BURGOS
C'était une dévotion favorite cle nos pères d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Dans quelques provinces du midi de la France, à Poitiers, par exemple, les pèlerins de Saint-Jacques se trouvaient encore assez nombreux au siècle dernier pour former une confrérie qui avait sa chapelle à quelque distance de la ville, sur la route d'Espagne. Mais, avant de regagner leur pays, ces pieux voyageurs avaient coutume de visiter, à quatre lieues de Compostelle, la plage où, selon la légende, le corps du saint apôtre fut jeté par
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la mer. Ils y ramassaient les larges coquilles dont ils ornaient leur chaperon et leur manteau, celles qu'ils rapportaient à leurs enfants, et que les amis et les voisins se passaient de mains en mains pendant les longues veillées d'hiver. Moi aussi j'ai rêvé le pèlerinage de Saint-Jacques. Je me réjouissais de voir la vieille Espagne chrétienne, cette Espagne libre, pauvre, délaissée, qui subit moins profondément rempreinte de rétrangcr. Là m'attendaient Burgos, la ville de Notre- Dame, la ville des rois et des héros ; Oviedo et ses vallées, vierges de la conquête musulmane; eutin Santiago, dont la basilique, dépouillée par les révolutions, conserve du moins la majesté de sa gigantesque architecture. Mais une volonté qui dis])0se de nous sans nous, devait m'arrêter à la première station, et mon pè* lerinage linir, non plus au tombeau de saint Jacques, mais au pays du Cid. Je suis donc revenu les mains vides de coquilles, mais pleines de ces feuilles légères où le voyageur a crayonné ses premiers souvenirs, se promettant vainement de les retoucher plus tard. Je ne puis rien offrir de plus à mes amis, à ceux de jnoii voisinage : j'entends ce voisinage de l'esprit et du cœur qui unit aujourd'hui beaucoup de chrétiens, et qui leur fait prolonger ensemble la veillée avec confiance^ malgré de bien mauvaises nuits.
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AYAm-SCErsE, LES l'YHEINEES ET LA >JEli
Gavarnie, 21 aoùl; Liariils, 1*='' seplcnibre 1852.
ij) Italie et sur les bords du Rhin, ma pensée était distraite par les ouvrages des hommes. Dans ce pays-ci, où l'homme a peu fait, je ne vois plus que les oeuvres de Dieu. Vraiment, Dieu n'est pas seulement le grand législateur, le grand géomètre, il est aussi le grand artiste. Ne méprisons plus la poésie comme le rêve des imaginations malades, ou comme le passe-temps des sociétés blasées. Dieu est l'auteur de toute poésie, il l'a répandue à pleines mains dans la création, et s'il a voulu que le monde fût bon, il l'a aussi voulu beau. Quel poète a jamais conçu, quel -architecte a jamais dessiné un sanctuaire comparable à celui que rÉternel s'est bâti à lui-même au plus profond des Pyrénées, dans un lieu où il n'était adoré que par des pâtres ? On l'appelle le Cirque de Gavarnie. Mais, plutôt qu'un cirque, représentez-vous l'abside d'un temple, taillée à pic dans des rochers hauts de deux mille quatre cents pieds. Quand nous arrivâmes au bas de ces murailles prodigieuses, des nuages rougis par le soleil couchani en voilaient le sommet et flottaient comme une draperie. Puis, quand le vent eut dissipé ces vapeurs, le faîte de l'édifice parut couronné de neiges éternelles sous le
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pavillon bleu du firmament. La voix des cascades gémissait coumie une prière sans lin : s'il restait encore des athées, c'est ici que je voudrais les amener pour les voir tomber à genoux, terrassés et ravis. Rien n'égale ce spectacle, .si ce n'est le chaos qu'on traverse pour y arriver. Là des blocs énormes de trente, quarante pieds de haut, s'écroulent les uns sur les autres, depuis la cime de la montagne jusqu'au fond du précipice où rugit le gave. On dirait les restes du combat décrit par Milton, quand les esprits bons et mauvais arrachèrent les collines du ciel pour s'entr'écraser. 31ais les spectacles pathétiques sont plus rares dans les Pyrénées que dans les Alpes. Les Pyrénées n'ont pas les horreurs sublimes du mont Blanc : elles ont plus d'élégance que de majesté. Les beautés des Pyrénées, ce sont celles de la vallée d'Ossau, de la vallée d'Argelès et du pont d'Espagne. Peu de glaciers, mais de riants mamelons que baignent des gaves limpides ; des croupes arrondies et couronnées de verdure, des pics qui montent vers le ciel avec une légèreté merveilleuse, et dont la crête de granit rose se noie dans l'éclatante lumière du midi. Nulle part on ne voit de plus belles eaux; ce ne sont plus, il est vrai, les grands lacs de la Suisse : mais la Suisse n'a pas plus de cascades, elle n'a pas dans les flancs de tous ses rochers de torrents si abondants et si purs. Je trouve en effet comme un sentiment de pureté morale sur ces hauteurs que le pied de rhomme souille rarement, au bord de ces eaux qui ne désaltèrent que l'isard et l'aigle, au milieu de ces
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plantes qui ne lieu rissent que pour parfumer la solitude. David avait vu de près les sommets du Liban, quand il s'écriait : « Le Seigneur est admirable sur les lieux hauts : Mirabilis in altis Domimis. »
Si les hommes des Pyrénées n'ont pas entrepris de lutter de hardiesse avec les pics qui les environnent, il ne faut pas croire non plus qu'ils n'aient bâti que des taupinières. Souvent un lier donjon s'élance du rocher pour garder l'entrée de ces vallées délicieuses où nos pères marchaient avec moins de sécurité que nous. Tous les caprices de la Renaissance ont décoré le château de Pau, et l'art ogival n'a peut-être jamais achevé des nefs plus harmonieuses, plus heureusement éclairées que celle de la cathédrale de Bayonne. Dans ce coin de terre il y a deux peuples historiques, deux peuples conservés, les Béarnais et les Basques. Il faut visiter dans leurs jours de fêtes ces Béarnais, qui font gloire d'être restés « fins, féaux et courtois. » Pendant (jue les provinces environnantes subissent peu à peu l'ignominie de la blouse et du pantalon, les paysans de la vallée d'Ossau ont le bon esprit de garder le costume de leurs ancêtres : les femmes, le capulet qui voile si bien leurs têtes pudiques ; les hommes, le berret, la ^ este rouge, la ceinture éclatante, la culotte courte et la guêtre, qui donnent à toute la personne un tour vif et dégagé. Jamais on ne vit gens plus lestes à la danse, pendant que le ménétrier, trônant du haut de son tonneau, exécute un air mélancolique et monotone, sur une espèce de guitare à quatre cordes qu'il frappe d'un
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liimpoii, à peu près comme on se figure la cithare et le plectrum des anciens. Mais jamais on ne vit gens plus recueillis à la procession, et je ne saurais oublier ces deux longues files de montagnards qui se déroulaient au chant des hymnes, sur la place de Laruns, le soir de la Notre-Dame d'août. J'admirais surtout de grands vieillards, droits comme les pins de leurs forêts, portant avec dignité des manteaux qu'on ne voit plus que dans les peintures du moyen âge. Derrière venaient le maire et les adjoints, en habits de paysans; l'écharpe officielle se nouait sur leur pourpoint violet ; de longs cheveux encadraient leurs visages respectables et fins, types de cette race ingénieuse et polie, aussi habile, assure-t-on , à poursuivre une affaire en justice qu'une bète fauve dans la montagne. Le peuple basque a moins de charme et plus de gravité. Sans doute c'est plaisir de suivre les jeunes gens à ces jeux de paume où deux villages, deux cantons, se livrent un combat de vigueur et d'adresse. Les anciens siègent au banc des juges, et pourquoi tairais-je qu'une fraîche retraite, ménagée dans le mur, garde la bouteille, conseillère des cas difficiles? Mais plus encore que son jeu de panme, chaque village entretient avec jalousie son cimetière : ce lieu de deuil est tout planté de rosiers ; on y voit peu do sépultures délaissées, et nul n'entre à l'église sans avoir prié sur la tombe des siens. Le culte des morts est le signe des races qui vivent longtemps, qui ne laissent perdre ni l'esprit de fumilleni riiéritagedes traditions. Chaque année des centaines de Basques, séduits par les
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beaux vaisseaux mouillés à Bayoïiiie ou au Passage, vont tenter la fortune en Amérique. Enrichis, ils ont hâte de revoir la maison de leur père, d'envoyer un jeune frère s'enrichir aux mêmes colonies, et d'orner de leurs présents l'église à l'ombre de laquelle ils dormiront à côté des aïeux. Quoi d'étonnant si des hommes qui ne savent pas oublier gardent reUgieusement la langue de la patrie, ^i les prêtres et les lettrés veillent sur elle comme sur un feu sacré, si les Basques de nos jours parlent encore l'idiome des vieux Ibères, ces aînés des Germains et des Celtes, et l'un des premiers peuples qui aient quitté le voisinage de Babel pour voir coucher le soleil dans les mers de l'Occident ?...
Les montagnes sont toutes divines; elles portent l'empreinte de la main qui les a pétries. Mais que dire de la mer ou plutôt que n'en faut-il pas dire? La grandeur infinie de la mer ravit dès le premier aspecl ; mais il faut la contempler longtemps pour apprendre qu'elle a aussi cette autre partie de la beauté qu'on appelle la grâce. Homère le savait bien, et c'est pourquoi, s'il donnait à l'Océan des dieux terribles et des monstres, il le peuplait en même temps de nymphes et de sirènes enchanteresses. J'ai vu le jour s'éteindre au fond du golfe de Gascogne, derrière les monts Cantabres, dont les lignes hardies se découpaient nettement sous un ciel très-pur. Ces montagnes plongeaient leur pied dans une brume lumineuse et dorée qui flottait au-dessus des eaux. Les lames se succédaient azurées, vertes, quelquefois avec des tehites de lilas, de rose et de pourpre,
oi venaient monrir sur une plage de sa])le on caresser les rochers qui encaissent la plage. Le flot montait contre recueil et jetait sa blanche écume où la lumière décomposée prenait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Les gerbes capricieuses jaillissaient avec toute l'élégance de ces eaux que l'art fait jouer dans les jardins des rois. Mais ici, dans le domaine de Dieu, les jeux sont éternels. Chaquejour ils recommencent et varient chaque jour, selon la force des vents et la hauteur des marées. Ces mêmes vagues, si caressantes maintenant, ont des heures de colère où elles semblent déchaînées comme les chevaux de l'Apocalypse ; alors leurs blancs escadrons se pressent pour donner l'assaut aux falaises démantelées qui défendent la terre. Alors on entend des bruits terribles, et comme la voix de l'abîme redemandant la proie qui lui fut arrachée aux jours du déluge. Au delà de cette variété inépuisable, apparaît l'immuable immensité. Pendant que des scènes toujours nouvelles animent le rivage, la pleine mer s'étend à perte de vue, image de l'infini, telle qu'au temps où la terre n'était pas encore et quand l'esprit de Dieu était porté sur les flots. David avait aussi admiré ce spectacle, et peut-être du haut du Carmel son regard embrassaitil les espaces mouvants de la 3Iéditerranée, lorsqu'il s'écriait : « Les soulèvements de la mer sont admirables : Mïrah'des elationes maris. »
Tout ceci est peut-être bien solennel pour un début de voyage ; mais on sait que les pèlerinages s'ouvrent par des psaumes.
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T.E GflEMliN DE SAINT-JACQUES.
Fontnrabie, le IG novembre, — Miranda deEbro. le 17.
Le 16 novembre, par une tiède matinée, nous passions la Bidassoa, et nous laissions fuir derrière nous l'île des Faisans^ à demi détruite par les eaux, sans que la France ni l'Espagne aient rien fait pour sauver le coin de terre où fut signée la paix des Pyrénées. La route suivait la côte du Guipuzcoa. D'un côté s'étageaient les cimes abruptes, les pentes boisées, les coteaux cultivés qui rattachent les Pyrénées aux Asturies. De l'autre côté, de fréquentes échapppées de vue laissaient apercevoir la mer. Ces grands aspects, la douceur de l'air, la verdure encore toute vive et fraîche dans une saison si avancée, faisaient de ce pays un paradis terrestre, mais un paradis ensanglanté par les passions des hommes; car nous apercevions de loin le château et les bastions démantelés de Fontarabie. Gardez-vous de laisser à l'écart cette petite et vaillante cité. On y entre comme il convient d'entrer en Espagne, par des ruines, par une porte menaçante et des remparts croulants. Devant vous monte une rue, la phis espagnole que vous trouverez d'ici jusqu'à Tolède, toute bordée de maisons antiques, avec les armoiries sur la porte, avec les balcons, les galeries, les grilles
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d'où les (lanios do céans voienl et sn laissent voir. An haut de la rue s'élèvent deux nobles édifices, le château de Charles V, dont la masse noire et cyclopéenne a essuyé nos boulets ; l'église, seule intacte au milieu de cette ville délabrée, comme pour rappeler que le Dieu des ruines est aussi celui des résurrections. Fontarabie ne se tient pas pour morte ; les pécheurs de sardines y forment une tribu fière de la pureté de son sang et de riioimêteté de ses filles. Les palais n'y sont plus que des masures, mais des masures pleines de soleil, d'enfants et de joyeuses chansons.
A quelques milles de Fontarabie, les rochers du rivage s'ouvrent et les coUines s'arrondissent pour former le port du Passage. Quand l'Espagne régénérée aura reconstruit ses flottes, elles trouveront un abri sûr dans ce Gibraltar du Nord. Voici le riche village de Renteria, et des vergers de pommiers dignes d'une ferme de Normandie. Bientôt une longue chaussée conduit aux portes de Saint-Sébastien. Quoi de plus pittoresque et de mieux posé que cette ville au pied de sa montagne pressée de trois côtés par la mer? Pourquoi faut-il que les vieilles habitations biscayennes, brûlées et rasées par les Anglais, aient fait place à des rues monotones, toutes tirées au cordeau, toutes jaunissantes du même badigeon? Seules se détachent de cette perspective les deux églises de la Vierge et de Saint-Vincent. Leurs voûtes hautes et larges reposent sur d'élégants piliers de la Renaissance. Saint-Vincent a déjà un de ces grands retables qui font l'orgueil des églises espagnoles, et qui,
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montant jusqu'à la voûte, portent toute une épopée religieuse dans leurs tableaux, tout un paradis dans leurs sculptures. Je n'oublierai pas non plus la place du marelle, animée par des groupes de vigoureux paysans, et de paysannes qui laissent tomber jusqu'aux talons leur longue natte. Les fruits du pays, les vins enfermés dans des outres, arrivent sur des cbariots à bœufs, dont les roues pleines et sans rayons représentent assez bien les équipages d'Alaric et d'Attila. Cependant l'alguazil fait sa ronde sous les arcades, tout de noir vêtu, le tricorne en tête, le manteau sur les épaules, les culottes courtes : on le prendrait pour un familier de la Sainte-Inquisition.
En quittant Saint-Sébastien, on s'éloigne de la mer, et l'on s'encraoçe dans une vallée semblable à celles des Basses-Pyrénées, verte encore et arrosée d'un gave rapide. C'est la même nature, le même peuple basque avec son industrie et son activité. Pas un pouce de terre perdu sur ces hauteurs ; les villages se succèdent nombreux et bien bâtis. Là des fdatures et des forges, ici la maison de l'émigrant qui a fait fortune en Amérique et qu'on appelle YIndien. Le gros bourg de Tolosa marque cette première rampe d'un escalier de géants. Au delà, le pays devient plus sévère, la route plus escarpée : nous la poursuivons cependant au grand trot de nos mulets.
Qui n'a entendu parler des attelages espagnols, de cette longue fde de mules attachées deux à deux, que le mayoral gouverne du haut de son siège avec autant
de dextérité que de hardiesse, mais non sans les animer par une conversation soutenue, par des noms flatteurs, des cris pathétiques? « Brava, Capitana! Adelante, Catalana! Animo^ Pastoral » Tant fut procédé du geste et de la voix, que Pastora tomba sur le flanc, et ne se releva que sous les sifflements du fouet. 0 pays de Garcilaso et de Montemayor ! terre classique de l'églogue, pouvez-vous supporter cette profanation du nom de vos bergères ! Enfin les bœufs viennent renforcer tardivement nos haquenées, et nous font franchir le rude passage de Salinas. La nuit nous dérobe la florissante ville de Vitoria, et le jour nous surprend à Miranda de Ebro, sur la frontière de la vieille Gastille. Nous pouvons nous croire sur la frontière de Sibérie.
Il faut se figurer l'Espagne comme une montagne immense dont les pentes se plongent dans des mers tièdes ou brûlantes, et dont le sommet porte une vaste plaine sillonnée à son tour par d'autres montagnes. Ce plateau forme les deux Castilles, l'Estramadure et la Manche, élevé de deux mille pieds au-dessus de l'Océan, dévoré tour à tour par les feux et par des vents glacés. Les Espagnols disent : a Six mois d'enfer, six mois d'hiver ; » ces mois commençaient. Au lieu des chaudes brises qui caressaient hier le golfe de Biscaye, nous trouvions ici le souffle des frimas et des neiges.
Le paysage était triste et saisissant : aussi loin que s'étendait la vue, une campagne nue, sans arbres, de-
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puis longtemps dépouillée de ses récoltes; au levant et au couchant deux chaînes âpres et noires découpant leurs arêtes sur un ciel nuageux ; à nos pieds FEbre roulant ses eaux avec le caprice d'un torrent; aux deux bouts du pont qui le traverse, les rues de Miranda, étroites, misérables, déshonorées de haillons et d'immondices. L'église de Saint-Nicolas, avec son abside romane, sa nef humble et basse, ses fenêtres avares de lumière, rappelle le temps où les chrétiens pauvres, peu nombreux, moins occupés de bâtir que de combattre, disputaient encore ce coin de terre aux mécréants. Des groupes animés consolaient la tristesse de la scène. C'étaient des pâtres accoutrés de peaux de mouton, chassant devant eux ces troupeaux voyageurs qui vont chaque année de la Sierra-Nevada aux Pyrénées, des muletiers à la ceinture éclatante, à la veste brodée, jetant sur leur épaule la couverture de laine aux mille couleurs ; c'étaient des mendiants drapés dans leurs guenilles avec moins de grâce que les Italiens, mais avec plus de fierté. Ce peuple ne ressemble plus à celui des provinces basques. Nous avons à faire à une race pauvre et paresseuse, mais originale et forte, aux Castillans nobles comme le roi, et trop bien nés pour rien faire s'ils ont du pain, « aux bons vieux Castillans, » Castellanos rancios y viejos.
Le premier aspect du pays ne se dément pas. Seulement les deux chaînes qui bornaient la vue à l'est et à l'ouest se rapprochent et enferment la route entre deux murs de rochers, dont les crêtes semblent découpées
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par la foudre. Ce sont les gorges de Paiicorbo, teintes du sang des infidèles au neuvième siècle; les restes d'un château dominent la bourgade désolée. On dirait que la guerre vient de passer sur ces villages en ruines, sur ces maisons sans vitres, quelquefois sans portes, et cependant bâties en pierres de taille comme pour soutenir des sièges. Cette route mélancolique et menaçante était cependant la plus fréquentée des pèlerins qui se rendaient de France ou d'Italie à Saint-Jacques de Compostelle. Que de pauvres gens y cheminèrent dans les larmes, allant chercher la rémission de leurs péchés, la guérison d'un malade, la délivrance d'un captif! Et à travers quels périls, quand les bandes sarrasines battaient le pays, quand les eaux débordées emportaient les chaussées et les ponts ! On ht dans la légende de sainte Bonne, vierge de Pise, que, faisant le pèlerinage de Saint-Jacques avec une grande troupe de fidèles réunis par le même danger, elle arriva au bord d'un torrent dont le pont était ruiné de telle sorte que nul de la compagnie n'osait le franchir. Et le Christ apparaissant à la sainte, lui dit : « Lève les bras vers le ciel « et passe. » Or, comme elle commençait à marcher sur les poutres chancelantes, ses compagnons hii criaient : « Madame, ne vous hasardez point : car vous « vous noierez sans faute. » Mais au môme moment une multitude de saints descendirent du ciel, papes, évêques, la mitre en tête et couverts de leurs ornements, et ils se rangèrent dans le torrent des deux côtés du pont : et la pèlerine passa. Ouand elle fui
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sur rautre rive, le Christ lui dit encore : « Appelle tes « compagnons, car nul d'entre eux ne périra, si tu « tiens les mains levées au ciel tandis qu'ils traver- « seront les eaux. » Quelques-uns des pèlerins hésitaient à s'acheminer sur la parole de la sainte ; mais un autre plus pur et dont les yeux étaient dessillés aux choses du ciel, déclara qu'il voyait les bienheureux papes et évoques rangés des deux côtés, et, s'avançant le premier d'un pas rapide, il entraîna toute la bande après lui.
Il ne fallait pas moins qu'une garde céleste pour rassurer les pèlerins du douzième siècle. Les carabiniers de la reine d'Espagne, qui nous escortent depuis hier, nous tranquillisent moins qu'ils ne nous alarment, en nous rappelant que nous voyageons en compagnie de dix- sept millions de réaux, par des chemins où l'on n'est pas sans rencontrer quelque soir six escopettes derrière un buisson. Toutefois la solitude se peuple, les noms historiques se succèdent sur la route. Nous laissons à l'écart les montagnes d'Auca, dont les évoques siégèrent aux premiers conciles d'Espagne. Voici l'enceinte murée de Briviesca, où le roi Jean 1" convoqua les cortès de 1388. Enfin le riche hameau de Gamonal annonce les approches de Burgos ; et les tours de la cathédrale qui se découvrent publient qu'un jour, sur cette terre aride et indigente, l'inspiration chrétienne est descendue.
TIN PÈLERINAGE AU PAYS DU CID l'il