A M. ERNEST FALCONNET
Paris, 10 novembre et 28 décembre 1851.
MM. de Chateaubriand et Ballanche m'ont bien
accueilli. M.. Ballanche m'a dit dans la conversation : « Toute religion renferme nécessairement une Théo- « logie, une Psychologie et une Cosmologie. » N'est-ce point là ce que nous disions un jour ensemble? N'est-ce point là cette triade mystérieuse dans laquelle toute science vient se résoudre? N'est-ce pas là la métaphysique transcendantale dans laquelle viennent se résumer toutes connaissances humaines ; et n'est-ce pas une manière d'entendre l'apôtre saint Paul, quand il annonce que toute science est renfermée dans la science de Jésus crucifié?
Je t'engage à soumettre toutes ces idées, pêle-mêle avec les tiennes, à M. Noirot, et à me rapporter son avis.
Je verrai M. de Montalembert, et peut-être M . Lamennais, demain ou après-demain, avant leur départ pour Rome. Jusqu'ici Paris ne m'a point enchanté; j'ai pourtant beaucoup vu. Je n'ai point encore de grandes facilités pour travailler, vu mon inexpérience, mon ignorance des ressources et l'état provisoire où je me trouve. J'espère parvenir à fonder la réunion dont je
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t'avais parlé*; j'ai déjà des données pour cela ; Pessonneaux partage nos projets, et me lient volontiers compagnie...
Tu me demandes des nouvelles, de nombreuses .,^^
nouvelles sur moi, sur la science, sur la politique, sur la religion.
Moi ! — Puis-je être mieux? Une jolie chambre, une agréable société, des conversations presque toujours instructives, et souvent amusantes, avec mon respectable hôte", une leçon de droit et un ou deux cours de littérature par jour, enfin la compagnie presque habituelle d'Henri, en voilà certes plus qu'il n'en faut pour faire une vie d'étudiant assez douce, assez heureuse; — eh bien ! me crois-tu heureux? Oh ! non, je ne le suis pas! car il s'est fait chez moi une solitude immense, un grand malaise. Séparé de ceux que j'aimais, je ne piiis prendre racine dans ce sol étranger; je sens chez moi je ne sais quoi d'enfantin, qui a besoin de vivre au foyer domestique, à l'ombre du père et de la mère ; quelque chose d'une indicible délicatesse qui se flétrit à l'air de la capitale. — Et Paris me déplaît, parce qu'il n'y a point de vie, point de foi, point d'amour; c'est comme un vaste cadavre auquel je me sens attaché tout jeune et tout vivant, et dont la froideur me glace et dont la corruption me tue. C'est vraiment au milieu de ce
* La Société de Sa'mt-Vinceiit-dc-Paul.
- M. Ampère, l'illustre mathématicien.
XIV Î.ETTRES
désert moral que ron comprend bien, et que Ton répète avec amour ces cris du Prophète :
llabitavi cum habitantibiis Cedar:
Multiim incola fuit anima mea !
Si oblitus fuero lui, Jérusalem, Adhaereat lingua mea faucibus meis !
Ces accents de poésie éternelle retentissent souvent dans mon âme, et pour moi cette ville sans bornes où je me trouve perdu, c'est Cédar, c'est Babylone, c'est le lieu d'exil et de pèlerinage; et Sion, c'est ma ville natale avec ceux que j'y ai laissés, avec la provinciale bonhomie, avec la charité de ses habitants, avec ses autels debout et ses croyances respectées.
La science et le catholicisme, voilà mes seules consolations, et, certes, cette part est belle. Mais là encore, espérances déçues, obstacles à surmonter, difficultés à vaincre! Tu n'ignores pas combien je désirais m'entourer de jeunes hommes sentant, pensant comme moi ; or je sais qu'il y en a, qu'il y en a beaucoup ; mais il sont dispersés comme l'or sur le fumier, et difficile est la tâche de celui qui veut réunir des défenseurs autour d'un drapeau .
LETïllES XV
Paris, 10 février et 25 mars 1852.
Ta lettre m'a causé un bien vif plaisir, c'est
nne si douce chose que d'amicales causeries. J'ai vu que tu persévères dans les voies de la philosophie catliolique et que tu te prépares à en être un jour le digne défenseur. C'est bien. Nos rangs sont plus nombreux que nous ne le croyons. J'ai trouvé ici déjeunes hommes forts en pensées et riches en sentiments généreux, qui consacrent leurs réflexions et leurs recherches à cette haute mission qui est aussi la nôtre. Chaque fois qu'un professeur élève la voix contre la révélation, des voix cathohques s'élèvent pour répondre. Nous sommes unis plusieurs dans ce but. Déjà deux fois j'ai pris ma part de ce noble labeur en adressant mes objections écrites. Mais c'est principalement au cours de que nous avons réussi. Deux fois
il avait attaqué l'Eglise, la première en traitant la papauté d'institution passagère, née sous Charlemagne, mourante aujourd'hui ; la seconde en accusant le clergé d'avoir constamment favorisé le despotisme. Nos réponses, lues publiquement , ont produit le meilleur effet, et sur le professeur qui s'est presque rétracté, et sur les auditeurs qui ont applaudi. Ce qu'il y a de plus utile dans cette œuvre, c'est de montrer à la jeunesse étudiante qu'on peut être catholique et avoir le sens commun ; qu'on peut aimer la religion et la liberté ;