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chants, on ne doit plus être surpris de leur pelit nombre. Saint François ne vécut plus que deux ans ; il les vécut abandonné à des ravissements d'esprit et à des souffrances de corps qui n'avaient plus d'expression dans les langues humaines. Enfm, le 4 octobre de l'année 1226, il entra en agonie, et, après s'être fait chanter encore une fois le Cantique du Soleil, il rendit le dernier soupir. Mais c'est le privilège des saints et des poètes, que la mort ouvre pour eux, même sur la terre, une nouvelle vie. Pendant qu'on les pleure, ces morts 2;lorieux commencent à agiter le monde : leurs paroles et leurs exemples vont de siècle en siècle leur susciter des disciples, des interprêtes et des imitateurs; de sorte que, pour être juste avec eux, il faut leuj compter, non-seulement les œuvres qu'ils laissèrent mais celles qu'ils ont inspirées.
La mission poétique de saint François, cachée pour ainsi dire par les autres soins de sa vie, n'eut jamais plus d'éclat que dans le siècle qui suivit sa mort. Luimême s'était choisi sa sépulture sur une colline à l'orient d'Assise, où se faisaient les exécutions criminelles, et qu'on nommait la colHne de l'Enfer. 31aii> à peine l'eût-on déposé dans le tombeau, qu'on y sentit je ne sais quoi de puissant qui remuait pour ainsi dire la terre et qui solhcitait les esprits. Le pape Grégoire IX mit le mort au nombre des saints, et décida que le lieu de son repos s'appellerait la colhne du Paradis. Dès lors il n'y eut plus d'honneurs trop grands pour ce pauvre: les peuples se souvinrent de son
amour, et voulurent lui rendre plus qu'il n'avait quitté pour eux. Et, comme il n'avait eu ni toit ni serviteur, il fallut qu'on lui bâtît une demeure magnifique comme le palais qu'il avait rêvé dans sa jeunesse, qu'il vît entrer à son service tout ce qu'il y avait d'ouvriers excellents dans les arts chrétiens. Ordinairement le Catholicisme pense avoir assez fait pour ses saints en plaçant leur châsse sur un autel, dans une église qui prend leur nom. Pour le pauvre d'Assise, on dut premièrement creuser le roc à des profondeurs inusitées, alin de dérober le corps au péril de ces vols de reliques si fréquents au moyen âge. Sur la tombe on dut ériger une première basilique pour recevoir la foule des pèlel'ins, et au-dessus de celle-ci en construire une seconde qui portât la prière plus près du ciel. Un architecte du Nord, Jacques l'Allemand, vint élever ce double édifice; il y mit toutes les ressources de l'art gothique, toutes les traditions du symbolisme chrétien. 11 fit de la basilique inférieure une nef solide, mais sans ornement, avec des arcades surbaissées et des ouvertures qui n'admettent qu'un jour douteux, comme pour rappeler la vie pénitente de saint François sur la terre. 11 fit l'église supérieure avec des murs légers, des voûtes hardies, de longues fenêtres inondées de lumière, pour représenter la vie glorieuse de saint François dans le ciel. Le plan du monument rappelait la croix du Sauveur ; les murs étaient de marbre blanc, en mémoire delà Vierge très-pure, et flanqués de douze tourelles de mnrbre rouge, en souvenir du mnrtvre des apôtres.
Le clocher portait une llèche audacieuse qui inquiéta la timidité des générations suivantes. On l'abattit ; mais le nom de Jacques l'Allemand resta célèbre ; la postérité l'honora comme le maître de ce grand Arnolfo qui devait bâtir les plus beaux édifices de Florence, et ouvrir une nouvelle époque dans l'histoire de l'architecture.
Mais les hommes du moyen âge ne pensaient pas avoir achevé un monument pour avoir élevé pierre sur pierre : il fallait que ces pierres parlassent, qu'elles parlassent le langage de la peinture, qui est entendu des ignorants et des petits ; que le Ciel s'y rendit visible, et que les anges et les saints y demeurassent présents par leurs images, afin de consoler et de prêcher les peuples. Les voûtes des deux basihques d'Assise furent couvertes d'un champ d'azur semé d'étoiles d'or. Sur les parois se déroulèrent les mystères des deux Testaments ; et la vie de saint François y fit suite au livre des révélations divines. Mais, comme s'il eût été impossible d'approcher iiupunément du tombeau miraculeux, les peintres appelés à l'orner de leurs fresques se sentirent agités d'un esprit nouveau : ils commencèrent à concevoir un idéal plus pur, plus animé que les vieux types byzantins, qui avaient eu leur grandeur, mais qui, depuis huit cents ans, allaient se dégradant toujours. La basilique d'Assise devint le berceau d'une renaissance dont elle vit tous les progrès. C'est là que Guido de Sienne et Giunta de Pise se détachèrent peu à peu des maîtres grecs, dont ils adoucirent la sèche-
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resse et secouèrent l'immobilité. Cimabue vint ensuite. 11 représenta toute Ihistoire sainte dans une série de peintures qui décoraient l'église supérieure, et que le temps a mutilées. Mais six cents ans n'ont pas terni la splendeur des têtes du Christ, de la Vierge et de son saint Jean, qu'il peignit au sommet des voûtes, ni les images des quatre grands docteurs, où la majesté byzantine s'allie déjà avec un air de vie et de jeunesse immortelle. Enlin Giotto parut, et l'un de ses ouvrages fut le Triomphe de saint François, peint en quatre compartiments sous la voûte qui couronne l'autel de l'église inférieure. Rien n'est plus célèbre que ces belles fresques ; mais je n'en connais pas de plus touchante que celle où sont figurées les fiançailles du serviteur de Dieu avec la sainte Pauvreté,' la Pauvreté sous les traits d'une femme parfaitement belle, mais le visage amaigri, les vêtements déchirés : un chien aboie contre elle, deux enfants lui jettent des pierres et mettent des épines sur son chemin. Elle cependant, calme et joyeuse, tend la main à François : le Christ hii-même unit les deux époux ; et au milieu des nues paraît l'Eternel, accompagné des anges, comme si ce n'était pas trop du eiol^ et de la terre pour assister aux noces de ces deux mendiants. Ici rien ne rappelle les procédés de la peinture grecque : tout y est nouveau, libre, inspiré. Le progrès ne s'arrête plus parmi les disciples de Giotto appelés à continuer son œuvre : Cavallini, Taddeo Gaddi, Puccio Capanna. Au milieu de la variété de leurs compositions on reconnaît l'unité de la foi, qui rayonne dans leurs
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œuvres. Quand on s'arrête devant ces chastes représentations de la Vierge, de l'Annonciation, de la Nativité, devant ces images du Christ crucifié, avec des anges si tristes pleurant autour de la croix, ou recueillant dans des coupes le sang divin, il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas sentir les larmes venir aux yeux, pour ne pas s'agenouiller, en se frappant la poitrine, avec les pâtres et les pauvres femmes qui prient au pied de ces images. Alors seulement on s'aperçoit fpie saint François est le véritable maître de l'école d'Assise; on sent ce qu'il lui communiqua de chaleur et de puissance. On comprend enfin comment Giotto sortit de là, capable de commencer cet apostolat trop peu connu qui en fit un si grand homme, qui le conduisit à Pise, à Padoue, à Naples, à Avignon, laissant sur son passage dans chaque ville, non-seulement des ouvrages admirables, mais des disciples par centaines pour les étudier, les dépasser, et jeter ainsi l'Italie entière dans cette vocation nouvelle où elle devait trouver sa dernière gloire.
L'inspiration qui avait eu le pouvoir de former cette féconde école de peinture et d'architecture devait susciter d'autres efforts. Si j'ai insisté sur cette renaissance des arts, c'est que j'y aperçois les signes avant-coureurs d'une grande période littéraire. Quand je vois un peuple tirer la pierre des carrières, l'entasser en colonnades, en ogives ou en flèches, couvrir les murs de ses édifices de tableaux et de mosaïques, et n'y pas laisser un coin qui ne porte quelque figure ou quelque emblème,
SAINT FUANÇrnS lO',
j'ai lieu de croire que ce peuple est travaillé d'une pensée qui perce déjà sous le symbolisme architectural, qui se traduit plus clairement par les contours du dessin, et qui trouvera bientôt dans la parole une expression exacte et harmonieuse. A la suite des grands artistes dont le cortège vient de passer devant nous, nous verrons descendre de la colHne d'Assise toute une génération de poètes.