de la majesté du patriciat, l'autre de la persévérance plébéienne : il faut qu'elles entrent en hitlc, mais dans une lutte contenue par la règle, et de ce combat naît le droit romain, le plus grand effort qu'ait fait l'antiquité pour réaliser sur la terre l'idée de la justice. Mais cette justice, admirable quand elle réglait les contrats, se trouldait tout à coup en disposant des personnes. Elle consacrait l'esclavage ; elle établissait une espèce d'hommes qui n'avaient ni Dieu, ni famdle, ni droit, ni devoir, ni conscience. Je ne parle pas de la femme et de l'enfant, esclaves domestiques que le père de famille pouvait tuer ou vendre : voilà pour la justice. En ce qui touche la charité, il est vrai que Cicéron en a prononcé le nom. Il a écrit le mot [caritas)^ mais qu'il est loin de la réaUté 1 Ce grand moraliste n'ose point condamner les combats des gladiateurs. Pline le Jeune les loue, el Trajan, le meilleur des princes, donna cent vingt-trois jours de fêtes, où dix mille combattants s'entr'égorgèrentpour le plaisir du peuple le plus policé du monde. On ne connaît pas assez toute l'horreur de ces sociétés païennes, qui mêlaient aux plus délicates jouissances de l'esprit les derniers assouvissements du sang et de la chair.

Ce fut le travail des temps chrétiens de faire vivre dans les âmes et pénétrer dans les institutions deux sentiments, sans lesquels il n'y a ni charité ni justice : je veux dire le respect de la liberté et le respect

de la vie humaine. Le christianisme reconquiert la Hberté de l'homme, non d'un seul coup, mais pied à pied. Il rend premièrement à l'esclave la conscience, qui fait de lui, non plus une chose, mais une personne, qui lui donne des devoirs, et, par conséquent, des droits. C'était détruire le fondement même de l'esclavage : les siècles suivants en poursuivirent la ruine. Us l'achevèrent par la faveur attachée aux affranchissements, par la transformation de la servitude personnelle en servage de la terre, jusqu'à ce qu'une constitution du pape Alexandre III déclarât qu'il n'y avait plus d'esclaves dans la société chrétienne. Il ne fallait ni moins de siècles, ni moins de génie et de courage pour rétablir le respect de la vie humaine. Le christianisme avait pu croire son œuvre presque achevée quand les lois des empereurs chrétiens eurent puni le meurtre des enfants nouveau-nés et supprimé les speclacles des gladiateurs. C'est alors que paraissent les barbares, apportant de leurs forêts deux soifs égales : celle de l'or et celle du sang. Ce ne sont plus seulement les peuples qui s'arment contre les peuples, mais les villes contre les villes et les châteaux contre les châteaux. L'Eglise a beau se jeter éperdue au miheu de ces querelles en protestant qu'elle abhorre le sang : « Ecdesia abhorret a sanguine^ » les instincts de la barbarie éclatent au milieu des croisades; ils se déchaînent aux Vêpres siciliennes. Voilà les résistances que l'Eglise avait à vaincre pour empocher les hommes de s'entre-tuer. Qu'était-ce pour les faire vivre, pour

conserver l'enfant exposé, l'infirme, le vieillard inutile, toutes ces charges que rejette une société sans foi, et qui honorent une société chrétienne?

Il semble moins facile de soutenir la cause du progrès dans les arts. Après les anciens, que reste-t-il à faire, et comment pousser plus loin qu'eux la simplicité et la grandeur? Mais, premièrement, ces beautés incomparables sont aussi des beautés insjnratrices ; elles ne se laissent pas contempler sans laisser dans l'àme le désir, le besoin, la passion de les imiter. Quand donc l'esprit humain ne dépasserait jamais les œuvres de l'antiquité, il pourrait encore ajouter les monuments aux monuments, et augmenter l'ornement de sa demeure terrestre. Au-dessous de la Rome des Césars, toute de marbre et d'or, et devenue, comme l'appelle Virgile, la plus belle des choses, se creusait ia Rome souterraine des chrétiens : jamais le progrès ne fut plus obscur. Et cependant les chapelles prati- (|uées dans ces souterrains devaient un jour percer la terre, monter plus haut que tous les temples et tous les théâtres antiques. Saint-Pierre, Sainte-Marie-Majoure, ajoutent leur majesté vivante aux ruines du l'orum et du Colysée.

En second heu, si l'art des anciens a pour lui la pureté des formes, le calme des attitudes, la vérité des mouvements, enfin une merveilleuse faculté de rendre le fini et le visible, il n'a pas le don de traduire l'invisible et l'infini. Voyez les bas-reliefs dont Phidias tiéeora les fiisès du Parthénon. Qui n'admirerait la

r»!» DU l'ROGKÈS

naïveté des poses, la vigueur et la grâce des contours .' Et toutefois, quand le sculpleur représente la querelle des Lapithes et des Centaures, on s'étonne de voir la même sérénité sur les traits des combattants, les uns tuant sans colère, les autres mourant sans désespoir. Serait-ce que l'artiste aurait tenté d'exprimer un idéal héroïque, inaccessible aux passions humaines? Un témoignage contemporain nous détrompe et trahit l'impuissance de cet art grec qui donnait la vie à la pierre, mais qui ne lui donnait pas la pensée. Xénophon rapporte que Socrate aimait à visiter les artistes et les aidait de ses conseils. « Il alla voir un jour le « peintre Parrhasius : La peinture, lui dit-il, n'est-elle « pas la représentation de ce que l'on voit? Vous imi- « tez avec des couleurs les enfoncements et les sailhes, « le clair et l'obscur, la mollesse et la dureté, le poli, « la rudesse, la fraîcheur et la décrépitude. Mais quoi î « ce qu'il y a de plus aimable, ce qui gagne la court fiance et ce qui touche le désir, Fimitez-vous, ou «bien le faut-il croire ininiitable? — Parrhasius. « Et comment le représenter, puisqu'il n'a ni propor- (( tion ni couleur, et qu'enfm il n'est pas visible? — « SocRATK. Mais ne voit-on pas dans les regards tantôt a l'amitié, tantôt la haine? — Parrhasius. Je le crois « aussi. — SoGRAïE. Donc il faut imiter ces passions « par l'expression des yeux... La fierté, la modestie, « la prudence, la vivacité, la bassesse, tous ces sentiu ments se montrent dans le visage et le geste, dans la (( pose et le mouvement. » î.e nressentiment chrétien,

qui tlévoilfiil à Socrale la vanité des faux dieux, la perversité de la morale païeune, lui faisait reconnaître aussi l'insuffisance de l'art grec. En effet, le christianisme vient; il donne aux derniers de ses crovants le sens des choses qui ne se voient pas et ne se mesurent pas : les ouvriers des catacombes décorent de peintures les tombeaux des martyrs; ils travaillent à la lueur de la lampe et sous la menace des persécutions. Ils représentent le Christ, la Vierge, les apôtres, des chrétiens en prières. Ces figures trahissent quelquefois une grande inexpérience ; souvent les proportions leur manquent ; mais tout le ciel est dans leurs yeux. Le sentiment de l'infini remplit ces fresques. Il passe dans les mosaïques qui ornent les églises de Rome et de Ravenne aux temps barbares, et tout le progrès de la peinture italienne du treizième au quinzième siècle sera de faire resplendir sous la beauté antique des formes la beauté chrétienne de l'expression.

Troisièmement, l'art classique porte le caractère de l'unité. L'antiquité ne connaissait qu'une seule civilisation gréco-latine, région lunâneuse hors de laquelle il n'y avait que des barbares. La société civilisée- regorgeait elle-même de barbares, c'est-à-dire d'esclaves, incapables de participer à la vie des esprits. L'art n'était donc que le plaisir orgueilleux du peiit nombre. L'opulent Romain que les devoirs de sa charge retenaient à York ou à Séleucie pouvait, sous les portiques d'un palais qui lui rappelait la patrie, se faire lire Properce ou Virgile. Mais le Breton d'Vork et le Par-

the de Séleucie ignoraient éternellement les poètes favoris de leurs maîtres. Au contraire, l'inspiration chrétienne a déborde chez tons les peuples qui ont cru. Elle a ravivé les vieux idiomes de l'Orient en leur donnant ces belles liturgies grecque, syrienne, copte, arménienne. Elle a jailli surtout dans les langues de l'Occident ; elle a formé, comme cinq grands fleuves, les littératures de ritaUe, de la France et de l'Espagne, de l'Allemagne et de l'Angleterre. De là deux avantages des temps modernes. D'un côté, le beau, toujours unique dans son type, trouve une variété infinie de manifestations nouvelles dans le génie, les passions, les langues de tant de peuples différents. D'un autre côté, les joies de l'esprit se communiquent à un plus grand nombre d'intelligences, et l'art se rapproche de son but, qui est d'achever l'éducation, non do quelques-uns, mais de la multitude; de charmer, non les heureux, mais ceux qui travaillent et qui souffrent, et de faire descendre l'idéal comme un rayon divin au milieu de l'inexorable ennui de la vie.

Ainsi l'humanité semljle attirée irrésistiblement vers une perfection que jamais elle n'atteindra, mais dont chaque âge la rapproche. Toutefois c'est précisément cette nécessité irrésistible qui effraye plusieurs esprits sages, et qui soulève contre la doctrine du progrès deux difficultés. On la repousse comme une doctrine d'orgueil ; car elle suppose les hommes de chaque génération meilleurs que leurs pères ; elle inspire le mé-

pris du passé, le dédain des traditions. On la dénonce comme une doctrine de fatalisme, car il suffit qu'un siècle soit le dernier pour être le plus grand ; et, comme il y a des siècles où s'obscurcissent la vertu et le génie, le progrès se réduit au seul travail qui ne s'interrompt point, c'est-à-dire à l'accroissement des biens matériels. Ces difficultés se dissipent, si l'on distingue entre

I homme et l'humanité. Dieu n'a pas créé l'humanité sans dessein, et ce dessein éternel, souteim d'une puissance infinie, ne peut pas rester sans effet. La volonté qui meut les astres règle aussi le cours des civilisations. Ainsi l'humanité accomplit une destinée nécessaire, et cependant elle se compose de personnes libres. 11 reste donc à faire la part de la liberté dans les destinées hu maines, par conséquent la part de l'erreur et du crime.

II y a des jours de maladie, des années d'égarement, des siècles qui n'avancent pas, des siècles qui reculent. Personne ne dira que les détestables sculptures qui déshonorent l'arc de triomphe de Constantin l'emportent sur les métopes du Parthénon, ni que la France de Charles VI fut plus puissante que celle de Philippe- Auguste et de saint Louis. Pour moi, j'ose plus, et, à mes yeux, le quatorzième siècle avec la guerre de cent ans, le seizième avec l'anarchie dans les consciences et l'absolutisme sur les trônes, le dix-huitième avec le libertinage des esprits et des mœurs, sont autant d'égarements de la société moderne, comme je vois les signes de son retour dans l'admirable élan de 1789, qui fut détourné de sa voie, mais qui ramenait les

r>i DU piiOGiu:s

peuples aux traditions du droit public chrétien. Dans ces périodes de désordre, Dieu laisse les personnes maîtresses de leurs actes, mais il a la main sur les sociétés ; il ne souffre pas qu'elles s'écartent au delà d'un point marqué, et c'est là qu'il les attend pour les reconduire par un détour pénible et ténébreux plus près de cette perfection qu'elles oublièrent un momenl. C'est pourquoi \\ ne permet pas non plus que l'humanité s'égare jamais tout entière et en toutes choses. Toujours une lumière reste quelque part ; elle marche et finit par rallier à sa suite les générations fourvoyées. Quand l'Evangile pâlit en Orient, il éclaira les peuples du Nord. Au moment où les écoles d'Italie se fermaient devant l'invasion des Lombards, la passion des lettres se ralluma au fond des monastères irlandais. Quelquefois le progrès, interrompu dans les institutions, retrouve son essor dans les arts; et, quand l'art fatigué s'arrête, la science prend la conduite des esprits. Si les libertés publiques se taisent sous Louis XIV, d'autres voix se font entendre, les voix immortelles des orateurs et des poètes qui attestent que la pensée humaine ne sommeille pas. Si l'éloquence et la poésie semblent aujourd'hui descendue? '^^^ cette élévation où le dixseptième siècle les porta, le génie scientifique de notre siècle n'est pas monté moins haut, et qui accusera d'immobilité le temps d'Ampère, de Cuvier et de Humboldt? Mais, tandis que l'humanité accomplit une destinée inévitable, l'homme reste libre. Il peut résister à la loi du progrès, toujours obhgatoire, mais non plus néces-

sairc pour lui. Il peut se refuser à l'attrait intérieur ({ui le sollicite, à l'entraînement de la société qui le pousse vers le mieux. D'ailleurs, deux choses sont personnelles et ne se ressentent pas du cours des temps : je veux dire l'inspiration et la vertu. La Divine Comédie surpasse l'Iliade de toute la supériorité du christianisme; mais Dante n'est pas plus inspiré qu'Homère. Leibnitz sut infiniment plus qu'Aristote, mais pensal-il davantage? De même l'héroïsme des premiers chrétiens ne fut pas surpassé par les grands missionnaires des temps barbares, et ceux-ci ont trouvé leurs égaux dans ces prêtres intrépidesqui vont de nos jours chercher le martyre sur les places publiques du Tonquin et de la Corée. Les belles âmes du moyen âge, saint Louis, saint François, saint Thomas d'Aquin, aimèrent Dieu et les hommes avec autant de passion, servirent la justice et la vérité avec autant de persévérance que les plus nobles caractères du dix-septième siècle. Le temps, en nmltipliant les lumières, en tempérant la violence des mœurs, ne fait que rendre la science plus accessible, la vertu plus facile, ajoutant ainsi à la dette de reconnaissance que nous recueillons avec l'héritage de nos pères. Ainsi cette doctrine, qu'on accuse de mépriser le passé, fait au contraire sortir tout l'avenir des lianes du passé, elle ne connaît pas de progrès pour les âges nouveaux sans la tradition qui garde l'ouvrage des siècles précédents. Ainsi cette doctrine d'orgueil et de fatalisme détruit à la fois le fatalisme et l'orgueil; car pour elle l'histoire du

progrès n'est pas Thistoire de l'homme seulement, mais (le Dieu, respectant la liberté des hommes, et faisant invinciblement son œuvre par leurs mains hbres, presque toujours à leur insu, et souvent malgré eux.

Une telle croyance ne favorise certainement pas le matérialisme, et il ne faut point s'étonner qu'elle ait rallié à elle de grands spiritualistes et de grands chrétiens : Chateaubriand, Ballanche, pour ne parler que des morts, et jusqu'à M. de Bonald, qui finit par reconnaître que « les révolutions elles-mêmes, ces séance dales du monde social, deviennent entre les mains « de l'Ordonnateur suprême des moyens de perfec- « tionner la constitution de la société. » On pourrait, au contraire, nous reprocher de pousser le respect de l'esprit jusqu'à l'oubli de la matière ; car au-dessous de ces trois choses divines : le vrai, le bien et le beau, nous avons oublié une chose humaine, l'utile; et, après la science, les institutions sociales et les arts, nous avons négligé ce que nos contemporains ne néghgent pas, l'industrie. ?fon qu'il faille mépriser l'industrie quand elle se subordonne à ce qui vaut mieux qu'elle, quand elle s'éclaire de l'étude de la nature, qu'elle s'inspire du bien pubhc, qu'elle s'attache aux règles du goût, qui corrige la grossièreté de la matière par la pureté des formes. Si la science, l'art, le bien public, frappent ainsi l'industrie d'un triple rayon, elle s'anime, elle vit d'une vie morale, elle peut servir le progrès des esprits. C'est ce qu'on voit au moyen âge chez ces républiques italiennes, aussi

DANS LtS SIÈCLKS I)K DÉCADENCK 37

résolues à s'immortaliser qu'à s'enrichir, aussi hardies dans leurs monuments que dans leurs navigations. Mais, si le développement de l'industrie, au lieu de suivre le progrès des esprits, le déborde et l'arrête, les sociétés avilies reprennent pour un temps le chemin de la décadence.

Jusqu'ici nous avons traité du progrès pour ainsi dire tout à notre aise, en em])rassant ces grands espaces historiques où il est facile de choisir et de grouper à son gré les événements. 11 faut maintenant nous réduire à un terrain plus étroit, descendre à une époque dont toutes les apparences semblent tournées contre nous. Je veux parler des temps écoulés depuis la chute de l'empire d'Occident jusqu'à la Ç\i\ du treizième siècle, jusqu'au moment qu'on a coutume de smIiku' comme le réveil de l'esprit humain.

S'il n'y avait dans l'homme qu'un bon principe, le progrès n'en serait que le développement calme et régulier. Mais il y a dans l'honune deux princi})es, l'un de perfection, l'autre de corruption: dans la société deux puissances, la civilisation et la barbarie. Le progrès est donc une lutte ; cette lutte a des alternatives de défaite et de victoire. Toute grande période dans l'histoire part d'une ruine et finit par une conquête.

i>a première [)ériode où nous entrons commence à hi plus formidable ruine qui fut jamais, celle de l'empire romain. On ne se représente pas assez la majesté

de cet empire, quand il faisait la paix du monde par ses lois, l'éducation des peuples par ses écoles, l'ornement des provinces par ce nombre infini de routes, d'aqueducs, de villes et de monuments dont il les avait couvertes. Sans doute l'avarice et la cruauté romaines vendaient cher ces bienfaits. Cependant l'opinion que les peuples avaient de Rome était si haute, que le bruit de sa chute alla effrayer, non-seulement les consulaires, les clarissimes retirés dans la paix de leurs villas, non-seulement les lettrés et les philosophes épris d'une civilisation oCi l'esprit humain avait porté toutes ses clartés, mais les chrétiens, les anachorètes au désert. Comment n'auraient-ils pas cru aux approches du dernier jour en voyant crouler l'empire qui, selon TertuUien, suspendait seul la fin des temps? Au récit de cette effroyable nuit où Alaric entra dans Rome avec le fer et le feu, saint Jérôme frémit au fond de sa solitude de Bethléem ; il s'écrie : « Une rumeur « terrible nous vient d'Occident; on raconte Rome « assiégée, rachetée à prix d'or, assiégée de nouveau, « afin qu'après les biens périssent aussi les vies. Ma « voix s'arrête et les sanglots étouffent les paroles que c( je dicte. Elle est captive, la cité qui mit en captivité « le monde :

Qiiis cladcm illiiis noctis, qiils fmicra fando Explicet, aut possit lacrymis ccquare doloreni? »

Cependant celte catastrophe, qui épouvantait toute la terre, n'étonna pas saint Augustin. Soit que ce beau

génie fût moins retenu par les attaches du patriotisme antique, ou plutôt que l'amour l'élevât à des hauteurs plus sereines, il mesura d'un regard plus sûr la grandeur menaçante des événements. Au milieu des colères païennes qui reprochaient au christianisme la chute de l'empire, Augustin écrit son livre de la Cité de Dieu^ et, remontant à l'origine des temps pour expliquer à la fois les destinées de Rome et du monde, il marque d^un trait lumineux cette loi chrétienne du progrès dont j'ai faiblement indiqué la trace. Au commencement des choses, deux amours ont bâti deux villes. L'amour de soi-même, poussé jusqu'au mépris de Dieu, a construit la cité de la terre; l'amour de Dieu, poussé jusqu'au mépris de soi-même, a construit la cité du ciel. La cité de la terre est visible : elle est Babylone, elle est Rome ; elle peut périr. La cité du ciel est invisible, elle se confond pour un temps avec la cité de la terre ; mais elle ne périt pas sous les ruines de Babylone et de Rome. Elle grandit sans cesse, depuis la famille patriarcale jusqu'au peuple d'Israël et jusqu'à l'Eglise chrétienne. L'Eglise s'accroît par les persécutions, s'éclaire par les hérésies, se fortifie par les tourmentes. Elle poursuit sur la terre le cours d'une semaine laborieuse dont elle célébrera le sabbat au ciel, non dans la stérilité d'un repos inactif, mais dans l'activité éternelle de rintelligenc(^ et de l'amour.

Les temps qui suivent vont justifier saint Augusliti. Au moment où l'empire est copquis, la civilisation

iO ])l ]'l'iU(iUÈS

chrétienne devient conquérante. Cette conquête dépasse toutes celles de l'antiquité, par la profondeur, la difiiculté et l'étendue de ses desseins.

Et d'abord, le christianisme se proposait la conquête des consciences. Rome n'y avait jamais songé. Elle mettait la main de ses légions sur les terres conquises, la main de ses proconsuls sur les populations ; elle ne s'occupait pas des âmes, ni de leurs destinées immortelles. Sans doute elle disciplinait les barbares, c'était beaucoup ; elle les instruisait, c'était davantage : jamais elle n'eut la pensée de les convertir. Et comment l'eûtoUe fait, si convertir c'est donner à la conscience purifiée le gouvernement des passions, et si le paganisme romani enchaînait la conscience au pied des passions divinisées? Au contraire, le christianisme ne comptait pour rien la possession dn sol et la soumission forcée des peuples. 11 réclamait l'empire des intelligences et des volontés. A des esprits grossiers, qui ne connaissaient que des dieux homicides et voluptueux, il fallait annoncer nn dogme spirituel. A des hommes violents, il fallait donner une loi de mansuétude et de pardon. A des immolateurs de victimes humaines, il fallait proposer un culte contenu dans la prédication, la prière et le sacrifice non sanglant. Et ne dites pas que la nouveauté même d'une telle doctrine touchait nécessairement les cœurs, et que la parole savante du prêtre triomphait sans peine de ces ignorants. Rathbod, duc de Frise, pressé ])ar saint Vulfram, s'étant fait décrire le paradis nouveau qu'on lui |)roposait au lieu de la

Valhalla de ses ancêtres, finit par déclarer rpi'il aimait mieux rejoindre ses ancêtres que d'aller avec une troupe de mendiants habiter le ciel des chrétiens.

Mais cette conquête des esprits devait être faite par l'esprit, et les armes, loin de la servir, ne pouvaient guère que la compromettre, comme il arriva plusieurs fois. 11 lui fallait donc des instruments qui ne laissassent voir que la puissance de l'esprit, des instruments faibles et dédaignés, des femmes, des esclaves, des malades ; et c'est, en effet, par ces mains infirmes que s'accomplit la conversion des barbares. (Vest ('lotilde chez les Francs, Tliéodelinde chez les Lombards, Patrice que nous retrouvons en Irlande ; ce sont, enfin, deux absents, deux hommes qui restèrent en Italie, qui ne mirent pas le pied sur le territoire ennemi, et qui du fond de leur retraite conduisirent la conquête du Nord. L'un, saint Benoît, dans son désert du mont Cassin, forma les milices monastiques, les arma de l'obéissance et du travail. L'esprit dont il les anima, charitable et sensé, intrépide et persévérant, devait les pousser jusqu'au fond de la Germanie, au cœur de la Suède et de la Norvège, abattant les forêts et les superstitions qui en faisaient à la fois le prestige et l'horreur. L'autre, saint Grégoire le Grand, durant douze ans de pontificat, put à peine quitter le lit trois heures par jour, et de ce lit de douleur il dirigeait la guerre de la civilisation contre la barbarie, réformait l'Eglise des Francs, réconciliait les Lombards et les Visigoths ariens. Un jour, il se rappela que, passant sur le Fo-

42 DU PUOGKKS

riim, il y avait vu en vente des esclaves d'une grande l)eaulé ; au dire des marchands, ces esclaves étaient des Angles. Par ses ordres, quarante missionnaires descendirent sur la tçrre des Angles : un siècle après, l'Angleterre était chrétienne.

Enfin, Rome avec une sagesse admirable, s'était contentée d'un empire borné ; et le christianisme, avec une confiance plus admirable encore, voulait un empire sans bornes. Assurément du haut des promontoires de la Grande-Bretagne, les généraux romains avaient pu découvrir la côte d'Irlande et la convoiter. Sans doute Probus, après avoir dévasté la Germanie jusqu'à l'Elbe, songeait à la réduire en province. La prudence du sénat arrêta ses agrandissements. Mais le christianisme ne pouvait céder aux mêmes conseils. Un jeune Gaulois, nommé Patrice, enlevé par des pirates irlandais et vendu dans leur île, où il garda des troupeaux, réussit à s'enfuir, regagna la Gaule et s'enferma au monastère de Lérins. Quelques années après, il reparaissait en Irlande comme envoyé de la papauté ; à son tour, il enchaînait les peuples, mais avec la chaîne dorée de la parole et sous le joug léger de l'Evangile. Au bout de trente-trois ans, l'Irlande convertie mettait au service du christianisme une race neuve, capable de tous les travaux et de tous les dévouements. La conversion de la Germanie voulut plus de temps et plus d'efforts. Il fallut trois cents ans de prédication et de martyres pour reprendre d'abord les anciens postes romains sur le Rhin et sur le Da-

nube, pour enlever ensuite pied à pied la Thuringe, la Franconie et la Frise. A chaque siècle, les colonies chrétiennes se multiplient; elles s'enfoncent dans des solitudes sans nom : à chaque siècle elles périssent sous un flot de païens, aussi épris de leurs faux dieux que de leur indépendance. La lutte se prolonge jusqu'à ce que saint Boniface constitue enfin la province ecclésiastique de Germanie. 11 meurt en Frise de la main des barbares, mais en pardonnant à ses meurtriers : les Romains avaient su mourir, et ce grand art les avait conduits à moitié chemin de la conquête du monde : les chrétiens seuls surent mourir sans vengeance, et cet art plus grand leur livra le monde entier.

Tel fut le progrès de la conquête chrétienne aux temps mérovingiens : il en faut voir les résultats. Ce qui m'étonne d'abord, c'est que l'Eglise, qui aima les barbares jusqu'à mourir pour eux et par leurs mains, ne se détacha pourtant pas de la civilisation antique, c'est qu'elle en garda, en ranima les ruines. Cette fois encore, Tordre surnaturel soutint l'ordre naturel et lui communiqua la vie.

Premièrement, le dogme sauva la science. En effet, le mythe païen aimait les ténèbres, il se plaisait dans l'ombre des initiations, il ne se discutait pas : le dogme chrétien aime la lumière, il se prêche sur les toits, il provoque la controverse. Saint Augustin avait dit : « Quand l'intelligence a trouvé Dieu, elle le cherche « encore, » et il ajoutait cette belle parole : « Intelleclnm « vahle ama^ aimez à comprendre. » La vérité révélée

ii DU l»lU)(;nES

voulut donc (Mre comprise, et la philosopliie recommença. La théologie fut longtemps maîtresse de brûler les écrits des philosophes païens. Que dis-je? elle n'avait qu'à les laisser brûler par les barbares. Au contraire, elle les conserva ; elle fit une œuvre sainte aux moines de copier les livres de Sénèque et de Cicéron. Saint Augustin, sous son manteau d'évêque, avait introduit Platon dans l'école. Bocce y fit entrer Aristote en traduisant Ylntrochictmi de Porphyre, qui devint le texte principal de l'enseignement philosophique. Les Francs, les Irlandais, les Anglo-Saxons, les fils des pirates et des brûleurs de villes pâlirent sur cette question : c( Si les genres et les espèces existent par eux- « mêmes ou seulement dans l'intelligence? » Cette question portait comme en germe toute la querelle des Réalistes et des Nominaux, toute la scolastique du moyen âge, et pour mieux dire la philosophie de tous les temps.

Secondement, la loi rehgieuse sauva les institutions sociales. Les chrétiens professaient que Dieu avait laissé briller un reflet de sa justice dans la législation romaine; ils croyaient apercevoir un merveilleux accord entre le droit de Rome et les institutions de Moïse, et c'est l'origine d'une compilation pubhée vers la fin du cinquième siècle : CoUatio legiim Mosakarum et Romanarum. L'Église conserva donc le droit romain : elle en recueillit les plus sages dispositions dans le corps des lois ecclésiastiques ; elle le revendiqua comme le droit comnum du clergé et des sujets romains sous la

domination des barbares ; elle le lit pénétrer chez les barbares mêmes, comme on le voit dans les lois des Bavarois, des Lombards, et principalement des Visigoths. Mais de toutes les œuvres politiques où le clergé de ce temps mit la main, la plus grande fut la consécration de la royauté. La royauté sortait des forêts de la Germanie avec des traditions toutes païennes et des instincts sanguinaires. Le christianisme lui jeta d'abord sur les épaules le manteau du magistrat romain et lui apprit à régner, non par la force, mais par la justice. Plus tard, et pour achever de la purifier, il lui donna le sacre des rois d'Israël. De ces chefs de guerre il voulut faire des pasteurs de peuples, doux et pacifiques, et qui tempéreraient le règne même de la justice par la charité.

Troisièmement, le culte sauva les arts. Quand le culte chrétien sortit des catacombes et qu'il bâtit des églises, il les modela d'abord sur la forme des basiliques, c'est-à-dire des lieux où siégeaient les magistrats: Tantiquité n'avait rien de plus auguste. Il couvrit ensuite ces édifices de mosaïques, dont les traits ne rappellent plus l'harmonie et la juste proportion, mais souvent la grandeur et la simplicité de l'art grec. On voit les évêques, les moines civilisateurs de France et d'Angleterre, attirer autour d'eux les plus excellents artistes d'Italie pour construire des basiliques à la manière des anciens, pour les animer de peintures et de vitraux. A ces églises déjà toutes vivantes, il fallait donner la parole. Il fallnit que leur chant s'élevât

comme une seule voix, et que le concert des lèvres exprimât le concert des âmes. C'est pourquoi s'ouvrirent les écoles de chant ecclésiastique, qui eurent leur modèle et leur règle dans l'école de Saint- Jean-de-Latran. Mais la musique, le septième des arts libéraux, selon l'enseignement de l'antiquité, suppose la connaissance de tous les autres. On n'y parvient qu'après avoir suivi jusqu'au bout les voies poudreuses du triviiim et du quadrivium. Surtout, comment séparer le chant de la poésie : et comment fermer la porte de l'école ecclésiastique aux poètes, quand ils y seraient rentrés, cités à chaque page par saint Basile, saint Augustin, saint Jérôme? Quelques esprits sévères essayèrent bien d'arrêter Virgile au seuil ; mais d'autres, plus complaisants, montrèrent que le doux chantre de Mantoue avait annoncé la venue du 31essie. Sa quatrième églogue à la main, Virgile passa et fît passer avec lui tous les poètes classiques.

C'était peu d'avoir conservé l'antiquité : le christianisme devait travailler pour l'avenir en recueillant ce qu'il y avait d'éléments féconds dans le chaos de la barbarie ; car il n'existe pas d'ignorance si épaisse qui ne soit sillonnée de quelque lumière, ni de violence si indisciplinée qui ne reconnaisse quelque loi, ni de mœurs si triviales où ne se glisse quelque rayon d'inspiration poétique. Le christianisme développa chez les Germains cette droiture d'intelligence qu'une fausse philosophie n'avait point gâtée. 11 développa dans leurs mœurs, il consacra dans leurs lois ces deux beaux

sentiments : le respect pour la dignité de l'homme et pour la faiblesse de la femme. Enfin, dans les chants guerriers où ces hommes sans lettres célébraient les actions de leurs ancêtres, on sentait assurément je ne sais quoi de plus inspiré que toutes les déclamations de la décadence latine. L'Eglise se garda bien de briser la harpe des bardes gallois et des scaldes germaniques; elle la purifia ; elle y mit une corde de plus pour chanter Dieu, les saints, et les joies de la famille au foyer que le Christ a béni.

Le dernier effort de ce travail qui fait pénétrer la civiHsation dans le monde barbare, qui rajeunit par la barbarie le monde civilisé, le terme glorieux où aboutit la première période du progrès chrétien, c'est Charlemagne.

Une seconde période s'ouvre ici ; elle s'ouvre par une ruine et par la ruine d'une puissance chrétienne. Au premier abord, jamais chute ne parut plus désastreuse; car jamais empire ne parut plus nécessaire que celui de Charlemagne, ni mieux fondé. D'un côté, ce grand homme n'avait pas reçu vainement le titre d'avocat de rÉgUse, qu'il couvrait de son glaive au dehors, et dont il faisait respecter les canons au dedans. D'un autre côté, il renouvelait la monarchie universelle des Césars et cette politique bienfaisante qui devait unir en un seul corps les nations pacifiées. Enfin l'École était dans le Palais, et les lettrés se pressaient autour de ce conquérant qui avait mis la force au ser-

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vice de l'esprit. Cependant un si bel ordre ne devait pas être de longue durée, et Charlemagne avant de mourir en pleura la fin. Il meurt en effet ; trente ans après, son em])ire croule au traite de Verdun, et ce grand édifice se partagea en trois débris. Cependant les flottes des Normands viennent se jeter aux embouchures du VYeser, du Rhin, de la Seine et de la Loire ; leurs bandes remontent ces fleuves, saccagent les monastères, jetant au même feu les riches copies de la Bible et les manuscrits d'Aristote et de Virgile. En même temps, les Hongrois, traînant avec eux l'arrièreban des populations slaves, envahissent l'Allemagne, la Bourgogne etl'Itahe. Ces frères des Huns passaient comme la tempête ; l'herbe foulée par leurs chevaux ne repoussait plus. A la vue de tant de maux, le monde se crut perdu, et, pour la seconde fois, pensa toucher à la fin des siècles. Le diacre Florus, de Lyon, chanta les terreurs de ses contemporains. « Montagnes et col- « lines, forêts et fleuves, et vous aussi rochers, et vous, « vallées profondes, pleurez la race des Francs... Un « puissant empire florissait sous un brillant diadème : « 11 y avait un seul roi, un seul peuple... Les citoyens « vivaient en paix, et les ennemis dans l'épouvante. Le « zèle des évêques rivalisait à donner aux peuples de « saintes règles dans des conciles fréquents. Les jeunes « gens apprenaient à connaître les livres divins ; les « cœurs des enfants s'abreuvaient à la source des let- « très... 0 fortuné, s'il eût connu son bonheur, Tem- « pire qui avait pour citadelle Rome et pour fondateur

« le poi'le-clef (lu ciel! Mais aujourd'hui cette majesté « tombée d'une si grande hauteur est foulée sous les « pieds de tous... Ah! qui ne reconnaît cet oracle « évangélique et n'en redoute l'accomphssemenf : « Quand le lils de l'homme viendra, pensez-vous qui! « trouve un reste de foi sur la terre? »

Au moment où tout semble perdu, tout va être sauvé. La Providence aime ces surprises, elle y montre la puissance de son gouvernement et la faiblesse des nôtres. D'abord les peuples qui semblaient déchaînes pour la destruction de l'Église vont la recruter et la défendre. Les invasions germaniques n'avaient pas assez renouvelé l'Europe romaine. Le nord-ouest de la France et le midi de l'Italie étaient trop peu pénétrés de ce limon qui pouvait seul rajeunir un sol épuisé. Les Normands vinrent donc s'y jeter comme un Ilot, mais comme un flot régénérateur. Pendant que les monastères brûlaient, on voyait sortir de leurs ruines quelques religieux échappés au massacre, qui prêchaient les pirates, et qui souvent finissaient par les convertir. Les Normands entrèrent dans la civilisation chrétienne. Ils y apportèrent le génie des entreprises maritimes, le génie du gouvernement qu'ils montrèrent dans leurs conquêtes d'Angleterre et d'Italie, le génie de l'architecture, comme ils le firent voir en Sicile par les basiliques dorées de Palerme et de Montréal, en Normandie par ces tours abbatiales et ces flèches qui bordaient la Seine, depuis son embouchure jusqu'à Paris, et qui en faisaient l'avenue monumentale d'un peuple-roi. Un

peu plus tard, les Hongrois et les Slaves tombaient encore tout couverts de sang aux pieds de saint Adalbert. Ces fléaux de Dieu en devinrent les serviteurs intelligents et libres. Ils apportèrent à la chrétienté le secours d'une épée invincible. Ils la couvrirent du côté de rOrient contre la corruption byzantine et contre l'invasion musulmane. Alors seulement fut assurée rindépendancc de l'Occident.

En même temps ce démembrement de l'empire, qui arrachait les cris du diacre Florus, préparait de loin l'émancipation des nations modernes. La France, l'Allemagne et l'Itahe commençaient. 11 est vrai que la division de la monarchie, poussée jusqu'à l'infini, aboutit au morcellement féodal. Les vices de la féodalité sont assez connus. Elle eut du moins l'utilité d'attacher à la terre l'homme épris de la vie errante, amoureux des hasards. Elle l'y attacha par le double lien de la propriété et de la souveraineté. La seule propriété du sol n'aurait pas retenu ce fils de barbare, qui lui préférait de beaucoup les richesses mobiles, l'or, les belles armures, les troupeaux. Mais, quand le seigneur devint à la fois propriétaire et souverain maître du fief et de ceux qui l'habitaient, son orgueil fut touché; il apprit à aimer sa terre et ses hommes, à les défendre, à combattre pour eux. L'habitude de tirer ainsi l'épée pour autrui élevait les caractères. L'EgHse s'en aperçut; elle vit dans le dévouement féodal le remède aux maux de la féodalité. A cette société guerrière elle proposa un idéal héroïque, la chevalerie, qui fut le

DANS LES SIÈCLES DE DÉCADENCE fil

service armé de Dieu et des faibles. La féodalité divisait les hommes par le déchirement du territoire et par l'inégalité des droits. La chevalerie les unit par la fraternité des armes et par l'égalité des devoirs.

Ainsi la chrétienté grandissait et se donnait lentement une organisation qui lui permit de soutenir sa grandeur. Mais où trouver les loisirs de la pensée dans un âge de fer ? Qui se souciera de sauver les titres de l'esprit humain, quand les moines n'ont que le temps de charger sur leurs épaules les reliques des saints et de s'enfuir : Plusieurs chroniques s'interrompent à l'invasion des Normands, et beaucoup d'églises rapportent à cette époque la perte de leurs diplômes et de leurs légendes.

Toutefois deux îles de l'Occident avaient échappé à la souveraineté deCharlemagne. On s'étonne d'abord que la Grande-Bretagne et l'Irlande, si affaiblies par leurs guerres intestines, se soient soustraites à la domination d'un empire qui allait des bouches du Rhin à celles du Tibre, et de l'Ebre à la Theiss. Mais, en effet, dans cette décadence de l'empire carlovingien, il fallait qu'une société moins découragée offrît un refuge aux sciences et aux lettres. Pendant le onzième siècle, les monastères irlandais continuent de nourrir tout un peuple de théologiens, de savants, de disputeurs. De temps à autre, ils jettent leur trop-plein sur la côte de France, où l'on voit arriver, selon l'expression d'un contemporain, des troupeaux de philosophes. Au milieu de ces philosophes sans nom paraît Jean Scot Érigène,

:i2 DU PROGRÈS

célèbre jusqu'au scandale, hardi jusqu'à la témérité, érudit jusqu'à renouveler les doctrines d'Alexandrie, mais s'arrêta nt au bord du panthéisme assez tôt pour conserver une incontestable influence sur les mystiques du moyen âge. D'autre côté, l'Angleterre, tandis qu'elle assistait de loin au déclin de la dynastie carlovingienne, inaugurait chez elle le règne d'Alfred le Grand. Ce jeune homme héroïque reconquiert le royaume de ses pères, et, de cette main victorieuse qui vient de chasser les Danois, il rouvre les écoles. Lui-même, à trente-six ans, il se donne un maître ; il apprend la langue latine, il traduit le Postoral de saint Grégoire, pour l'édification du clergé, la Consolation de Boëce et les Histoires de Paul Orose et de Bède, pour l'instruction de tous. Il s'efforce de hâter ainsi l'éducation de son peuple, « tremblant, comme il dit, à la pensée des châtiments « que les puissants et les lettrés encourront dans ce « monde et dans l'autre, s'ils n'ont su ni goûter la « sagesse ni la faire goûter aux hommes. »

Pendant que le NorcFs'éclairait de ces flambeaux, l'Allemagne entretenait aussi le feu sacré aux trois foyers monastiques de la Nouvelle-Corbie, de Fulde et de Saint-Gall. Ces puissantes abbayes, défendues contre les barbares par de fortes murailles, contre les mauvais princes par le respect public, enveloppaient dans leur enceinte des écoles, des bibhothèques, des atehers de copistes, de peintres et de sculpteurs. Je m'arrête à Saint-Gall, où je sens déjà comme un premier souffle de la Renaissance. Là, on ne se borne pas à transcrire

DANS LES SIÈCLES DE DÉCADENCE 5ô

par obéissance les livres des païens : on n'accueille pas les muses latines avec une curiosité inquiète et mêlée de remords. C'est peu d'honorer les anciens, on les aime avec cette passion intelligente qui rend la vie au passé. Les moines engagent de savantes disputes; ils livrent à tout venant des combats de grammaire, des assauts de poésie ; il en est qui opinent au chapitre en vers de V Enéide. Déjà les lettres latines ne suffisent plus à l'ardeur de ces hommes séparés du monde : il faut qu'ils pénètrent dans l'antiquité grecque, et une feinme leur sert de guide. La chronique de Saint-Gai I a conservé ce gracieux récit, qui n'ôte rien à la gravité des mœurs monastiques. On raconte que la princesse Hedwige, fiancée dans sa jeunesse à l'empereur d'Orient, avait appris la langue grecque, mais, cet engagement rompu, Hedwige avait donné sa m.ain au landgrave de Souabe, qui la laissa bientôt veuve et libre de vivre dans la prière et dans l'étude. Elle prit donc sa demeure non loin de l'abbaye, et là elle se faisait instruire par un moine ancien et nourri de toutes les sciences de ce temps. Il arriva qu'un jour le vieillard se laissa a:compagner par un jeune novice, et, la landgravine a^ant demandé quel caprice amenait cet enfant, celui-ci répondit en vers « qu'à peine latin, il voulait « devenir grec :

Esse velim grœcus, ciiiri vix sim, doinna, liitinus. »

Le vers était mauvais, mais l'enfant était beau et docile. Hedwige le lit asseoir à ses pieds, et ce premier

5i DU PHOdRES

jour elle lui apprit une anlieiuie de la liturgie byzantine. Elle lui continua ses soins jusqu'à ce qu'il entendît la langue de saint Jean Chrysostome et qu'il pût l'enseigner aux autres. VoiLà par quelle noble main les lettres grecques furent ramenées à Saint-Gall.Hedwige, satisfaite des leçons qu'elle avait reçues et données, combla de largesses la savante abbaye. On remarquait parmi ses présents une aube d'un travail merveilleux, oii étaient brodées les Noces de Mercure et de la Philologie.

Les lettres ne périssaient donc pas. Elles languissaient dans les pays latins, en Italie, en Espagne, en France. Cependant l'enseignement s'y perpétue ; et j'en trouve l'héritier glorieux dans un homme qui appartient à ces trois pays par sa naissance, son éducation et sa fortune : je veux parler de Gerbert, ce moine d'Aurillac, instruit, non chez les Arabes de Cordoue, comme on l'a cru, mais à l'école épiscopale de Vich, en Catalogne, et porté par l'admiration de ses contemporains jusque sur la chaire de saint Pierre. Cet homme illustre suffit pour défendre l'Europe méridionale du reproche de barbarie, et nous dispense de nommer les ouvriers moins connus qui travaillaient dans l'ombre, mais avec persévérance, à entretenir la chaîne de la tradition.

Il fallait assurément conserver la tradition, sans laquelle il n'y a pas de progrès, mais il fallait y ajouter. L'antiquité n'avait plus de formes assez variées, assez vivantes, pour suffire au génie des temps nouveaux :

DANS LKS SIÈCLKS J)K DKCADENCE TC)

les langues modernes devaient naître. Alfred, qui apprenait le latin à trente-six ans, savait à douze ans les chants héroïques des Anglo-Saxons. 11 acheva de fixer cet idiome tout poétique, et par conséquent mobile, en l'écrivant en prose, en le forçant de traduire la pensée ferme et précise des anciens. En même temps les moines de Saint-Gall s'attachent à faire passer nonseulement les chants de l'Église, mais les Catégories d'Aristote, mais l'encyclopédie de Martianus Capella, dans cette langue teutonique dont l'empereur Julien comparait les rudes accents aux cris des vautours. La croissance des langues néolatines devait être plus lente. Toutefois, dès le neuvième siècle, les traces de leur existence se multiplient. Le concile de Tours prescrivait de prêcher en langue vulgaire. 11 fut obéi : nous en avons la preuve dans une homélie récemment découverte et qu'on ne peut placer au-dessous de l'an 1000. On y trouve un mélange de mots français et latins confondus dans une syntaxe barbare. De ce chaos oii se débat le vieux prédicateur, sortira cependant la langue de Bossuet.

La civilisation doit donc vaincre, mais après avoir couru les derniers périls. Le plus grand de ces périls était dans l'Eglise, déshonorée à Rome par la profanation du saint-siége, envahie de tous côtés par les mœurs féodales, qui changeaient les prélatures en fiefs et les évoques en vassaux. 11 fallait donc que le salut vînt de l'Eghse et de la partie de l'Église où la vie spirituelle s'était surtout réfugiée ; ce fut une réforme

')(•) Dr PRor.p.KS

monastique, celle de (^liiny, qui décida de la destinée du monde. Un moine français appelé Odon, qui avait étudié à Paris, alla cacher son savoir et sa vertu dans un monastère, à quatre lieues de Maçon, au fond d'une vallée silencieuse à peine troublée de temps en temp.^ par les cris des chasseurs et les aboiements des chiens. 11 y introduisit une observance austère, qui n'excluait ni la passion des lettres, ni le culte des arts, et dont l'ascendant finit par ranger sous le gouvernement de Cluny un nombre considérable de monastères en France, en Italie, en Angleterre. L'unité d'hiérarchie, d'administration, de disciphne, s'établissait dans les institutions monastiques pour se rétablir dans le reste de la société chrétienne quand le jour serait venu. Le jour vint. C'était la fctedeNoël de l'année 1048. L'évêque Brunon, désigné par l'empereur Henri III pour rempHrla chaire de saint Pierre, se rendait en Italie, et visitait en passant l'abbaye de Cluny. Un religieux italien nommé Hildebrand, le fils d'un charpentier, mais ï\xé à Cluny depuis quelques années par le zèle des réformes, osa se présenter au nouveau pontife et hii remontrer que la nomination de l'empereur ne pouvait lui conférer aucun droit dans le royaume spirituel du Christ. Il lui conseillait donc de poursuivre son voyage jusqu'à Rome, et là, dépouillant un titre sans force, de restituer au clergé et au peuple la liberté des élections. Ce que j'admire surtout, c'est que Brunon le crut, voulut l'emmener avec lui, et, arrivé à Piome, se remit à la discrétion du clergé et du peuple. Brunon

DANS LES SIÈCLES DE DÉGADEiNCE 57

l'ut élu pape, et Hildebrand, prenant place à côté du trône pontifical, montra déjà ce qu'il serait plus tard sous le nom de Grégoire Vlï.

Grégoire Vil marque l'entrée dune troisième j)ériode, qui commence encore par une défaite. On avait vu d'abord ce pontife, par la seule puissance de la parole, réduire l'empereur Henri IV, un homme charnel et sanguinaire, et tout chargé des malédictions de ses sujets, à venir au château de Canossa demander pénitence et pardon. Alors on avait pu croire à la barbarie vaincue et le monde prêt à subir les lois d'une théocratie qui risquait d'absorber le pouvoir temporel, mais qui devait ranimer la vie spirituelle dans tout l'Occident. Cependant, quelques aimées après, l'empereur Henri IV prenait Rome, intronisait un antipape à Saint-Jean-de-Latran : la force avait le gouvernement des consciences. En même temps Grégoire Vil mourait à Salerne, et voici ses dernières paroles : « J'ai aimé hi justice et détesté l'iniquité ; c'est pourquoi je meurs dans l'exil. » La chute semble plus effrayante que jamais ; car on voit périr, non pas un empire, mais la pensée môme qui pouvait régénérer les empires. Pourtant cette fois les chrétiens ne croient plus à la fin prochaine du monde. In des évoques qui assistaient le pape mourant lui répondit : « Seigneur, vous ne pouce vez pas mourir en exil, puisque Dieu vous a donné « la terre pour juridiction et les nations en héritage.» En effet, du tombeau de Grégoire Vil devait sortir

58 Dn PROGRÈS

le progrès chrétien du moyen âge, progrès trop connu, trop incontesté, trop éclairé par la science moderne, pour qu'il ne me suffise pas d'en marquer les principaux traits. La querelle du sacerdoce et de l'empire continue, toujours plus formidable à mesure que les deux puissances trouvent des représentants plus illustres : d'un côté, Frédéric 1", Frédéric II, aussi grands hommes de guerre qu'hommes d'État ; d'un autre côté, Alexandre III, Innocent III, Innocent IV, politiques consommés et prêtres héroïques. Après deux siècles de lutte, l'empire vaincu renonce à mettre la main sur le spirituel. En voulant rendre l'Église puissante, les papes l'ont rendue libre; les deux pouvoirs se divisent, et, la force rentrant dans son domaine, la conscience est sauvée.

En même temps la papauté accomplit un second dessein de Grégoire VII. Elle arrache les peuples de l'Occident, où ils s'agitaient livrés à des combats éternels, sans justice et sans fruits. Elle les pousse en Orient, où, puisqu'il leur faut la guerre, elle leur donne la guerre sainte, justifiée par une cause toute divine, couronnée par le conquête du droit et de la liberté. En effet, les peuples, transportés loin de ce puissant empire d'Allemagne qui prétendait souveraineté sur eux, s'affranchissent de la vassalité et prennent possession de leur indépendance. Foucher de Chartres représente les croisés, Allemands et Français, Anglais et Italiens, vivant dans une fraternelle égahté. Les nations modernes gagnent leurs éperons

en Palestine, et à l'unité visible de l'Empire succède l'unité momie de la République chrétienne.

Secondement la féodalité s'ébranle du même coup. Sous la bannière de la croix les roturiers combattent au même titre que les nobles, à titre de soldats du Christ ; ils gagnent les mômes indulgences, et s'ils meurent ils remportent les mêmes palmes du martyre. Les marchands de Gênes et de Venise plantent l'échelle aux murs des villes sarrasines; ils mènent l'assaut d'une main aussi ferme, d'un visage aussi fier que les barons de France. La féodalité eut beau se ^créer en Terre-Sainte des principautés et des marquisats, elle en revint meurtrie. Elle revint pour trouver en Europe trois luttes à soutenir : contre l'Église, qui réprouvait les guerres privées ; contre la royauté, qui étendait chaque jour sa juridiction au préjudice des justices seigneuriales ; enfin contre les communes qui faisaient leur avènement.

Les communes italiennes alliées de la papauté, associées à ses périls, avaient dû partager sa fortune. J'en trouve le premier exemple dans la commune de Milan, dont on ne sait pas assez la glorieuse histoire* En 104G, un uoblc appelé Gui avait obtenu à prix d'or l'archevêché de Milan, il y élait soutenu par un clergé corrompu et par une aristocratie oppressive. Deux maîtres d'école, le prêtre Landulf et le diacre Arlald, entreprirent de relever le siège profané de saint Ambroisc. Ils réunirent premièrement leurs disciples^ et, peu à peu, tout le peuple, et leur firent jurer titie

60 DU l'UOlillÈS

ligue contre les simoniaques et les coiiCLibiiiaires. Au bruit de ces querelles, Rome s'émut. Pierre Damien, chargé comme légat du pape de réformer l'Église de Milan, fit droit aux plaintes du peuple et réduisit l'archevèque et son clergé à signer une condamnation publique du concubinage et de la simonie. Quelque temps après, ces engagements étaient foulés aux pieds, et le diacre Ariald mourait de la main de ses ennemis. Mais il laissait un héritier de ses desseins, un homme de guerre, Ilarlembald, aimé de la multitude, aussi puissant j)ar la parole que par l'épée, et qui, s'étant déclaré le champion de l'Eglise, avait reçu du pape le gonfalon de saint Pierre. Harlembald rallia son parti découragé, en resserra les rangs par un nouveau serment communal, soutint contre les nobles une guerre opiniâtre.^ les jeta hors de la ville, et mourut enfin dans son triomphe, un jour qu'à la tête des siens, tenant à la main le gonfalon de saint Pierre, il repoussait un dernier assaut. Mais alors Grégoire VU était pape; il acheva l'œuvre du diacre et du chevalier. La simonie et le concubinage furent vaincus, la noblesse réduite au partage des fonctions ; et la comnnme de Milan garda cette forte organisation plébéienne qui, pendant deux cents ans, fit l'appui des papes et l'inquiétude des empereurs.

Tandis que les villes de Lombardie et de Toscane se constituent en républiques et traitent d'égal à égal avec les rois, l'esprit connnunal passe les Alpes, le Ilhin et les Pyrénées. Après les admirables travaux de

31. AiigListiii Thierry, qu'est-il besoin de montrer comment l'esprit libérateur ravivait, ici les souvenirs (le la municipalité romaine , là les traditions de la gtiilde germanique? S'il ne réussissait pas à rendie les villes souveraines, il les faisait entrer en partage de la souveraineté. Leurs députés prenaient place aux étals généraux. Le dogme de l'égalité naturelle semé par le christianisme produisait l'égalité politique.

Au milieu de ces luttes et de ces décliirements, il semble qu'il n'y avait point de place pour les lettres : jamais elles n'en eurent une plus grande et ne l'ot - (upèrent avec plus d'éclat. 11 n'est pas vrai que les lettres aiment toujours la paix, l^es lettres aiment la guerre quand elle est civilisatrice,, quand elle engage l'épée au service de l'intelligence; quand elle met en présence, non-seulement des intérêts, mais des doc- Irmes contraires; quand, partagés entre ces doctrines, les esprits sont obligés de choisir, par conséquent de penser. Les siècles de Périclès et d'Auguste sortirent de Salamine et de Pharsale; la querelle des investitures réveilla la scolastique. Grégoire VII, voulant un clergé chaste, l'avait voulu savant. Au concile romain de 1078, il renouvela les canons qui instituaient auprès de toutes les églises épiscopales des chaires pour l'enseignement des arts libéraux.

On vit alors qu'il n'est pas facile d'asservir un peuple, comme quelques-uns le croient, en le mettant sous la garde des prêtres. Là où l'on a mis un ])retre, à la génération suivante on trouve un théologien, à la

troisième le théologien engendre le philosophe, à la quatrième le philosophe engendre le publiciste, et le publiciste engendre la liberté. Ceux qui connaissent malle moyen âge n'y aperçoivent qu'une longue nuit, où les prêtres veillent sur des troupeaux d'esclaves. Mais un de ces prêtres calomniés s'appelait Anselme, et une pensée le tourmentait, celle de trouver la plus courte preuve de l'existence de Dieu. 11 suffit de cette pensée pour faire de lui un grand métaphysicien, pour lui susciter des disciples et des contradicteurs, pour commencer les controverses qui mettront aux prises Abélard et saint Bernard, et qui pousseront les esprits aux dernières témérités. Au milieu de ces orages et audessus paraissent les deux anges de l'école, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure : ils semblent chargés, si la mort ne les arrêtait, de poser la dernière pierre, l'un du dogmatisme, l'autre du mysticisme chrétien. Ces deux saints ne craignent pas d'énef ver la théologie en reconnaissant la philosophie comme une science distincte ; ils n'ont pas pour la raison ces superbes dédains qu'on a trop affectés depuis. Du haut des vérités éternelles, ils ne méprisent pas les besoins du temps, ils les embrassent d'une vue désintéressée, et saint Thomas écrit sur l'origine des lois, sur la part légitime de la démocratie dans les constitutions politiques, sur la tyrannie et l'insurrection, des pages dont la hardiesse a étonné les modernes. Jamais la pensée ne fut plus libre que dans ce temps qu'on a représenté comme l'esclavage de la pensée. C'était peu

DANS LES SIECLES DE DÉCADENCE fil

lie la liberté, elle eut la puissance, elle eut ses universités dotées par les papes et les empereurs, elle eut ses lois, ses magistratures, son peuple studieux et turbulent. Un historien de cette époque donne à la chrétienté trois capitales : « Rome, siège du sacerdoce ; Aix-la- « Chapelle, siège de l'empire, et Paris, siège de l'école.» Ainsi la vie coule pour ainsi dire à pleins bords dans la littérature savante ; mais elle ne ruisselle pas avec moins de fécondité, elle fleurit avec plus de grâce et de fraîcheur dans les langues vulgaires. Elle leur fait produire deux poésies : la première, commune à toutes les nations de l'Occident, bien qu'elle mûrisse d'abord en France comme dans sa terre natale; elle célèbre les héros qui sont le type de la vie chevaleresque, et le culte des femmes qui en fait le charme. La seconde est une poésie nationale, propre à chaque peuple dont elle conserve le génie et les traditions. L'Allemagne a les Aventures des JSibelungen encore toutes pénétrées d'instincts barbares et de souvenirs païens. On y voit de longues chevauchées à travers la foret sans nom, des festins ensanglantés, les lîls de la lumière aux prises avec ceux des ténèbres, et le héros vainqueur (lu dragon périssant à cause d'un trésor maudit et d'une femme déchue. Les brumes du Nord prêtent leur faveur à ces sombres fictions. Au contraire, le soleil du Midi échauffe et colore le poëme du Cid : toute l'Espagne vit dans ce personnage, terrible aux infidèles et récalcitrant à son roi, si religieux et si fier dans sa religion, que Dieu même le traite avec ménagement.

m DU PROGRES

et ne le retire de ce monde qn'après l'avoir averti par l'apôtre saint Pierre. Mais c'est l'Italie qui choisit alors la meilleure part : elle a trouvé l'inspiration dans la sainteté. Cette terre, remuée par Grégoire VII, produit des mêmes sillons une double moisson de saints et d'artistes : d'un côté, saint Anselme, saint François, saint Thomas, saint Bonaventure, et autour de ces grandes âmes un nombre infini d'âmes tendres et ardentes ; d'un autre côté, toute une génération d'architectes et de peintres formés au tombeau de saint François, à leur tête Giotto. Le lien qui unit la foi et le génie ne fut jamais plus visible, et je ne m'étonne pas si l'épopée nationale de l'Italie doit être une épopée sacrée. Dante la conçut ainsi, et de ses méditations sortit ce poëme patriotique et théologique, écrit pour un pays dont il remue toutes les passions, et pour la chrétienté dont il glorifie les croyances; pour le moyen âge dont il réprésente les crimes, les vertus et le savoir ; pour les temps modernes qu'il devance par la grandeur de ses pressentiments ; un poëme, enfin, tout retentissant des frémissements de la terre et des chants

du ciel.

Poema sacro

A ciii ha posto nian cielo c terra.

Et maintenant, s'il ne faut pas oublier les travaux plus humbles qui sont la condition du grand nombre, s'il faut parler de l'industrie et des biens terrestres, je reconnais que le moyen âge avait sur plusieurs points conservé, retrouvé, agrandi la richesse matérielle du

I)\NS LES SIKCI.ES DE DECADENnE {\U

lûonde ancien. Ou sait déjà comment les croisades rendirent aux Latins toutes les grandes voies commerciales que l'antiquité s'était ouvertes du côté du Levant, comment l'apostolat religieux les poussa plus loin el jusqu'aux extrémités de l'Asie. On n vu les moines recueillir les traditions de l'agriculture romaine, reconquérir pied à pied par le travail volontaire les teries abandonnées par l'oisiveté des esclaves, et porter les préceptes des Géorgiques sur les bords du Weser et de l'Elbe. 11 resterait à montrer les vieilles villes sauvées de la fureur des barbares ou renaissant de leurs cendres, grâce au courage de leurs éveques, au respect, aux immunités qui entouraient la châsse de leurs saints ; d'un autre côté, les villes nouvelles se multipliant autour des abbayes; car, de même que toutes les puissances civilisatrices, l'Eglise aime à l)âtir. Mais l'Eglise ne bâtit plus comme les Romains. Le christianisme a pour ainsi dire retourné l'aspect des villes en même temps que les mœurs des honmies. Tout l'homme de l'antiquité était tourné vers le dehors ; il vivait sur la place publique ou dans l'atrium richement décoré où il recevait ses clients. Il négligeait le reste de sa maison. Les chambres étroites qui s'ouvraient sur le péristyle étaient bonnes pour les femmes, les enfants, les esclaves. Mais le christianisme tourne le cœur de l'homme vers les joies intérieures; il lui fait trouver le bonheui' à son foyer et embellir le lieu où il passe sa vie avec sa fenune et ses enfants. De là ce luxe de boiseries, de tapisseries, de nieubl«>s richement

m DU PROGRÈS

sculptés qui faisait Torgueil de nos ancêtres. Cependant, au premier abord, les villes modernes semblent le céder de beaucoup aux cités antiques. Les anciens faisaient leurs temples petits, mais les amphithéâtres étaient immenses, les bains magnifiques, les portiques et les colonnades innombrables. Au contraire, la ville chrétienne se groupe humblement autour de sa cathédrale où elle a mis tout son effort. Si elle y ajoute quelque autre monument, c'est le palais communal, l'école, l'hôpital. Les anciens bâtissaient pour le plaisir, et c'est en quoi il faut désespérer de les égaler jamais. Nos villes sont construites pour le travail, la douleur et la prière ; et c'est à savoir souffrir, travailler et prier, que consiste l'éternelle supériorité des temps chrétiens.

Je m'arrête ici et je finis à Dante, digne de venir après Charlemagne, après Grégoire VII, de venir comme vainqueur , couronnant une époque de progrès, et, comme vaincu, ouvrant une nouvelle époque de ruines. En effet, Dante, ce grand vainqueur qui mène le triomphe de la pensée au moyen âge, est aussi un grand vaincu , exilé par sa patrie qui lui refuse un tombeau, suivi par ce quatorzième siècle qui verra la chute des républiques italiennes, la France en feu, et l'école en déclin. Mais ni le quatorzième siècle, ni aucun autre, ne prévaudra jamais contre le dessein de Dieu et contre la vocation de l'humanité.

Nous avons parcourn un es|)ace de huit cents ans,

c'est-à-dire une partie considérable des destinées humaines ; les trois périodes que nous y avons reconnues commencent par autant de décadences. Mais chacune de ces décadences cache un progrès que le christianisme assure, qui s'accomplit obscurément, sourdement, et pour ainsi dire par des voies souterraines, jusqu'à ce qu'il se fasse jour et éclate enfin dans une plus juste économie de la société, dans une plus vive lumière des esprits. Arrivés au sommet du moyen âge, gardons-nous de croire que l'humanité n'ait plus qu'à descendre, si ce n'est une courte pente, pour remonter des cimes plus hautes qui ne seront pas encore les dernières. Nous avons assez loué le moyen âge pour avouer maintenant ce qui manquait à ces temps héroïques, mais pleins de souvenirs païens et de passions barbares. De là les périls de la toi qui n'eut jamais à livrer de combats plus terribles; de là le désordre des mœurs, les emportements de la chair, le goût du sang, et tout ce qui fit le désespoir des saints, des prédicateurs, des moralistes contemporains. Ces juges sévères ont vu surtout les vices de leur époque, et plusieurs ont ignoré le bien même dont ils étaient les ouvriers. Les scandales qui trompèrent de si grands esprits nous montrent que le moyen âge n'a pas achevé l'œuvre de la civilisation chrétienne, et de si grands esprits trompés nous apprennent, au milieu de notre décadence qui se voit trop, à ne pas nier le progrès que nous ne voyons pas. Venus en des jours mauvais, souvenons-nous que le christianisme qui nous porte

68 Ml PROGRÈS DANS LES SIÈCLES DE DÉCADENCE

en a traversé de pires, et, comme Enée à ses compagnons découragés, disons que nous avons passé par trop d'épreuves pour n'attendre pas do Dieu la fin de celle-ci :

- 0 passi grnviora, dabit Deus bis quoqiie finom.

Quand on a quitté Ronio, on se dirigeant vers le nord, après avoir traversé l'admirable désert de la campagne romaine, et passé le Tibre un peu au ilelù de Civita-Castellana, on s'engage dans un pays monlueux qui va s'élevant comme en ampliitbéàtre, des bords du Tibre jusqu'aux crêtes de l'Apennin. Cette contrée retirée, piltoresquc, salubre, se nomme VOm~ brie. Elle a les agrestes beautés des Alpes, les cimes sourcilleuses, les forets, les ravins où se précipitent les cascades retentissantes, mais avec un climat qui ne souffre point de neiges éternelles, avec toute la ricbesse d'une végétation méridionale qui mélo au cbêiie et au sapin l'olivier et la vigne. La nature y parait aussi douce

* I.i's l^oëlt'S f'rnficisntiii.t. Œiiviv ('i>m|ilrli'-;. {muo V. cli. ii.

70 SAINT l^^RANÇOfS

qu'elle est grande ; elle n'inspire qu'une admiration sans terreur ; et si tout y fait sentir la puissance du Créateur, tout y parle de sa bonté. La main de l'homme n'a point gâté ces tableaux. De vieilles villes comme Narni, Terni, Amelia, Spoleto, se suspendent aux rochers ou se reposent dans les vallons, encore toutes crénelées, toutes pleines de souvenirs classiques et religieux, fières de quelque saint dont elles conservent les restes, de quelque grand artiste chrétien dont elles gardent les ouvrages. Il y a bien peu de sommets, si âpres et si nus, qui n'aient leur ermitage, leur sanctuaire visité des pèlerins. Au cœur du pays s'ouvre une vallée plus large que les autres ; l'horizon y a plus d'étendue ; les montagnes environnantes dessinent des courbes plus harmonieuses ; des eaux abondantes sillonnent une terre savamment cultivée. Les deux entrées de ce paradis terrestre sont gardées par les deux villes de Pérou se au nord et de Foligno au midi. Du côté de l'occident est la petite cité de Bevagna, où naquit Properce, le poëte des voluptés délicates ; à l'orient, et sur une coteau qui domine tout le paysage, s'élève Assise, où devait naître le chantre d'un meilleur amour.

Ce n'est pas assez qu'une contrée soit belle et féconde ; il faut qu'elle ait été profondément remuée par les événements , pour produire de grands hommes. Cette préparation ne manquait pas à l'Italie au moment où finissait le douzième siècle. Elle venait de terminer glorieusement, sous la conduite d'Alexandre III, la seconde lutte du sacerdoce et de l'empire. Elle y avait

gagné la liberté, la puissance, la gloire, tout ce qui touche les peuples, ce qui les inspire, ce qui leur donne le droit et le besoin de s'éterniser par des monuments. Tous les arts s'éveillaient. Les idées religieuses et politiques qui avaient mené pendant cent ans les Italiens sur les champs de bataille devaient être servies par la parole comme elles l'avaient été par les armes : maitresses des intelligences, il fallait qu'elles s'exprimassent, non dans l'idiome des savants, mais dans le langage de tous, et qu'après avoir fait une nation, elles fondassent une littérature. L'exemple était donné. La France avait déjà une poésie dont les chants passaient les Alpes, circulaient dans les salles des châteaux et sur les places publiques. Si tout n'était pas irréprochable dans ces modèles, si les fabliaux des trouvères et les sirventes irrévérencieux de plusieurs troubadours s'adressaient aux esprits déréglés, il y avait des chants pieux, comme ceux de Kambaud de Vaqueiras, d'héroïques récits, comme les batailles de Charlemagne et la mort de Roland, bien capables d'échauffer les imaginations chrétiennes. Sans doute l'activité politique et les communications littéraires se faisaient mieux sentir dans les villes lombardes, qui avaient soutenu le principal effort de la guerre et recueiUi les premiers fruits de la paix. Cependant les cités de rOmbrii* n'avaient pas été les dernières à se rallier sous le drapeau de la papauté et de la liberté. Elles se hâtaient d'user d<' la victoire en faisant acte de souveraineté, eu se fermant de nnirs, en levant des troupes. Assiyi'

n SAINT FRANÇOIS

avait ses chevaliers, ^es milices, qu'elle envoyait guerroyer contre Pérouse. Elle avait aussi ses marchands^ qui trafiquaient au delà des Alpes, qui en rapportaient de gros bénéfices et quelques lumières. C'est ainsi qu'un vendeur de draps, appelé Pierre Bernadone, ayant visité la Frauce en 1182, et trouvant à son retour que sa femme lui avait donné un fils, le nomma François, en mémoire du beau pays où il venait de seiu'icliir. L'obscur marchand était loin de penser que ce nom, de son invention, serait invoqué par l'église et porté par des rois.

Le jeune François , confié de bonne heure aux prêtres de l'église de Saint-Georges, avait reçu d'eux les premiers éléments des sciences humaines. On l'a trop souvent représenté, tel qu'il se dépeignait luimême, comme un homme sans culture et sans savoir. il lui resta de ses courtes études assez de latin pour entendre facilement les livres saints, et un singulier respect pour les lettres. Ce sentiment ne fut pas de ceux qu'il abjura en se convertissant. Il le portait si loin, que, s'il rencontrait sui' son chemin quelque landjeau d'écriture, il le relevait avec soin, de peur de fouler aux pieds le nom du Seigneur, ou quelque passage qui traitât des choses divines. Et, comme un de ses disciples lui demandait pourquoi il recueillait avec le même scrupule les écrits des païens : « Mon « fils, répondit-il, c'est parce que j'y trouve les lettres « dont se compose le glorieux nom de Dieu. » Et, complétant sa pensée, il ajouta : « Ce qu il y a de bien

SAINT FllAÎSgOlS 75

ilaijs ces écrits n'appartient pas au paganisme ni à l'humanité, mais à Dieu seul, qui est l'auteur de tout bien, w Et, en effet, toutes les littératures sacrées et profanes, que sont-elles autre chose que les caractères avec lesquels Dieu écrit son nom dans l'esprit humain, comme il l'écrit dans le ciel avec les étoiles?

Toutefois l'éducation littéraire de saint François se fit moins par les études classiques, auxquelles il doima peu de temps, que par la langue française, déjà considérée en Italie « comme la plus délectable de toutes, » et la gardienne des traditions chevaleresques qui polissaient la rudesse du moyen âge. Il avait un secret penchant pour ce pays de France, auquel il devait son nom ; il en aimait la langue ; bien qu'il s'y (exprimât avec difficulté, il la parlait avec ses frères. Il faisait retentir de cantiques français les forêts voisines ; on le voit, dans les premiers temps de sa pénitence, mendiant en français sur l'escalier de Saint-Pierre de Rome, ou, tandis qu'il travaillait à la reconstruction de l'éghse de Saint-Damien, s'adressant en français aux habitants et aux passants, pour les inviter à relever la maison de Dieu. S'il empruntait l'idiome de nos pères, s'il se nourrissait de leur poésie, il y trouvait des sentiments de courtoisie, de générosité, qui passaient dans son cœur et dans sa conduite. Il était l'âme de ces compagnies joyeuses qui se formaient alors, sous le nom de corti^ dans la cité d'Assise comme dans toute l'Italie, et qui popularisaient le gai savoir, les habitudes romancscpies, les plaisirs délicats des

74 SAliNT FUÂi\(jOlS

Provençaux. Souvent ses compagnons, émerveillés de sa bonne mine et de la noblesse de ses manières, le choisirent pour leur chef, et, comme ils disaient, pour le seigneur de leurs banquets. En le voyant passer richement vêtu, le bâton de commandement à la main, au miheu de ses amis qui parcouraient les rues chaque soir avec des flambeaux et des chansons, la foule l'admirait, et le proclamait « la fleur des jeunes gêna. » Lui-même prenait au mot les bruits flatteurs myrmurés sur son passage. Ce fds de marchand, qui désolait son père par ses largesses, ne désespérait pas de devenir un grand prince. Les livres de chevalerie n'avaient pas d'aventures qu'il ne rêvât. 11 conçut d'abord la pensée de conquérir sa principauté la lance au poing, en s'engageant à la suite de Gauthier de Brienne, qui aUait revendiquer contre Frédéric II le beau royaume de Sicile. Ce fut alors qu'il eut un songe mystérieux : il se vit au milieu d'un palais superbe ; les salles paraissaient remplies d'armes et de riches harnais, des bouchers resplendissants étaient suspendus aux murailles ; et sur ce qu'il demandait à qui appartenaient ce château et ces armures, il lui fut répondu que tout cela serait à lui et à ses chevaliers, Il ne faut pas croire que dans la suite le serviteur de Dieu oublia ce rêve, ou n'y vit plus qu'une illusion du mauvais esprit : il y reconnut un avertissement du Ciel ; il crut l'interpréter en fondant celle vie religieuse des Frères Mineurs, qui était à ses yeuJc comme une chevalerie errante, instituée, aussi bien

que l'àutre, pour le redressement des torls et la défense des faibles. Cette comparaison lui plaisait ; et, quand il voulait louer ceux de ses disciples qu'il préférait à cause de leur zèle et de leur sainteté : « Ce sont là, disait-il, mes paladins de la Table Ronde. » Comme tout bon chevalier, il devait se rendre à l'appel des croisades. En 1^220, il passa la mer, rejoignit l'armée des chrétiens devant Damiette : plus hardi que tous ces preux bardés de fer, il pénétra Jusqu'auprès du Soudan d'Egypte, prêcha publiquement la foi, et délia les prêtres de Mahomet à l'épreuve du feu. Entin, congédié avec respect par les infidèles, il laissa dans les saints lieux une colonie de ses disciples, qui s'y perpétuèrent sous le nom de Pères de Terre Sainte, et qui y sont encore, gardiens du saint Sépulcre et de l'épéc de CodefroN . Après cela, on n'est plus surpris quand les biographes de saint François lui décernent tous les titres de la gloire militaire, et quand saint Bonaventure, près d'achever le récit de la vie et des combats de son maître, s'écrie : « Et maintenant donc, valeureux chevalier du Christ, portez les armes de ce chef invincible qui mettra en fuite vos ennemis. Arborez la bannière de ce Roi très-haut : à sa vue, tous les combattants de l'armée divine ranimeront leurs courages. Elle est désormais accomphe, la vision prophétique selon laquelle, capitahie de la chevalerie du Christ, vous deviez revêtir une céleste armure. »

Mais^ comme il n'y avait pas de vrai chevalier sans service de dame, il avait fallu ([ue Fraiu;ois se choisit

7() SAIM HlÂA(;OIS

la sienne. En effet, peu de jours avant sa conversion, ses amis le trouvant pensif et lui demandant s'il songeait à se donner une épouse : « Vous l'avez dit, répliqua-t-il ; car je songe à me donner une dame, la plus noble, la plus riche, la plus belle qui fut jan)ais. » 11 désignait ainsi celle qui était devenue pour lui l'idéal de toute perfection, le type de toute beauté morale, c'està-dire la Pauvreté. Il aimait à personnifier cette vertu, selon le génie symbolique de son temps ; il se la figurait comme une fille du Ciel, qu'il appelait tour à tour la dame de ses pensées, sa fiancée, son épouse. Il lui prêtait tout le pouvoir que les troubadours attribuaient aux nobles femmes célébrées dans leurs vers : le pouvoir d'arracher les âmes éprises d'elle aux pensées et aux penchants terrestres, de les élever jusqu'à la conversation des anges. Mais, pendant que chez les troubadours ces amours platoniques n'étaient guère que des jeux d'esprit, l'invisible beauté qui avait, ravi saint François lui arrachait les cris les plus passionnés. Ouvrez tous les poètes du moyen âge, vous n'y trouverez pas de chant plus hardi, de paroles plus enflammées que cette prière du pénitent d'Assise :

« Seigneur, ayez pitié de moi et de madame la Pau- « vreté. Et voici qu'elle est assise sur le fumier, elle « qui est la reine des vertus ; elle se plaint de ce que « ses amis l'ont dédaignée et se sont rendus ses ennemis... Souvenez-vous, Seigneur, que vous êtes venu « du séjour des anges, afin de la prendre pour épouse,

al

SAINT rilANCOlS 77

(( et d'en avoir iiii grand nombre de fils qui fussent « parfaits...

« C'est elle qui vous reçut dans l'étable et dans la « crèche, et qui, vous accompagnant tout le long de la « vie, prit soin que vous n'eussiez pas où reposer la « tête. Quand vous commençâtes la guerre de notre « Rédemption , la Pauvreté vint s'attacher h vous « comme un écuyer fidèle; elle se tint à vos côtés pence dant le combat, elle ne se retira point quand les dis- « ciples prenaient la fuite.

« Enfin, tandis que votre mère, qui du moins vous « suivit jusqu'au bout et prit sa part de toutes vos douce leurs, tandis qu'une telle mère, à cause de la hauteur ce de la croix, ne pouvait plus atteindre jusqu'à vous, ce en ce moment madame la Pauvreté vous embrassa ce de plus près que jamais. Elle ne voulut point que ec votre croix fût travaillée avec soin, ni que les clous ce fussent en nombre suffisant, aiguisés et polis ; mais ce elle n'en prépara que trois, elle les fit durs et grosce siers pour mieux servir les intentions de votre supec plice. Et pendant que vous mouriez de soif, elle eut ce soin qu'on vous refusât un peu d'eau ; en sorte que ce ce fut dans les étroits embrassements de cette épouse <e que vous rendîtes Pâme. Oh ! qui donc n'aimerait « pas madame la Pauvreté par-dessus toutes choses? »

S'il était bienséant de porter les couleurs d'une noble dame et glorieux de se faire tuer pour elle, il n'y avait guère moins d'honneur à savoir la chanter. Rien

7s SAINT I HA.NÇOIS

ne manquait plus à l'éducation chevaleresque d'un jeune seigneur quand il s'évertuait à composer des vers, à les répéter en s'accompagnant du luth ou de la rote. François n'était point resté étranger à des passe-temps si doux. 11 aimait la musique, et ses biographes louent la beauté de sa voix suave et forte, claire et flexible. Au temps de sa jeunesse, il avait rempli les rues d'Assise de ses gais refrains. Après sa conversion, il faisait répéter des hymnes aux échos du désert. Un soir qu'il était touché jusqu'aux larmes par le chant d'un rossignol, il se sentit inspiré de lui répondre, et jusque bien avant dans la nuit il chanta alternativement avec lui les louanges de Dieu. La légende ajoute que François se trouva épuisé le premier, et loua l'oiseau qui l'avait vaincu. Jamais, dans ses plus vifs retours sur ce qu'il appelait les égarements de sa première vie, dans ses plus amers dédains pour les voluptés du monde, il n'eut la pensée de condamner cet art mélodieux, qu'il mettait au nombre des plaisirs du ciel. On raconte que vers la fin de sa carrière, et dans un temps où il pliait déjà sous les fatigues et les austérités, cet homme, détaché de toutes les consolations terrestres, souhaita d'entendre un peu de musique, pour réveiller, disait-il, la joie de son esprit. Et comme la règle ne permettait pas que le saint homme se donnât ce passe-temps par les moyens ordinaires, plutôt que de l'en voir privé, les anges voulurent servir ses désirs. La nuit suivante, comme il veillait et méditait, il entendit tout à coup le son d'un luth d'une

merveilleuse harmonie ci d'une mélodie très-douce. Ou ne voyait personne; mais, aux nuances du son qui s'éloignait ou se rapprochait, on croyait reconnaître la marche d'un musicien allant et venant sous les fenêtres. Le saint ravi en Dieu fut si pénétré de la douceur de ces accords, qu'il crut un moment avoir passé à une meilleure vie.

Le fds du marchand d'Assise avait donc reçu toute la culture qui formait les poètes de son temps ; car les poètes de cette époque orageuse ne grandissaient pas à l'ombre de l'école : la muse les visitait dans les hasards d'une vie militante, dans les tournois et les batailles. Souvent même, comme AVolframd'Eschenbach, ces hommes éloquents ne savaient pas lire. Ils s'inspiraient des romans qu'ils se faisaient réciter, des chants qu'ils avaient entendus, mais surtout des enseignements secrets de l'amour, qu'ils avouaient pour leur seul maître. Ce signe décisif ne devait pas manquer à la vocation poétique de saint François. 11 faut s'assurer qu'il y eut chez lui autre chose que l'ardeur d'une imagination échauffée par des souvenirs et des lectures ; il faut voir quel amour posséda son cœur.

François achevait à peine sa vingt-quatrième année, livré aux plaisirs avec tout l'emportement de son âge et de son tempérament, quant tout à coup il fut saisi d'une longue maladie. Or, comme il se rétablissait lentement, et qu'un jour, pour reprendre quelques forces, il était sorti appuyé sur un bâton, il se mit à considérer du haut des terrasses d'Assise les riantes campa-

gnos qu'elles dominent; mais la beauté des chanls, l'agrément du paysage, et tout ce qui plaît aux yeux, n'avait plus de prise sur son âme. Il s'étonnait d'un tel changement, et, dès ce jour, il devint méprisable à ses propres yeux, et commença à prendre en dédain tout ce qu'il avait admiré parmi les hommes. Il éprouvait cet inexplicable ennui qui précède l'éclat des grandes passions. Vainement le jeune homme s'efforçait d'y échapper en se réfugiant dans la société bruyante de ses amis, dans ses projets de guerres et d'aventures. Les songes de ses nuits l'appelaient à un autre genre de vie qu'il ne comprenait pas ; un instinct puissant le poussait dans la solitude. Souvent il prenait le chemin d'une caverne voisine, et, laissant ses compagnons à l'entrée, il y pénétrait seul, sous prétexte d'y chercher un trésor. Là, il passait de longues heures dans une agonie d'esprit qu'il ne pouvait exprimer, troublé de pensées tumultueuses, de craintes et de remords. Sou cœur sentait qu'il ne trouverait pas de repos avant d'avoir accompli quelque chose d'inconnu, mais de plus qu'humain. Alors il priait Dieu de lui montrer la voie, et il sortait de cette prière si brisé de fatigue, que ses compagnons, en le revoyant, l'eussent pris poui' un autre homme. Or, un jour qu'il persévérait ainsi dans l'oraison, il crut voir devant lui la croix du Calvaire et le Sauveur attaché au bois ; et à cette vue, dit l'historien de sa vie, son âme sembla se fondre en lui, et la passion du Christ s'imprimer si profondément dans ses entrailles et dans la moelle de ses os, qu'il ne

pouvait plus ) arrêter sa pensée sans être inondé de douleur. On le rencontrait errant dans la campagne, donnant un libre cours à ses larmes et à ses sanglots ; et, quand on lui demandait s'il souffrait quelque mal : « Ah ! s'écriait-il, je pleure la Passion de Jésus-Christ, mon Maître, pour laquelle je ne devrais pas avoir honte d'aller pleurant partout le monde K)) Voilà l'amour qui remplit la vie de saint François, l'étincelle que son génie attendait. Plusieurs douteront peut-être qu'un tel amour, bon pour former des solitaires et remplir des couvents, ait la puissance de susciter des poètes. 11 est vrai que l'antiquité païenne ne connut rien de pareil. L'antiquité put connaître Dieu : elle ne l'a jamais aimé. Mais regardez les temps chrétiens, et vous verrez que cet amour y devient le maître du monde. C'est lui qui a vaincu le paganisme dans les amphithéâtres et sur les bûchers ; c'est lui qui a civilisé les peuples nouveaux, qui les a menés aux croisades, et qui a fait des héros plus grands que toutes les épopées. C'est le flambeau des écoles où les lettres revécurent pendant les siècles barbares : et qui peut douter de son pouvoir sur les esprits, s'il inspira tout ce qu'il y eut d'hommes éloquents depuis saint Paul et saint Augustin jusqu'à Bossuet ; s'il a dicté les Psaumes de David et les hymnes de l'Eglise, c'est-à-dire les chants les plus sublimes qui aient consolé l'ennui de la terre ?

l'ji même temps que le pénitent d'Assi<e, dans la

^ Vita a Irilnis aociis, I.

Hi SVINT FRANÇOIS

(ontemplation de la croix, apprenait à aimer Dieu, il commençait à aimer aussi l'humanité, l'humanité crucifiée, dénuée, souffrante ; et c'est pourquoi il se sentait poussé \ers les h'preux, vers les misérables, vers tous ceux que le monde repousse. Dès lors, il n'eut plus de paix jusqu'au jour où, en présence de son évêque, il se dépouilla pubhquement des habits de sa condition pour prendre un manteau de mendiant. Les premiers qui le virent passer demi-nu, déchaussé, sur les places de cette ville dont il avait été l'ornement et l'orgueil, le réputaient pour un insensé, et lui jetaient de la boue et des pierres. Et cependant, en se faisant pauvre, en fondant un ordre nouveau de pauvres comme lui, il honorait la pauvreté, c'est-à-dire la plus méprisée et la plus générale des conditions humaines. 11 montrait qu'on y peut trouver la paix, la dignité, le bonheur. Il calmait ainsi les ressentiments des classes indigentes, il les réconciliait avec les riches, qu'elles apprenaient à ne plus envier. Il apaisait cette vieille guerre de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, et raffermissait les liens déjà relâchés de la société chrétienne. En sorte qu'il n'y eut pas de politique plus profonde que celle de cet insensé, et qu'il avait eu raison de prédire qu'il deviendrait un grand prince : car, tandis que Platon ne trouva jamais cinquante familles pour réaliser sa république idéale, le serviteur de Dieu, au bout de onze ans, comptait un peuple de cinq mille hommes, engagés à sa suite dans une vie d'héroïsme et de combats. Mais cette vie, la

S\TNT IHANÇCUS n3

j)lus dure qu'on pût concevoir, était aussi la plus libre et par conséquent la plus poétique. En effet, une seule chose enchaîne la liberté humaine : c'est la crainte, et toute crainte se réduisant h celle de souffrir, rien n'arrêtait plus celui qui s'était fait de la souffrance une joie et une gloire. Affranchi de toutes les servitudes, de toutes les préoccupations triviales, François vivait dans la contemplation des idées éternelles, dans l'habitude du dévouement qui exalte toutes les facultés, dans un commerce familier avec la création, qui a des charmes plus vifs pour les simples et les petits. 11 errait, il mendiait, il mangeait le pain d'autrui, comme Homère, comme Dante, comme le Tasse et Camoëns, comme tous ces pauvres glorieux à qui Dieu n'a donné ni toit ni repos dans ce monde, et qu'il a voulu garder à son service, errants et voyageurs, pour visiter les peuples, les délasser, et souvent les instruire.

Le dernier trait de ressemblance, et pour ainsi dire de parenté, entre saint François et ces grands esprits, c'était sa passion pour la nature. L'amour de la nature est le lieu commun de toutes les poésies. 11 n'y a pas de troubadour qui ne célèbre de son mieux le joli mois de mai, le retour des fleurs, les doux concerts des oiseaux, et le murmure des ruisseaux dans les bois. 3Iais, à voir revenir les mêmes images dans le même ordre et les mômes termes, on reconnaît trop souvent qu'il s'agit moins d'exprimer un sentiment que de satisfaire une convenance littéraire. C'est qu'il n'est pas

.Si SAINT FRANÇOIS

si commun, si facile qu'on le pense d'aimer la nature, c'est-à-dire- de sortir de soi, de considérer le monde extérieur, avec désintéressement et respect, d'y chercher non des plaisirs, mais des leçons. Aussi le christianisme, si souvent accusé de fouler aux pieds la nature, a-t-il seul appris à l'homme à la respecter, à l'aimer véritablement, en faisant paraître le plan divin qui la soutient, l'éclairé et la sanctifie. C'était à cette clarté que François considérait la création ; il en parcourait tous les degrés pour y chercher les vestiges de son Dieu ; il retrouvait celui qui est souverainement beau dans les créatures belles; il ne dédaignait pas les plus petites, les plus méprisées, et, se souvenant de leur commune origine, il les nommait ses frères et ses sœurs. En paix avec toutes choses, et revenu en quelque sorte à la primitive innocence, son cœur débordait d'amour non-seulement pour les hommes, mais pour tous les animaux qui broutent, qui volent et qui rampent; il aimait les rochers et les forets, les moissons et les vignes, la beauté des champs, la fraîcheur des fontaines, la verdure des jardins, et la terre et le feu, et l'air et les vents, et il les exhortait à rester purs, à honorer Dieu, à le servir. Là où d'autres yeux n'aperçoivent que des beautés périssables, il découvrait comme d'une seconde vue les rapports éternels qui lient l'ordre physique avec l'ordre moral, et les mystères de la nature avec ceux de la foi. C'est ainsi qu'il ne se lassait pas d'admirer la grâce des fleurs et de respirer leurs parfiuns en songeant à la fleur mvstique

qui sortit de la tige de Jessé ; et, quand il en trouvai! beaucoup ensemble, il les prêchait comme si elles eussent été douées de raison. Ses heures se passaient quelquefois à louer l'industrie des abeilles ; et lui, qui manquait de tout, leur faisait donner en hiver du miel et du vin, afin qu'elles ne périssent pas de froid. Il proposait pour modèlfe à ses disciples la diligence des alouettes, l'innocence des tourterelles. Mais rien n'égalait sa tendresse pour les agneaux, qui lui rappelaient l'humilité du Sauveur et sa mansuétude. La légende rapporte que, voyageant en compagnie d'un Frère dans la Marche d'Ancône, il rencontra un homme qui porlait sur son épaule, suspendus à une corde, deux petits agneaux. Et, comme le bienheureux François entendit leurs bêlements, ses entrailles furent émues ; et, s'approchant, il dit à l'homme : « Pourquoi tourmentes-tu mes frères les agneaux en les portant ainsi hés et suspendus? » L'autre répondit qu'étant pressé d'argent il les portait au marché voisin pour les vendre aux l)ouchers, qui les tueraient. « A Dieu ne plaise ! s'écria le saint; mais prends plutôt le manteau que je porte, et lais-moi présent de ces agneaux. » L'autre, ne demandant pas mieux, les donna, et prit en retour le manteau, qui était d'un bien plus grand prix, et qu'un chrétien fidèle avait prêté au saint le matin même, à cause du froid. Or François tenait les agneaux dans ses bras, ne sachant qu'en faire ; et, après eu avoir délibéré avec son compagnon, il les rendit à leur premier maître, lui faisant une obligation de ne jamais les

.S«i SAINT FUANgOIS

vendre et de ne lenr causer aneini mal, mais de l*'s conserver, de les nourrir et d'en prendre grand soin. Tout est charmant dans ce récit, et l'on ne sait qu'y admirer le plus, ou de la tendre faiblesse du saint pour les petits agneaux, ou de sa candide confiance en leur maître.

Si François, par son innocence et sa simplicité, était revenu pour ainsi dire à la condition d'Adam, lorsque ce premier père voyait toutes les créatures dans une lumière divine et les aimait d'une fraternelle charité ; les créatures , à leur tour, lui rendaient la même obéissance qu'au premier homme, et rentraient pour lui dans l'ordre détruit par le péché. C'est un trait remarqué chez plusieurs saints, que ces âmes régénérées avaient ressaisi l'ancien empire de l'homme sur la nature. Les pères de la Thcbaïde étaient servis par les corbeaux et les lions ; saint Gall commandait aux ours des Alpes ; quand saint Colomban traversait la forêt de Luxeuil, les oiseaux qu'd appelait venaient se jouer avec lui, et les écureuils descendaient des arbres pour se poser sur sa main. La vie de saint François est pleine de semblables faits attestés par témoins oculaires, et qu'il faut bien admettre, soit qu'on les explique par cette puissance de l'amour qui tôt ou tard commande et obtient l'amour ; soit plutôt qu'en présence des serviteurs de Dieu les animaux n'éprouvent plus cette horreur instinctive que notre corruption et notre dureté leur inspirent, l^orsque le pénitent d'Assise, tout abîmé de jeûnes et de veilles, quittait sa

SAINT ri'.ANCOIS m

cellule et se montrait dans les campagnes de rOmbrie, il semble que sur cette figure amaigrie, où il n'y avait presque plus rien de terrestre, les animaux ne voyaient plus que l'empreinte divine, et ils entouraient le saint pour l'admirer et le servir. Les lièvres et les faisans se réfugiaient dans les plis de sa robe. S'il passait près d'un pâturage, et que suivant sa coutume, il saluât les brebis du nom de sœurs, on dit qu'elles levaient la tête et couraient après lui, laissant les bergers stupéfaits. Luimême, sevré depuis si longtemps des jouissances des hommes, prenait un doux plaisir à ces fêtes que lui faisaient les bêtes des champs. Un jour qu'il était monté au mont Alvernia pour y prier, un grand nombre d'oiseaux l'environnèrent avec des cris joyeux, et battant des ailes comme pour le féliciter de sa venue. Alors le saint dit à son compagnon : « Je vois qu'il est de la volonté divine que nous séjournions ici quelque peu, tant nos frères les petits oiseaux semblent consolés de notre présence. » Je ne finirais pas, si je voulais répéter d'un bout à l'autre les naïfs récits des contemporains ; mais je ne puis me défendre de citer un dernier exemple, où éclate particulièrement cette faculté poétique qu'avait saint François d'animer, de transfigurer toutes choses, et de les mettre en scène. Comme il commençait le cours de ses prédications, il arriva qu'en traversant la vallée de Spolète, non loin de Bevagna, il passa par un lieu où il y avait une grande multitude d'oiseaux, et surtout de moineaux, de corneilles et de colombes.Ce qu'ayant vu lebienheureux serviteur de Dieu,

à cause de l'amour qu'il portait même aux créatures dépourvues de raison, il courut h cet endroit, laissant pour un moment ses compagnons sur le chemin. Or, à mesure qu'il s'approchait, il vit que les oiseaux l'attendaient, et il les salua selon son usage. Mais, admirant qu'ils ne se fussent point enfuis à sa vue, il fut rempli de joie, et les pria humblement d'écouter la parole de Dieu. Et il leur dit : « Mes frères les petits oiseaux, vous devez singulièrement louer votre Créateur et l'aimer toujours ; car il vous a donné des plumes pour vous couvrir, des ades pour voler, et tout ce qui vous est nécessaire. Il vous a faits nobles entre tous les ouvrages de ses mams, et vous a choisi une demeure dans la plus pure région de l'air. Et sans que vous ayez besoin de semer ni de moissonner, sans vous laisser aucune sollicitude, il vous nourrit et vous gouverne. » A ces mots, selon ce qu'il rapporta lui-même et ce qu'affirmèrent ses compagnons, les oiseaux, se redressant à leur manière, commencèrent à battre des ailes. Mais lui, passant au miUeu d'eux, allait et venait, et les effleurait du bord de sa robe. Enfin il les bénit, et, faisant sur eux le signe de la croix, il leur permit de s'envoler. Après quoi le bienheureux Père s'en alla avec ses disciples, pénétré de consolation. Mais, comme il était parfaitement simple, par l'effet, non de la nature, mais de la grâce, il commença à s'accuser de négligence pour n'avoir pas prêché aux oiseaux jusqu'à ce jour, puisqu'ils écoutaient la parole de Dieu avec tant de respect.

SVLNT Kl'iANÇOIS 81»

Il ne faut pas trop mépriser ce qu'on peut trouver (le puéril dans cette amitié de saint François pour les agneaux et les colombes : on y reconnaît la même passion qui le portait vers tout ce qui était pauvre, faible et petit. D'ailleurs, cet excès d'amour avait son utilité, dans un pays où l'on ne sut pas assez aimer, dans cette Italie du moyen âge qui pécha, qui se perdit par l'excès, par l'opiniâtreté des haines, par la guerre de tous contre tous. Rien n'était d'un plus grand exemple que cette horreur de la destruction, poussée jusqu'cà écarter les vers du chemin, jusqu'à sauver les brebis de la boucherie, dans un temps qui supportait les cruautés de Frédéric II et de son lieutenant Eccelin le Féroce, (jui devait voir le supplice d'Ugolin et les Vêpres siciliennes. Cet homme, assez simple pour prêcher aux fleurs et aux oiseaux, évangélisait aussi les villes guelfes et gibelines ; il convoquait les citoyens sur les places publiques de Padoue, de Brescia, de Crémone, de Bologne, et commençait son discours en leur souhaitant la paix. Puis il les exhortait à éteindre les inimitiés, à conclure des traités de réconciliation. Et, selon le témoignage des chroniques du tenqis. beaucoup de ceux qui avaient eu la paix en horreur s'end)rassaient en détestant le sang versé. C'est ainsi que saint François d'Assise paraît comme l'Orphée du moyen âge, domptant la férocité des bêtes et la dureté des hommes ; et je ne m'étonne pas que sa voix ait touché les loups de l'Apennin, si elle désarma les vengeances italiennes, qui iie pardonnèrent jamais.

90 SAhNï FRANÇOIS

Un eœiir si passionné ne se déchargeait pas assez par la prédication. La prédication ne sort pas de la prose, et la prose, si éloquente qu'elle devienne, n'est, après tout, que le langage de la raison. Quand la raison a produit sous une forme exacte et lumineuse la vérité qu'elle conçoit, elle demeure satisfaite ; mais l'amour ne se contente pas si facilement : il faut qu'il reproduise les beautés dont il est touché, dans un langage qui émeuve et qui ravisse. L'amour est inquiet : rien ne le satisfait ; mais aussi rien ne lui coûte. Il ajoute à la parole, il lui donne l'essor poétique, il lui prête le rhythme et le chant, comme deux ailes. Saint François voyait la poésie honorée par l'Eghse, qui lui donne la première place dans son culte, dans le chœur même de ses basihques et au pied de l'autel, tandis que l'éloquence reste dans la chaire, plus près de la porte et de la foule. Lui-même éprouvait l'impuissance de la parole ordinaire pour rendre tout ce qui remuait son âme. Quand le nom du Sauveur Jésus venait sur ses lèvres, il ne pouvait passer outre, et sa voix s'altérait, selon l'admirable expression de saint Bonaventure, comme s'il eût entendu une mélodie intérieure dont il aurait voulu ressaisir les notes. 11 fallait cependant que cette mélodie dont il était poursuivi finît par éclater dans un chant nouveau, et voici en effet ce que rapportent les historiens :

En la dix-huitième année de sa pénitence, le serviteur de Dieu, ayant passé quarante nuits dans les

SALNT FRANÇOIS \\\

voilles, ont une oxtase, à la suite de laquelle il ordonna à frère Léonard de prendre une plume et d'écrire. Alors il entonna le cantique du soleil. Et, après qu'il l'eut improvisé, il chargea le frère Pacifique, qui dans le siècle avait été poète, de réduire les paroles à un rhythmc plus exact, et il ordonna que les frères les apprissent par cœur pour les réciter chaque jour. Les paroles du cantique étaient celles-ci :

(( Très-haut, tout-puissant et bon Seigneur, à vous c( appartiennent les louanges, la gloire et toute héné- « diction. On ne les doit qu'à vous, et nul homme n'est « digne de vous nommer.

« Loué soit Dieu, mon Seigneur, à cause de toutes « les créatures, et singulièrement pour notre frère « messire le soleil, qui nous donne le jour et la lu- « mière ! Il est beau et rayonnant d'une grande a splendeur, et il rend témoignage de vous, ô mon ((■ Dieu !

« Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre sœur f( la lune et pour les étoiles! Vous les avez formées « dans les cieux, claires et belles.

(( Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour mon frère « le vent, pour l'air et le nuage, et la sérénité et tous « les temps, quels qu'ils soient ! car c'est par eux que « vous soutenez toutes les créatures.

c( Loué soit mon Seigneur pour notre sœur l'eau, « qui est très-utile, humble, précieuse et chaste !

« Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre frère

\H SAINT FIUNÇOIS

'(( le feu ! Par lui vous illuminez la nuit; il est beau et a agréable à voir, indomptable et fort.

« Loué soit mon Seigneur, pour notre mère la terre, « qui nous soutient, nous nourrit, et qui produit « toutes sortes de fruits, les fleurs diaprées et les « herlips ! »

Peu de jours après, une grande dispute s'éleva entre révoque d'Assise et les magistrats de la cité. L'évêque fulmina l'interdit, les magistrats mirent le prélat hors la loi, et défendirent tout commerce avec lui et les siens. Le saint, affligé d'une telle discorde, se plaignait de ne voir personne qui s'entremît pour rétablir la paix. 11 ajouta donc à son cantique le verset suivant :

« Loué soyez-vous, mon Seigneur, à cause de ceux « qui pardonnent pour l'amour de vous, et qui sou- « tiennent patiemment l'infirmité et la tribulation î u Heureux ceux qui persévéreront dans la paix ! car « c'est le Très-Haut qui les couronnera. »

Puis il ordonna que ses disciples iraient hardiment trouver les principaux de la ville, qu'ils les prieraient de se rendre devant l'évêque, et qu'arrivés là ils chanteraient à deux chœurs le verset nouveau. Les disciples obéirent, et au chant de ces paroles auxquelles Dieu semblait prêter une vertu secrète, les adversaires s'embrassèrent avec repentir et se demandèrent pardon.

SALM lUA^gois ir»

Kiisuilc, ayant été c»)iiduit à Folignu pour y rétablir par le cliangement d'air sa santé altérée, il éprouva quehjiie adoucissement de ses douleurs. Mais bientôt il aj)prit par révélation qu'il souffrirait encore deux ans, après quoi il entrerait en possession du repos éternel ; et, ravi de joie, il composa le verset suivant, par lequel il termina le cantique :

« Soyez loué, mon Seigneur, à cause de notre sœur « la mort corporelle, à qui nul homme vivant ne peut « échap|)er! Malheur à celui qui meurt en péché mor- « tel ! Heureux ceux qui à l'heure de la mort se trouvent « conformes à vos très-saintes volontés ! car la seconde « mort ne jmurra leur nuire.

« Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui grâces, « et servez-le avec une grande humilité. »

Le Cantique du Soleil est cité pour la première fois par Barthélémy de Pise, dans un livre écrit en 1585, cent-soixante ans après la mort du saint, et cependant ou ne peut en contester rauthenticité. Cette façon de conq)oser peu à peu, selon l'inspiration du cœur et le bi'soin du moment, rappelle tout à fait la manière des grands poètes, conmie Dante, connue Camoëns, portant dans leurs voyages et leurs exils l'œuvre qu'ils avaient conçue, et y ajoutant au jour le jour l'expression toute brûlante de leurs douleurs ou de leurs espérances. Le poème de saint François est bien court, et cependant on y trouve toute son àme : sa fraternelle amitié poiu' les créatures ; la charité qui poussait cet

Oi SA [.NT FllArsÇOlS

homme humble et timide à travers les querelles publiques; cet amour infini qui, après avoir cherché Dieu dans la nature et l'avoir cherché dans l'humanité souffrante, n'aspirait plus qu'à le trouver dans la mort. On y sent comme un souffle de ce paradis terrestre de rOmbrie, où le ciel est si doré et la terre si chargée de Jleurs. Le langage a toute la naïveté d'un idiome naissant; le rhythme, toute l'inexpérience d'une poésie peu exercée et qui contente à peu de frais des oreilles encore indulgentes. Quelquefois la rime est remplacée par l'assonnance, quelquefois elle ne se montre qu'au miheu et à la fin du verset. Les délicats auront quelque peine à reconnaître les conditions régulières d'une composition lyrique. Ce n'est qu'un cri, mais c'est le [)remier cri d une poésie naissante, qui grandira et qui saura se faire entendre de toute la terre.

Tel n'est plus le caractère d'un autre poëme cité par saint Bernardin de Sienne, et qu'il attribue à saint François. Bernardin, postérieur d'un siècle au saint fondateur, mais enrôlé dans sa jeunesse dans la famille franciscaine, peut être reçu comme un fidèle interprète des traditions qu'elle avait conservées. Cet ouvrage, divisé en dix strophes de sept vers chacune, d'une construction très-simple, avec un nombre régulier de syllabes et de rimes généralement correctes, trahit bien le travail d'une main habile^ peut-être d'un disciple chargé de retoucher l'improvisation du maîUc. Mais au fond on y retrouve encore toute la hardiesse du génie de saint François, toute^ la précision de son lan-

SALNT FllAJvœiS do

gage, eiiliii toute l'impression du grand événement qui marqua sa personne du sceau miraculeux. Je veux parler de cette extase où le serviteur de Dieu, en prières sur le mont Alvernia, vit venir à lui, du haut du ciel, une figure ailée de six ailes et attachée à une croix. Et, comme dans cette contemplation il ressentait une consolation inexprimable, mêlée d'une douleur extrême, il se trouva que ses pieds et ses mains étaient percés de clous, dont on touchait la tcte ronde et noire et la pointe recourbée. Ceux qui n'admettent rien de surnaturel dans l'histoire peuvent nier ce fait ; ils ne peuvent effacer les dépositions des témoms innombrables qui l'attestèrent juridiquement, ni briser les tableaux de Giotto qui en conservent le souvenir, ni déchirer le poëme qu'on va lire, et qui semble écrit dans le feu des ravissements divins.

c( 1/amour m'a mis dans la fournaise, l'amour m'a « mis dans la fournaise ; il m'a mis dans une fournaise « d'amour.

« Mon nouvel époux, l'amoureux Agneau, m'a remis « l'auneau nuptial; puis, m'ayant jeté en prison, il m'a « frappé d'une lame et m'a fendu le cœur.

« 11 ma fendu le cœur, et mon corps est tombé à (( terre. Ces flèches que décoche l'arbalète de l'amoui' « m'ont frappé en m'embrasant. De la paix il a fait la « guerre ; je me meurs de douceur.

« Je me meurs de douceur. Ne vous en étonnez pas. « Ces coups me sont portés par une lance amoureuse.

•)(i SALM 1 liA^UJlS

« Le l'eiest long et large de cent brasses, sachez-le : il « m'a traversé de part en part.

« Puis les traits pleuvaient si serrés, que j'en étais « tout agonisant. Alors je pris un bouclier ; mais les (( coups se pressèrent si bien qu'il ne me protégea plus; « ils me brisèrent tout le corps, si fort était le bras (( qui les dardait.

« 11 les dardait si fortement que je désespérai de les (( ])arer ; et, pour échapper à la mort, je criai de toutt; « ma force : « Tu forfais aux lois du champ clos. » Mais (( lui dressa une machine de guerre qui m'accabla de (( nouveaux coups.

« Les traits qu'il lançait étaient des pierres garnies « de ])lond), dont chacune pesait bien mille livres ; il (( les lançait en grêle si épaisse, que je ne pouvais les « compter. Aucune d'elles ne me manquait.

«Jamais il ne m'eût manqué, tant il savait tirer « juste. J'étais couché à terre, sans pouvoir m'aider « de mes membres. J'avais le corps tout rompu, et « sans j)lus de sentiment qu'un homme trépassé,

« Trépassé, non par mort véritable, mais par excès « de joie. Puis, reprenant possession de mon corps, je « me sentis si fort, que je pus suivre les guides qui « me conduisaient à la cour du ciel.

« Après être revenu à moi, aussitôt je m'armai ; je 0 hs la guerre au Christ ; je chevauchai sur son ter- « rain, et l'ayant rencontré, j'en vins aux mains sans « retard, et je me vengeai de lui.

« Quand je fus vengé, je fis avec lui un pacte ; car

« dès le cuiiiiiieiiceineiit le Christ m'avait aimé d im « amour xériiablo. Maintenant mon cœur est devenu « capable des consolations du Christ.

« L^imour m'a mis dans la l'ournaise, l'amour m ii « mis dans la fournaise ; il m'a mis dans la fournaise « d'cunoui*. »

Assurément, ce qui se passa entre Dieu et saint François sur le mont Alvernia ne })Ouvait pas se traduire dans le langage des hommes. Mais quand le saint, descendant de ce nouveau Sinai, laissait éclater ses transports dans un chant lyrique, il ne faut pas s'étonner d'y revoir le tour habituel de son esprit et les riches couleurs de son imagination. On reconnaît l'aventureux jeune homme d'Assise, celui qui renonça au service de Gauthier de Brienne pour devenir le chevalier errant de l'amour divin; on le reconnaît bien quand il représente son extase comme un assaut d'armes, et ses élans vers le ciel comme une chevauchée sur la terre du Christ.

Saint Bernardin de Sienne cite un dernier cantique bien plus considérable , et com])osé de trois cent soixante-deux vers, mais qui se divise en strophes de dix vers chacune, avec des rimes industrieusemenl combinées. Ce sont déjà les indices d'une origine ])his moderne, et je trouve, en effet, le même poëuie attribué au bienheureux Jacopone de Todi, mort en lôOO, au moment où la poésie itaheune, échauffée au soleil (hi treizième siècle, avait déjà des fruits mûrs. D'ail-

leurs, je ne remarque plus ici la brièveté et la simplicité qui font le cachet des œuvres de saint François. Seulement, pour concilier toutes les traditions, on peut admettre que le bienheureux pénitent de Todi paraphrasa, avec son abondance naturelle et avec la subtilité de son temps, une pensée simple et grande qu'il empruntait à quelque vieux cantique de saint François, comme les disciples d'un musicien reproduisent dans une suite de variations le motif donné par le maitre. Fn poussant plus loin cette conjecture, on pourrait retrouver le thème primitif dans le dialogue suivant, que je détache du poëme.

L'Ame ou François :

« Oue nul donc ne me rejU'ennL', si l'amour me fait « aller semblable à un fou! Il n\ a plus de cœur « qui se défende, qui échappe à un tel amour... Car « le ciel et la terre me crient et me répètent haute - « ment, et tous les êtres que je dois aimer me disent : (( Aime l'amour, qui nous a faits })our t'attirer à (( lui... »

Le Christ :

c( 3îets l'ordre dans ton amour, si tu m'ahiies. Là « vertu ne réside que dans l'ordre.», et toutes les « choses que j'ai créées sont faites avec nombre et t( mesure, toutes sont ordonnées à leur fin dernière... « Comment donc par trop d'ardeur es-tu tombée en

SAINT FRANÇOIS l)i>

« (lénionco, Ame chrétienne? Tu es sortie fie l'ordre, « et ta ferveur ne connaît pas de frein . »

L Ame ou François :

« 0 Christ! tu m'as dérobé le cœur, et tu me dis a démettre l'ordre dans mon âme!... Toi-même tu « n'as pas su te défendre de l'amour. L'amour t'a a fait venir du ciel en terre ; tu es descendu jusqu'à « cette bassesse d'aller par le monde comme un u homme méprisé. Tu n'as voulu ni maison, ni terre, « mais la pauvreté seule pour nous enrichir. Dans la c( vie comme dans la mort, tu n'as montré qu'un « amour sans mesure qui te dévorait le cœur.

« Souvent tu cheminas sur la terre comme un « homme enivré ; l'amour te menait comme un homme « vendu. En toutes choses tu ne montras qu'amour, « ne te souvenant jamais de toi... Et je sais bien que, « si tu ne parlas point, si tu ne t'excusas pas défaut « Pilate, ce fut pour conclure le marché de notre sa- '.( lut sur la croix dressée par l'amour. »

Quand les trois poëmes qui viennent d'être cités appartiendraient entièrement à saint François, on pourrait encore trouver qu'une œuvre si courte répond mal à une si longue préparation, et que c'est bien peu pour une telle vie d'aboutir à un recueil d'environ cinq cents vers. Cependant, si le serviteur de Dieu attendit jusqu'à la dix-huitième année de sa conversion pour laisser déborder son âme, et pour dicter ses

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