I.ES M(E11RS CHRÉTIENNES AU CINQUIÈME SIÈCLE
qui font toute la supériorité des mœurs chrétiennes : la dignité de l'homme et le respect de la femme. Les barbares passent pour avoir introduit ces deux sentiments dans la civilisation moderne. Et, en effet, ces hommes errants, ces hommes de guerre, ces chasseurs, habitués à ne reconnaître aucune autorité visible, à ne dépendre que de leur arc et de leurs flèches, apporteront dans le monde, avec une humeur superbe qui foulera aux pieds, pendant longtemps, toute tentative des lois pour les réduire à la servitude civile, le sentiment de l'indépendance, de Thonneur, de l'inviolabilité personnelle. D'un autre côté, ces hommes indomptés reconnaissent aux femmes je ne sais quoi de divin ; ils leur demandent des oracles avant la bataille, leur portent leurs l)lessures après la victoire, ils s'agenouillent autour de la fatidique Velléda. Ils ont un sentiment que la société romaine ne connaissait pas, qui devait faire la grandeur du moyen âge et porter sa fleur au temps de la chevalerie.
Ce sont là les deux principes par lesquels les barbares doivent innover dans le monde. 11 faut voir s'ils n'ont pas été précédés, si en arrivant avec ces deux instincts généreux, le respect de la dignité humaine et la vénération des femmes, ils ne trouveront pas mie puissance qui avait déjà fait de ces deux instincts deux vertus.
Le premier ressort, le ressort secret, profond de la société moderne, c'est ce sentiment excellent qu'on appelle l'honneur, qui n'est autre chose que l'indépen-
lOC , LES M(E11US CHRÉTIENNES
dance et rinviolahilité de la conscience humaine, supérieure à tous les pouvoirs, à toutes les tyrannies, à toutes les Ibrces du dehors ; c'est, en un mot, le sentiment de la dignité de l'homme, et nous ne devons pas méconnaître combien l'antiquité, avec toutes ses vertus civiques, avait opprimé cet instinct légitime de la dignité personnelle. En effet, vous le savez, en présence^ de la patrie, le citoyen n'est rien ; en présence de la loi, la conscience se tait ; en présence de l'État, l'homme ne connaît pas de droits. Voilà la loi générale : et en même temps que l'antiquité écrasait la dignité humaine par la majesté de l'Etat, elle flétrissait la personne dans trois sortes d'hommes qui composaient la grande majorité du genre humain : les esclaves, les ouvriers et les pauvres.
Nous savons ce que les lois anciennes avaieht fait de l'esclave, nous ne savons pas assez ce qu'il était devenu dans les mœurs, ce qu'était devenue cette créature humaine ou plutôt cette chose dont on se servait pour assouvir les plus lubriques passions, pour essayer des poisons comme Cléopatre, ou pour nourrir des lamproies comme Asinius Pollion. Mais l'humanité n'a jamais perdu ses droits ; et Sénèque, quelque part, avait osé produire cette opinion téméraire que les esclaves pourraient bien être hommes comme nous. Sénèque cependant possédait vingt mille esclaves, et on ne voit pas que son stoïcisme lui en ait fait affranchir un seul. Bien mieux, ce stoïcisme avait passé dans les écrits des jurisconsultes romains, et cependant ne cherchent-ils
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pas à (liminner le nombre des maniimissions qu'ils regardent comme menaçantes pour la sûreté publique?
Une moitié de la population romaine était esclave, et, chez l'esclave, on llélrissait l'âme en même temps que le corps. C'était, en effet, un prover])e reçu que de dire qu'à ceux à qui Jupiter enlève la liberté il ôte aussi la moitié de l'intelligence. Les esclaves eux-mêmes en étaient persuadés : ils se croyaient destinés à cette condamnation éternelle, sons le poids de laquelle ils se sentaient écrasés et flétris, et de là ces emportements de passions, ce dévergondage grossier auxquels ils se livrent et que nous apercevons surtout dans ces scènes dont la comédie latine était si prodigue. Plante lui-même avait été esclave, il avait tourné la roue, et nous pouvons le croire sur parole lorsqu'il nous représente la profonde corruption de cette servitude.
Le christianisme trouva les choses à ce point : on lui a reproché de ne pas avoir affranchi les esclaves sur l'heure. Mais il eut deux raisons pour cela : d'abord il a horreur de la violence, il déteste le sang versé ; voilà pourquoi Celui qui mourut esclave sur la croix n'enseignait pas à l'humanité le chemin de Spartacus. Une autre raison, c'est que l'esclave n'était pas capable de la liberté ; avant d'en faire un homme libre, il fallait en faire un homme, reconstituer en lui la personne, retrouver la conscience étouffée, et le relever à ses propres yeux. C'est par là, en effet, que le Christ avait commencé en prenant la forme d'un esclave et en mourant sur la croix. Tout homme, à son exemple, par
UIN LES MŒURS CHKETIENJNES
cela qu'il devenait chrétien, devenait esclave volonlaire: « Qui liber vocatiis est, servus est Christi. »
Tous ceux qui mouraient martyrs mouraient véritablement et légalement esclaves, servi pœnx. Ainsi, dès les premiers jours, la chaîne de l'esclave, baignée déjà dans le sang du Calvaire, fut purifiée, consacrée encore dans le sang des martyrs; les esclaves euxmêmes vinrent y tremper leurs fers, et disputer à leurs maîtres chrétiens cet honneur de mourir pour l'immortelle inviolabilité de la conscience. Dans ces bandes de martyrs, bravant le supplice dès les premiers siècles, il y a toujours quelques esclaves pour représenter cette partie déchue et maudite de l'humanité. A Lyon, c'est sainte Blandine ; en Afrique, sainte Félicité ; sainte Potamienne d'Alexandrie, qui, sommée par le juge de répondre aux désirs passionnés de son maître : « A « Dieu ne plaise, s'écria-t-elle, que je trouve un juge c( assez inique pour me contraindre à obéir à la luxure « de mon maître ! »
Dès ce jour la conscience est reconstruite, la personne relevée, et l'esclave ne fera plus qu'accomplii' une servitude volontaire. Pour lui, désormais, le péril ne sera pas de se mépriser lui-même, mais de mépriser son maître. Aussi, dès les premiers siècles, saint Ignace exhorte les esclaves à ne point mépriser lems maîtres, à ne se point laisser entraîner par l'orgueil de la chaîne purifiée dont ils étaient chargés. Plus tard, saint Jean Chrysostome répond à ceux qui lui demandent pourquoi le christianisme n'a pas tout d'un coi |)
AI' CINOUIBIE SlKCLt Ȕ'^
al'franclii les esclaves : « C'est afin de vous apprendre « rexcellence de la liberté. Car, de même qu'il est « plus grand de conserver les trois enfants s'ils restent « dans la fournaise, ainsi il y a moins de grandeur à « supprimer la servitude qu'à montrer la liberté jusque « dans les fers'. »
Ainsi commençait l'affrancbissement de l'humanité, par l'àme, par en haut, comme le christianisme a toujours commencé, en rendant à Tesclave sa liberté morale, en préparant ce long et laborieux ouvrage de la liberté civile; car, par cela seul qu'il était relevé à ses propres yeux, l'esclave se relevait aux yeux de son maître. Le dogme de l'égalité native de toutes les âmes reparaissait; l'esclavage n'avait plus de fondement dans la nature, mais dans le péché, et le péché avait été vaincu par la Rédemption. Le maître chrétien ne pouvait plus croire qu'il possédait dans son esclave une nature inférieure à la sienne, sur laquelle il avait tous les droits, même le droit de vie et de mort. Au contraire, saint Augustin disait qu'il n'est pas permis au maître chrétien de posséder un esclave au même titre qu'un cheval ; homme, il faut qu'il aime l'homme comme lui-même ; et un autre docteur, commentant la parole qui donne à Noé l'empire sur les animaux, répétait : « En vous donnant sur les animaux de la « terre le pouvoir de terreur et de tremblement. Dieu « vous le refuse sur les hommes. »
' s. .loan. (îhry o>\., in Ep l ad Cor., Iinniil. 10.
I/esclavago subsiste donc chez les chrétiens ; mais le pouvoir sur la personne est à jamais aboli, et par conséquent l'esclavage perd la moitié de sa rigueur : l'esclave chrétien a droit aux choses sacrées. Il a droit à \i\ famille, il a droit à la vie et à l'honneui*, il a droit au repos : les Coiislitdtlons apostoliques^ ouvrage apocryphe, mais qui remonte, sans contradiction, au cinquième siècle, décident que l'esclave se reposera le dimanche, en mémoire de la Rédemption, et encore le samedi, en mémoire de la Création. L'Église était ingénieuse à trouver des raisons de repos pour les pauvres gens en faveur desquels le Christ avait dit : « Venez, vous tous qui travaillez, et je vous soulage- « rai. » En présence de ce visage sur lequel rayonnait déjà l'auréole de la couronne d'épines, le maître commençait à reconnaître, dans cette basse créature qu'il avait foulée aux pieds, l'image du Seigneur. Saint Paulin, dans une lettre où il remercie Sulpice Sévère d'un jeune esclave qu'il lui avait envoyé, se désole d'avoir accepté les services de ce jeune homme, dans lequel il a reconnu une grande àme : « Il m'a donc servi I il (( m'a servi, dis-je, et malheur à moi qui l'ai souffert ! « lui qui ne servait point le péché a servi un pécheur ! « Et moi, indigne, je me laissais obi'ir par un servi- « teur de la just'ce. Chaque jour il me lavait les pieds, « et, si je le permettais, il essuyait mes chaussures, « ardent à tous les services du corps, avide de l'empire « de l'àme. Ah! c'est Jésus-Christ que je vénère dans f< ce jeune homme; car toute Ame fidèle vient de Dieu,
vu CINQUIEME SIECLE '201
« et tout l'iiouiiiie humble de cœur procède du cœur « même du Christ ^ »
(Juaud le respect de l'houmie était rétabli de la sorte, il faut couvenir que l'esclavage était bien ébranlé. l']ii eiïet, il ne restait plus au christianisme que peu de coups à frapper pour faire tomber successivement tous Ic'spansde ce vieil édifice à moitié en ruines. Ce furent d'abord des catégories entières d'esclaves que le christiaiiisme supprima : comme les esclaves de théâtre. .Vvant de fermer les portes des théâtres païens, il les avait ouvertes pour en faire sortir tous les esclaves atlachés à ce service, ces innombrables danseuses qu'un comptait par troupeaux, ces iijimes, ces hommes, enlin, qui étaient les esclaves les plus honteux : les esclaves du plaisir. Que dire aussi de ces troupeaux de gladiateurs qu'il affranchissait à la fois de la servitude et de la mort? Sans doute quelques chrétiens promenaient encore, sur les places publiques, le luxe insolent de leur cortège d'esclaves; mais le christianisme leur faisait une rude guerre, et saint Jean Chrysostome les attendait à la fête prochaine dans sa basilique de Constantinople; alors il paraissait devant eux le Iront levé, les mains menaçantes, leur demandant compte de leurs duretés, de leur prodigalité, de leur oisiveté : « Pourquoi tant d'esclaves? Un maître de- « vrait se contenter d'un serviteur. Bien plus, un « serviteur devrait sullire à deux ou trois maîtres; si
' s. l'auliii, Ep. xxiii. ad Sevvnnn.
mi LES i\l(KUKS CHRETIENNES
« cela te paraît dur. songe à ceux qui n'en ont pas \ » 11 en accorde deux; mais il ne peut soulTrir ces riches q li se promènent sur les places et dans les bains, comme des pâtres chassant devant eux des troupeaux d'hommes. Et comme on lui répondait : C'est afin de nourrir un grand nombre de malheureux qui mourlaient de faim s'ils ne mangeaient pas mon pain, il ri'pliquait : « Si vous agissiez ainsi par charité, vous « leur apprendriez un métier, et ensuite vous les ren- « driez libres, et c'est ce que vous vous gardez de « faire. Je sais bien, ajoutait-il, que ma parole vous est « à charge, mais je fais mon devoir et je ne cesserai « de parler. »
Ces paroles ont eu d'autres résultats : elles firent plus que d'accomplir un devoir, elles reconquirent un droit pour l'humanité opprimée, et chaque jour se multiplaient ces affranchissements que Constantin avait cUitorisés dans les églises les jours de fête. Il semblait qu'il n'y eut pas de joie possible si des esclaves n'élaient émancipés par bandes, et si, au sortir de l'église, l'hymne du jour n'était répété par une foule qui "Secouait ses fers et les jetait loin derrière elle.
Ainsi se grossit sans cesse ce nombre des émancipations dangereuses poui- la république. Mais qu'y faire? il faut bien que les Romains s'accoutument à alTranchir les captifs barbares, s'ils veulent être affranchis à leur tour. Les barbares, en effet, s'introduisent
' .^ Jouiiii. Chi\b()st., In Ep. l ad Cor., Iioinil. iO.
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par toutes les portes de l'empire, eux aussi enlèvent par troupes les femmes et les enfants, et vendent sur leurs marchés les sénateurs mêmes. En présence de cette nouvelle source d'esclavage, il faut bien que le christianisme s'émeuve, qu'il presse l'œuvre de la rédemption ; que les évêques, traités d'inq)rudents naguère, lorsqu'ils parlaient de la manussion des esclaves, demandent en chaire maintenant que des sommes soient réunies et des collectes soient faites pour affranchir ces sénateurs, ces patriciens, aujourd'hui captifs de quelque Sucve ou de quelque Vandale. C'est alors ((ue saint Ambroise prononce ces admirables paroles ilans lesquelles il exhorte à vendre, s il le faut, les vases sacrés de l'Eglise pour racheter les captifs, « car, « dit-il, l'ornement des mystères, c'est la rédemption « des captifs. »
Ainsi, vous le voyez, on a demandé oii et quand le christianisme avait prêché formellement la rédemption des esclaves : voilà les textes, et je ne Unirais pas si je voulais les citer tous. Nommons seulement saint Cyprien, qui, au milieu des persécutions, tracpié par les satellites du proconsul, trouvait le temps de réclamer la collecte des (idèles, non pour lui ou pour ses pré- Ires, mais })our je ne sais quels captifs enlevés aux frontières par des bandes d'Arabes. Plus tard, c'est saint Tirégoire le Grand qui affranchit les esclaves de ses nombreux domaines, et motive ces manumissions en disant : « Puisque notre Rédempteur, auteur de toute u la création, a voulu prendre la chair de l'homme
ty^ LKS MŒURS CIIHÉTIEINMÎS
« jjour que la puissance de sa divinité brisai la cliaine « de notre servitude et nous rendît la liberté prinii- « (ive, c'est agir d'une façon salutaire que d avoir pitié (( (les hommes que la nature avait faits libres, que le « droit des gens avait réduits en esclavage, et de les n rendre par le bienfait de la manumission à la liberté « pour laquelle ils naquirent ^ »
Voilà les maximes qui ont été l'àme de tout ce grand tiavail du moyen âge pour l'émancipation des peuples, celte transformation des esclaves en serfs, des serfs en colons, des colons en propriétaires, des propriétaires en bourgeois, et des bourgeois en ce tiers état qui devait devenir un jour le maître chez les peuples modernes. V oilà les principes qui animeront saint Eloi, lorsque cet homme illustre, s'échappant du palais des rois mérovingiens, dont il est le serviteur et le ministre, se rend sur la place publique, attendant avec impatience le moment où viendront les captifs qu'on y met en vente, et qu'il achète et qu'il affranchit ensuite dans la basilique, alin de les déclarer hbres aux pieds du Sauveur. 1 lus tard, Smaragde, écrivant au roi Louis le Débonnaire, lui faisait un devoir de conscience de ne plus souffrir d'esclaves dans ses domaines et de rendre un édit pour abolir la servitude sur une terre chrétienne. Ainsi cet effort d'émancipation se fera sentir dans la société chrétienne jusqu'à la lin, et, lorsqu'au treizième siècle il n'y a plus d'esclaves à affranchir sur la
' D'cret Grat., p. 11, Cam. \\\,quxst. -'. V. M. Wallon. Hmloiri de l'csc'avafjf, i. III. i>. 3i'2.
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terre de France, aux jours de grandes l'êtes, pour que (|uelque chose rappelle le souvenir de ces émancipations solennelles, on lâchera dans les églises des nuées de pigeons captifs, pour qu'il y ait encore une captivité consolée et des prisonniers délivrés en l'honneur du llédempteur.
Xous avons à voir en second lieu ce que le christianisme lit des ouvriers. Kien n'est plus ennemi de l'esclavage que le travail Hbre; aussi l'antiquité, qui tenait à l'esclavage, foulait aux pieds le travail libre, le nié- [)risait, le tlétrissait des noms les plus durs, et Cicéron, ce grand honnne, cet homme si sensé auquel de nos jours on aime tant à recourir, Cicéron dit quelque part que le travail des mains ne peut rien avoir de libéral; que le commerce, s'il est petit, doit être considéré comme sordide; que, s'il est vaste et opulent, il ne faut pas trop sévèrement le blâmer '. Brutus prolait, et exerçait une si effroyable usure, que toute la Grèce, en quelque sorte, était sa débitrice. Atticus prêtait aussi à la grosse aventure et réalisait des bénéfices énormes. Sénèque avait engagé successivement ses débiteurs dans des liens si habilement construits, calculés de telle manière, que la Bretagne, ne pouvant pas se libérer envers lui, et déjà irritée par les exigences du proconsul impérial, commença une insurrection qui faillit devenir fatale, et qui coûta la vie à quatre-vingt mille iiomains ^.
' De Ol/îciis, I. 1, c. Mil.
- Dion ('.at5>ius, I. I>\ll, ii. CI. iiitilr, A'Utale^, Xill, xi.i .
20(» LES MŒURS CHUETlEiNINES
Voilà les liens sous lesquels pliait le travail libre; voilà de quelles usures provenaient les nexi et toutes ces peines dont le débiteur était menacé. D'après la loi des Douze Tables, le débiteur qui ne satisfaisait pas son créancier était mis à la discrétion de celui-ci pour être vendu comme esclave, ou bien coupé en autant de morceaux qu'il y avait de créanciers, afin que chacun d'eux eût sa part. Au temps de Sénèque, on ne coupait plus le débiteiu' en morceaux, mais on le contraignait de vendre ses enfants, et, jusqu'à (Constantin, on vendait sur la place publique les enfants du débiteur insolvable. Voilà comment l'antiquité traitait le travail libie.
Le christianisme le réhabilita par l'exemple du Christ et des apôtres, par l'exenq^le de saint Paul, qui a voulu travailler de ses mains, et s'était associé à Corinthe avec le juif Aquila pour faire des tentes, plutôt que de manger un pain qu'il n'aurait pas gagné à la sueur de son front.
Les premiers chrétiens étaient tous des gens de travail, et Celse prenait en grande pitié « ces cardeurs de « laine, ces foulons, ces cordomiiers; tourbe ignorante 0 et grossière qui se tait devant les chefs de famille et « les vieillards, mais qui entraîne à l'écart les femmes (( et les enfants pour les persuader de ses prodiges.»
(]else n'avait pas assez de mépris pour cette tourbe des premiers chrétiens; mais le christianisme s'en hojîorait, et il se vantait d'avoir appris à philosopher aux cordonniers, aux bouviers, aux laboureurs.
Ce n'est pas tout : ce travail, honoré par la foi, par
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la doctrine, s'élevait encore par les œuvres sacrées auxquelles il s'était appliqué. Au-dessous des prêtres, des diacres, une condition honorée entre toutes, c'était celle des fossoyeurs [fossores), parce que c'étaient eux qui creusaient, au-dessous des carrières de pouzzolane que Rome avait ouvertes, les retraites cachées des catacombes, qui multiphaient ces réduits dans lesquels se réfugiaient les comnmnautés chrétiennes; ils étaient les pionniers de la société nouvelle; avec leurs pioches et leurs lanternes, ils ouvraient la marche que nous suivons encore aujourd'hui; on les comprenait dans la hiérarchie ecclésiastique, et on disait : « Parmi les « clercs, le premier ordre est celui des fossoyeurs, qui, « à l'exemple de Tobie, sont chargés d'ensevelir les « morts, afin qu'en prenant soin des choses visibles « ils pensent aux invisibles. » C'est ce que nous attestent de nombreuses inscriptions et les peintures qui nous représentent le fossor avec les instruments de son humble travail.
Voilà comment le christianisme réhabilite le travail, par la puissance de l'exemple. Mais ce n'était pas assez de l'honorer, il fallait le reconstituer; il fallait le désintéresser, en apprenant aux hommes le travail en commun, les uns pour les autres. C'est ce que fit le christianisme dans les communautés monastiques. Dès le principe , saint Basile avait prescrit à ses moines le travail des mains, et, afin que le jeûne ne devînt pas un obstacle au travail : « Si le jeûne vous interdit le la- « heur, dit-il, il vaut mieux manger comme des ou-
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« vriers du Christ que vous êtes. » Saint Aup^usliii, dans son livre de Opère monachonim^ répond à ces moines superbes qui dans leur monastère se croyaient déchargés de l'obligation du travail imposée au premier homme et qui se répétaient : u Le (Christ n'a-t-il pas dit de faire comme les oiseaux du ciel, qui ne travaillent pas, ou comme les lis des champs, qui ne filent pas et n'en sont pas moins aussi bien vêtus que Salomon*? » En réponse à ces objections, saint Augustin consacre son livre à démontrer la dignité, la majesté du travail des mains ; il a cela de souverainement respectable qu'il n'absorbe pas tout entier, qu'il n'empêche pas la méditation. Les oiseaux ne sèment pas, n'amassent pas, mais ils n'ont pas vos palais, ils n'ont pas vos greniers, ils n'ont pas vos serviteurs, pourquoi en auriez-vous? Il déclare que, si l'on voit arriver au monastère un grand nombre d'esclaves qui demandent à y entrer, il faut leur ouvrir les portes à deux battants, parce que ce sont ces mâles populations qui font la prospérité d'une communauté chrétienne; mais il ne faudrait pas, dit-il, que ces hommes qui entrent au monastère croient par là échapper au travail de tous les jours, qu'ils avaient accompli jusque-là; il ne faut pas que là où des sénateurs viennent s'enfermer et travailler de leurs mains, les paysans entrent pour faire les délicats et trouver le repos-.
' MaUli. VI, 28, 20.
2 V. M. Vallon, llis!. ilc l'm'Utva<ie dans laniiqmli'\ I. IH, j). 402 el suiv
Ml C1NQT)IÈ:\IE SIÈCLE 200
C'est là que le travail est organisé dès les premiers temps. 11 V avait bien déjà dans l'antiquité romaine un commencement d'institutions industrielles, des corporations {colle(jïa)^ des associations formées entre les ouvriers, et la législation romaine donne des preuves de rexistenee d'une grande quantité de ces corporations, soit pour les ouvriers qui travaillent le bois, soit pour ceux qui travaillent le mnrljre, l'or, le fer ou la laine. Tous ces collèges nous apparaissent de bonne heure avec des propriétés communes, avec leur o/ï/o, leurs curies, leurs magistrats particuliers, qu'ils appellent duumvirï ; mais ils étaient bien faibles, bien écrasés par la législation romaine, par les impôts qui pesaient sur eux ; de plus, la corruption païenne les avait gagnés, l'^n effet, plusieurs de ces associations, qu'on sei'aît porté à resp cter outre mesure, n'étaient formées que dans la vue de se réunir, à certains jours, à des banquets et pour se donner des plaisirs. Voilà quelle avait été la pensée primitive des corporations ouvrières dans la société païenne.
11 fallait le christianisme pour les sauver et les régénérer par des principes nouveaux, et il y réussit.
L'empire tombe, et on voit les collegia, les scholx^ se multiplier. Constituées bientôt à Rome, à Ravenne, dans toutes les villes de l'exarchat et de la Pentapole, ces corporations armées achèveront de briser la puissance des empereurs d'Orient, sauveront la papauté des périls qu'elle court au commencement du huitième siècle, et constitueront les premiers éléments de ces
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communes, destinées à devenir si fortes et si glorieuses. Kt un signe que le christianisme est avec elles, qu'une pensée meilleure que la pensée de la jouissance inspire leurs délibérations, c'est le dévouement qui les pousse à mourir sur le champ de bataille, lorsqu'il s'agit de résister aux invasions de la Germanie, de défendre les libertés guelfes, qui sont les libertés religieuses. Plus tard, je reconnais encore le signe civilisateur et chrétien dont elles sont marquées, à cette passion des corporations florentines et des autres corporations italiennes pour les arts, pour le beau, pour la poésie, pour tout ce qui est grand. Ce sont en effet des corporations d'ouvriers qui bâtiront l'église de Or San Michèle à Florence, ce noble monument de la grandeur républicaine.
Nous avons, en troisième Heu, à parler de la pauvreté. Dans l'antiquité, les pauvres avaient été foulés aux pieds, le génie ancien les regardait comme des hommes frappés de la réprobation de Dieu. Encore au temps de saint Ambroise, les païens et les mauvais chrétiens avaient coutume de dire : Nous ne nous soucions pas de donner à des gens que Dieu a maudits puisqu'il les laisse dans la peine et l'indigence. 11 fallait commencer par honorer la pauvreté, c'est ce qu'on faisait en lui donnant la première place à l'église et (tans la communauté chrétienne. Saint Jean Chrysostome le dit quelque part : « Comme les fontaines dis- « posées près des lieux de prières pour l'ablution des « mains que l'on va tendre vers le ciel, les pauvres ont
\r ClNuriKME SIÈCLE ti\
« été placés par nos aïeux près de la porte des églises u pour purifier nos mains par la bienfaisance avant de <( les élever à Dieu ' . »
Ainsi les pauvres étaient plus que respectés, ils étaient nécessaires, et de là cette grande parole souvent incomprise, souvent blasphémée : « Il y aura tou- « jours des pauvres. » U n'a pas été dit qu'il y aura I ou jours des riches, mais il fallait qu'il y eût toujours (les pauvres, et, à défaut de la pauvreté forcée, la pauvreté volontaire, qu'il y eût ces institutions dans lesquelles chacun veut faire abnégation de sa propriété personnelle et vœu de pauvreté. Voilà comment la pauvreté allait prendre le rang qui lui était assigné dans l'économie divine : elle devenait la cheville ouvrière de la société chrétienne.
(]e n'est pas tout : il fallait la secourir et la soulager par l'assistance. L'antiquité avait eu un système d'assistance publique ; elle avait eu les lois frumentaires de (]ésar et les distributions impériales. Aurélien aimait le peuple et voulait que ces distributions fussent faites tous les jours, que tous les jours on donnât aux pauvres une couronne de pain de deux livres, du lard et du vin; et le préfet du prétoire lui disait : « Si vous continuez ainsi, il n'y a pas de raison pour ne pas leur donner du poulet et des oies! » Le préfet avait raison, car les pauvres de Rome n'étaient secourus qu'au préjudice (les pauvres des provinces, et nos aieux les Gaulois
* s. ,lo;mn. (llitysost,, dt' Verbis apost. : habenleR eumdem spiritidu. sorm. ÏII. {'. M.
'iVÎ LKS MŒURS CHRETIENNES
suaient sang et eau pour nourrir cette société affamée, inscrite sur le registre du cens.
A Rome l'aumône n'était un devoir pour personne, c'était un droit pour tous. F^e christianisme fit tout le contraire : dans l'économie chrétienne, 1 aumône n'est un droit pour personne et est un devoir pour tout le monde. Elle est un devoir sacré, un précepte et non pas simplement un conseil ; si bien que saint Ambroise dit quelque part, s'adressant aux riches :
« Vous dites : Je ne donnerai pas ; mais prenez garde « que, si vous donnez au pauvre, vous ne lui donnez pas « du vôtre, mais du sien. Vous payez une dette, vous « ne faites pas une largesse volontaire. C'est pourquoi « l'Ecriture vous dit : Inclinez votre âme vers le pauvre, « et payez ce que vous devez. »
Mais, si le christianisme fait de l'aumône un devoir envers le pauvre, c'est envers le pauvre anonyme, imiversel, envers ce pauvre qui s'appelle le Christ, qui est pauvre en la personne de tous les pauvres. Lui seulement est créancier; lui seulement a un tribunal où il attend le mauvais riche. Mais le christianisme n'a jamais créé un droit personnel et individuel à chaque pauvre de réclamer cette créance qui lui appartient. Saint Augustin dit : « Le superflu des riches est le né- « cessaire des pauvres. Posséder le superflu, c'est pos- « der le bien d'autrui... Donnez donc à votre frère « qui a besoin; mais à quel frère? au Christ. Dieu « même a voulu avoir besoin de vous, et vous retir* z « la main! » Dieu donc, seul maître de toutes choses.
Al' ciNoriÈMi' siÈr.u: 2ir.
est le seul créancier du riche, créancier invisible et patient. Le riche n'est que son économe ; mais cet économe est juge des besoins; il faut qu'il garde la disposition de ses richesses, puisqu'il en règle la distribution. Et saint Ambroise veut que le riche discerne, qu'il écarte les hommes valides, ceux qui peuvent se passer de ce bienfait, les fourbes, les vagabonds, ceux qui se disent dépouillés par les voleurs ou ruinés par des créanciers. 11 faut, au contraire, qu'une inquisition sévère aille rechercher les misères cachées, interroger les douleurs qui ne parlent pas, visiter le grabat où souffre en silence le malade, et pénétrer jusque dans les cachots où des malheureux ne trouvent pas d'écho poui' renvoyer au dehors le bruit de leur plainte.
Voilà à quelles conditions l'assistance chrétienne s'exerça; mais, outre l'assistance j)r'ivée, il y avait l'assistance publique. Ce n'est pas le lieu de rappeler Terganisation des secours publics depuis les collectes que saint y^aul prescrivait aux Thessaloniciens de faire le premier jour de la semaine. Dans les écrits de saint Justin, nous voyons que, le dimanche, les fidèles ne se séparaient pas sans avoir quêté pour les pauvres. Chp/ saint Cyprien et chez les autres jusqu'à saint Léon, on voit que les collectes s'accomplirent régulièrement jusqu'à l'établissement des diaconies romaines. Alors apparaît un plus vaste système de bienfaisance publique : car ces diacies de Rome ont chacun à visiter deux des quartiers de cette grande ville, el chacnn a .on re^islic
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sur lequel les pauvres sont inscrits, avec mention de leurs titres à la générosité chrétienne et toutes les précautions d'une administration régulière. Je vous rappellerai seulement l'admirable histoire de saint Laurent : pressé de livrer au préfet de la ville les trésors de l'Eglise, il promit de les livrer dans trois jours; les trois jours écoulés, le préfet, étant venu au lieu marqué, trouva sous des portiques un nombre infini de pauvres, d'estropiés, de misérables, que Laurent lui présenta comme les vases sacrés et les richesses de l'Eglise romaine.
11 y avait de plus des secours collectifs, et, de bonne heure, on voit commencer les hôpitaux, asiles ouverts à toutes les misères et à toutes les infirmités humaines. Ces institutions sont déjà mentionnées dans une loi de Justinien comme anciennes ; c'est ce qui résulte, d'ailleurs, d'un canon qui se trouve ordinairement à la suite du concile de Nicée et qui présente l'élat de la législation et des mœurs en Orient dès la plus haute antiquité chrétienne : « Que dans toutes les villes « des maisons soient choisies afin de servir d'hospices « pour les étrangers, les pauvres, les malades. Si « les biens de l'Eglise ne suffisent pas à ces dépen- (( ses, que l'évêque fasse recueillir par les diacres « de continuelles aumônes , que les fidèles donne- « ront selon leur pouvoir. Et, ainsi, qu'il soutienne « nos frères pauvres, malades et étrangers ; car il est « leur mandataire et leur économe. Cette œuvre obtient f< la rémission de beaucoup de péchés, et de toutes,
'< c'est celle (jui met rhonime le plus près de Dieu'. » Ainsi vous voyez les hôpitaux s'ouvrir d'un bout à l'autre de l'empire romain, et, s'ils sont déjà si multipliés en Orient, l'Occident n'en manquera pas. Deux personnages illlustres, une dame romaine, Fabiola, descendante des Fabius, et Pammachius, aussi descendant des sénateurs, se donneront à Dieu, vendront tous leurs biens, et élèveront, l'une, un hôpital de malades dans Rome: l'autre, un hospice de pauvres à Ostie. Après la mort de Pauline, sa femme, Pammachius, au lieu de répandre des fleurs sur sa tombe, avait répandu les parfums de l'aumône. Saint Jérôme, du fond de son désert, lui écrit : il loue sa charité, mais il ne lui dit pas qu'il en a fait assez : loin de là : « J'apprends « que tu as tonde au port d'Ostie un hospice pour les « pauvres voyageurs, que tu as })lanté sur la plage « d'Italie un rejeton de l'arbre d'Abraham, et qu'aux « lieux ou Enée traça son camp tu élèves un autre « Bethléem, une autre maison de pain. Qui croirait « que l'arrière-petit-fils de tant de consuls, au milieu « de la pourpre des sénateurs, paraîtrait vctu d'une (' tunique noire sans rougir des regards de ceux qui (( furent ses égaux? Cependant si, h premier d'entre f( les patriciens, tu t'es fait moine |)our le service des » pauvres, n'y trouve pas un sujet d'orgueil. Tu auras (( beau l'humilier, tu ne seras jamais plus humble que (( le Christ. Je le veux : tu marches nu-pieds, tu te fais
' (.(iiicil. Maetii cm. 70
216 LES MŒUKS CIIKÉTIENNES
« l'égal des pauvres, tu trappes modestement à la porte (( des indigents, tu es l'œil des aveugles, la main des (( estropiés, le pied des boiteux; tu portes leau, tu (( tends le bois, tu allumes le (eu : je le veux encore ; « mais où sont les soufflets et les crachats? Où sont les (( fouets? où est la croix? où est la mort? »
Voilà le secret de la bieJifaisance chrétienne : c'est 1.3 souvenir de ce premier pauvre, mort sur la croix, (jui passionnera tous les serviteurs des pauvres, destinés à porter si loin, au moyen âge, l'enthousiasme de la pauvreté. Saint François d'Assise donnera l'exemple, et son dévouement, capable d'inspirer les cli;.nts de Jacopone de Todi, inspirait encore Giotto lorsque, dans ses fresques admirables, il représentait le mariage de saint François et de la Pauvreté.
Ce sentiment, les barbares ne l'avaient pas comm, [)as plus que l'amour du travail et la pitié pour l'esclavage. Les barbares avaient le sentiment de la dignité humaine, mais de la dignité de l'honmie hbre, de l'homme qui avait de l'or et un glaive. Quant à l'esclave, ils le plaçaient, sans doute, dans une condition moins dure, moins odieuse que les lois romaines, mais dans une condition où il dépendait du caprice du maître, qui pouvait trancher la vie du serviteur inutile. En ce qui concerne la pauvreté, ils croyaient que le Vallialla ne s'ouvrait pas si l'on n'avait les mains pleines d'or. Ils ne méprisaient pas moins le travail; car travailler, s était s'enchaîner, se vaincre, et le barbare sut vaincre toutes choses hormis lui-même.
AU CINQUIÈME SIÈCLE t?17
L'esclavage, la pauvreté et le travail, que l'antiquité avait déshonorés et flétris, la barbarie ne devait pas les relever. Ce ne fut, au contraire, que j)ar de Inngs combats que le christianisme parvint peu à peu à rendre leur dignité à ces trois types de l'humanité qui avaient été si longtemps insultés, méconnus par l'injustice de la civilisation ancienne et foulés aux pieds par l'injustice de la bai'barie. Il fallut de longs siècles pour que s'élevassent dans les pays barbares quelques hôpitaux. Au sixième siècle, à Lyon, s'ouvrira ce grand hôtel-Dieu qui depuis ne s'est jamais fermé : le septième siècle verra commencer les hôpitaux de Clermont, d'Autun, de Paris. Bientôt ils se nudtiplieront avec une admirable prodigalité, et le temps viendra où il n'y aura pas de commune chrétienne qui, à côté de son église, n'ait un asile ouvert à la douleur. Saint Grégoire de Nazianze, racontant la fondation du grand hôpital de Césarée par saint Basile, s'écrie qu'il aperçoit des merveilles supérieures à toutes celles de l'antiquité, aux murs de Thèbes ou de Babylone avec ses jardins sus- [•endus, au monument de Mausole , aux pyramides d'Egypte, tombeaux magnifiques, mais qui n'ont pu rendre la vie à un seul des rois qui y étaient ensevelis, et dont il n'est revenu à leurs fondateurs qu'un peu de vaine gloire. Saint Grégoire avait raison. L'antiquité nous a surpassés en élevant des monuments au plaisir; quand je vois nos villes de boue et de fange, nos maisons entassées les unes sur les autres et la condition dure et misérable faite à ces populations emprisonnées
218 MŒURS CliHETlENNËS AU CINQUIÈME SIÈCLE
dans les murs d'une cité, je me dis que, si les anciens revenaient, ils nous trouveraient barbares, et si nous leurs montrions nos théâtres, ces petites salles enfumées où nous nous pressons les uns contre les autres, ils se retireraient sans doute avec dégoût. Eux , ils entendaient bien mieux l'art de jouir , rien ne leur coûtait pour élever leurs colisées, leurs théâtres, leurs cirques, où venaient s'asseoir les spectateurs par nombre de quatrevingt mille ; ils savaient mieux Tart de jouir, mais nous les écrasons par les monuments élevés à la douleur et à faiblesse, par ces innombrables hôtels-Dieu que nos pères ont bâtis en l'honneur de la souffrance et de la faiblesse. Oui, messieurs, les anciens savaient jouir, mais nous avons une autre scieiice ; ils savaient aussi quelquefois mourir, il faut l'avouer, mais mourir,
c'est bien court nous, nous savons ce qui fait la
véritable dignité humaine, ce qui est long, ce qui dure autant que la vie, nous savons souffrir et travailler.
]\Jessieuhs,
Il fallait savoir si la société chrétienne était en mesure de recevoir les barbares, de les maîtriser par ses institutions et par ses mœurs; il fallait voir si elle valait mieux qu'eux, si elle avait devancé les instincts généreux que ces peuples jeunes avaient conservés loin de la corru|)lion romaine, à la faveur de leurs forcis et de leur ciel glacé ! Nous nous sommes arrêtés aux deux sentiments que les barbaies passent pour avoir introduits dans le mor.de, et qui font l'âme des mœurs
' IjO. Civilisation au cinquième siècle. Œuvres complètes, lome 11, leçon XIV
modernes, je veux dire le sentiment de la dignité de l'homme et le respect des femmes. Si la barbarie eut ces deux instincts, nous avons trouvé qu'avant elle le christianisme en avait fait deux vertus. Les barbares connurent la dignité de l'homme, mais de l'bomme libre et armé qui n'obéit pas, qui ne travaille point; ce qu'ils connurent, à vrai dire, c'est l'honneur, l'honneur chevaleresque destiné à remplacer l'ancienne disciphne militaire des légions romaines. Mais ils ne connurent pas, et l'Evangile seul pouvait reconnaître la dignité de l'esclave, de l'ouvrier, du pauvre, de l'homme qui obéit, qui travaille, qui souffre, c'est-àdire delà plus grande portion du genre humain. Les barbares honoraient aussi dans la femme quelque chose de faible, quelque chose de divin. C'est une grande puissance des faibles d'imposer les ménagements et la délicatesse à celui qui est fort. Un gantelet de fer ne cueille pas une fleur comme il étreint une épée. Les barbares crurent voir dans les femmes les compagnes nécessaires de leurs aventures et de leurs périls ; ils eurent des guerrières, des vierges, des prophétesses ; mais le lendemain du danger le prestige se dissipait. L'antiquité n'avait pas même connu cette délicatesse et ces ménagements.
En Orient, les lois de Manou contiennent des passages charmants sur la destinée des femmes ; mais à côté nous y lisons : « Elles ont les cheveux longs et l'esprit court. » Chez les Grecs on nous dira : « Les dieux ont donné au lion la force, à l'oiseau des ailes, à
l'homme la pensée : n'ayant plus rien à donner à h . femme, ils lui ont donné la beauté. » Cependant n'oul)lions pas que Rome admira Lucrèce, Véturie, Cornélie ; Rome connaissait les vertus domestiques et les traditions de la famille.
Rendons justice à la loi romaine; elle donnait du mariage une définition sublime : « C'est, disait-elle , l'union de l'homme et de la femme, à la condition d'une vie commune et d'un partage complet de tous les droits divins et humains. — Nnptix sunt conjundio maris et fœminx^ et consortium omnis vitx, divini et Jiumanijuris communïcatïo . Ces expressions sont belles, mais la loi trouvait à toute heure son démenti, non pas seulement dans les mœurs, mais dans d'autres lois : au lieu de cette égalité promise, nous ne voyons dans le mariage romain qu'inégalité. Et d'abord, inégalité de devoirs : sans doute il y eut une pudeur et une vertu antiques, et Rome n'avait rien épargné pour les mettre à l'abri du danger; elle leur avait donné pour gardiens les serments, la majesté des dieux et l'image terrible du tribunal domestique. 31ais elle avait oublié le plus sûr de tous les gardiens : la chasteté. Elle avait fait un partage inégal des devoirs : de la femme, elle exigeait la fidélité et la pureté ; mais ces vertus étaient celles du gynécée, l'homme ne les connaissait pas. Et la société ne se chargeait-elle pas de donner aux femmes des leçons bien différentes et bien dangereuses, lorsqu'elle les admettait aux cérémonies du culte païen? Le mariage constituait encore l'inégalité
±î> LES FEMMES CHHÊTIENNES
dans la condition : la meilleure condition que la loi romaine eût faite à la femme, le jour où les époux étaient unis par les cérémonies de la conl'arréation, en présence des auspices, avec le concours de tous les dieux, c'était d'êlre muterfamilias^ d'être traitée comme la fille du mari, d'avoir un jour, à la division de l'héritage, une part d'enfant. C'était là tout ce que la majesté de Thomme avait pu faire pour la femme : de la traiter comme un enfant, de lui donner des plaisirs d'enfant, des jouets et im luxe qui charmaient une imagination sans culture. Delà les plaintes des philosophes sur le luxe insolent des femmes romaines, sur ces créatures débiles dont le pied ne peut toucher la terre ; qui, pour franchir la moindre distance, ont besoin d'être portées sur le bras des eimuques, et étalent à leurs oreilles le prix de phisieurs patrimoines.
Le Romain honnête, homme de bien, se marie pour avoir des enfants, Iiberorum (jitœrenilorum causa. C'est la loi elle-même qui favorise la paternité et la maternité, en attribuant des privilèges à ceux qui ont donné trois enfants à l'État, jm trium Uberonim. Si la femme devient vieille, stérile, si des rides paraissent sur son front, les portes du domicile conjugal s'ouvrent, et l'affranchi vient lui signifier qu'elle plie bagage : Collige sarcinuhts, dicet libertus^ et exi\
Une union aussi inégale ne pouvait pas être éter-
^ Juv. Sat , M, V. 1i7.
nelle, et le divorce, introduit dans les lois romaines, fut pratiqué sous toutes les formes et par tous les motifs. Il y avait le divorce des gens de bien, le divorce de ceux qui changeaient de femme chaque année, le divorce par calcul, comme le prouve Cicéron, qui répudia ïérentia, non qu'elle eût en rien centriste son Ame, mais parce qu'il lui fallait une nouvelle dot pour satisfaire ses créanciers.
Voilà la place que le mariage faisait aux femmes ; mais la femme trouve sa vengeance dans l'iniquité même de la loi ; ce divorce, elle s'en arme à son tour, et le fait servir à ses intérêts et à ses calculs. De là cette impudeur des femmes qui, au temps de Sénèque, se prévalent du divorce avec la même ardeur que les hommes, et comptent leurs années, non plus par le nombre des consuls, mais par le nombre de leurs maris '. Elles aussi divorcent pour se remarier, et se marient pour divorcer. Saint Jérôme raconte qu'il a assisté à l'enterrement d'une femme qui avait eu dix-sept maris. Cette égalité que les hommes n'ont pas voulue dans la vertu, les femmes la retrouvent dans le vice. On les voit, comme les hommes, s'asseoir aux orgies, passer les nuits à se gorger de vin, vomir comme eux afin de pouvoir ensuite reconmiencer à boire et à manger. Elles ont une place d'honneur dans l'amphithéâtre; elles donnent le signal de regorgement du dernier gladiateur qui vient se débattre à leurs pieds en deman-
* Son^que. de Beneficiis, 1. HT. c. xvi.
dant grâce. Lorsque enfin la frénésie des combats du cirque se sera emparée de la société romaine tout entière, quand des chevaliers et des sénateurs descendront dans l'arène, les femmes les y suivront.
C'est dans cet état de dégradation que le christianisme vient prendre les femmes, et, au premier abord, il semble qu'il doive y ajouter encore par le souvenir de la faute originelle due à la première femme. Mais saint Ambroise ne l'entend pas ainsi, et, dans un admirable chapitre, 'il applique tout son génie à prouver que, dans la faute originelle, la femme est bien plus excusable que l'homme ; car, dit-il , l'homme s'est laissé séduire par sa sœur et son égale; la femme, au contraire, a été séduite par un ange déchu, mais par un ange, par une créature supérieure à l'homme. Chez elle le repentir a été plus prompt, et son excuse est bien plus généreuse : elle ne se décharge que sur le serpent, tandis que l'homme répond à Dieu : c'est la femme que vous m'avez donnée ! Mais que sont ces souvenirs et ces images en présence des souvenirs de laI»édemption, car, si la femme fut l'instrument de la première faute, ne l'a-t-elle pas bien réparée en donnant le jour au Rédempteur ? Et saint Ambroise écrit avec ime admirable éloquence : « Approchez donc, Eve, qui mainte- « nantvous appelez Marie, qui nous donnez l'exemple « de la virginité, qui nous donnez un Dieu. Ce Dieu a n'en a visité qu'une, mais il les appelle toutes ^ »
' s Anilir.. (Je hif^titutioup virqinifi, c v.
Voilà comment la théologie rôliabilitait la femme chrétienne ; et le culte de la Vierge, commencé de bonne heure, faisai! cn!rrr cotte réhabilitation dans les mœurs aussi bien que dans le dogme. Ce culte commence aux catacombes • les découvertes faites jusqu'à ce jour ont constaté ce point. Dans des fresques du troisième siècle au plus tard, comme le démontre la nature de l'enduit sur lequel ces fresques sont peintes, figure déjà la Viergeavecl'lUifant. Ainsi cette image radieuse, (jui devait en quelque sorte couvrir de ses rayons la déchéance des femmes, brillait déjà dans les ténèbres du christianisme primitif, du christianisme souterrain, et ne devait en sortir qu'accompagnée de ce cortège de vierges et de martyres auxquelles les chrétiens donnaient place autour de leurs autels. Il importait d'abord que l'on crût à la vertu des femmes , et c'est ce que le christianisme a obtenu en fondant la profession publique de la virginité, en donnant le voile et le bandeau d'or à ces vierges qui restaient dans leurs familles , mais honoraient par une profession publique cette vertu à laquelle l'antiquité ne croyait pas. De plus, il importait qu'elles se montrassent égales aux hommes dans ces vertus dont eux seuls se croyaient le privilège, le courage de mourir martyres, souvent avec l'honneur de mourir les dernières, après tous les autres, (i'est ainsi que firent dès le commencement Thècle et Perpétue, et c'est chose souverainement touchante de voir le respect dont les martyrs, dans leurs prisons, entouraient ces premières mères du christianisme, nos mères
dans la foi, qui leur donnaient l'exemple, et qui pour eux étaient comme des anges descendus du ciel, qui n'avaient pas d'ailes, mais qui de plus que les anges avaient des larmes. Voilà ce qu'on voit dès les premiers siècles, et rien dans les actes des martyrs n'égale le culte dont sainte Perpétue est entourée par ses frères dans la souffrance jusqu'au moment où le gladiateur vient l'achever en présence du peuple romain qui hurle de plaisir et d'enivrement.
Mais j'écarte ce qui touche de trop près au sanctuaire, je ne veux plus considérer la femme dans ces rôles privilégiés, dans ces conditions exceptionnelles de diaconesse, de vierge, de veuve. C'est, au contraire, dans la vie commune que je veux considérer la place que fit le christianisme à ces filles d'Eve, relevées de l'antique anathème.
Le christianisme, pour rétablir la femme à sa place naturelle dans la famille, avait à faire ce grand ouvrage de remanier de fond en comble l'institution du mariage, et d'y instituer tout ce que le paganisme avait méconnu. Dans le christianisme, la fin principale du mariage n'est pas la naissance des enfants ; saint Augustin le dit dans un admirable langage, et c'est aussi la doctrine de Tertullien ; la fin principale du mariage, c'est de donner l'exemple, le type, la consécration primitive de toute société humaine dans cet amour qui en est le lien. Et, comme ce type de toute société doit être l'unité parfaite, et par conséquent une unité où tout soit égal et indissoluble, il s'ensuit que dans le mariage
clirétien tout se partage et rien ne se rompt; tout se partage, devoirs, condition : les devoirs sont égaux pour les deux parties contractantes. Toutes les deux doivent apporter une même espérance, un cœur égal aux mêmes chaînes destinées à les unir toujours.
Voilà ce qui rendait le christianisme lourd au monde païen, ce qui le rendait lourd aux Juifs, lourd aux harbares, et, je le dis, voilà ce qui rend le christianisme lourd à nos contemporains. C'est cette égalité glorieuse dans l'humiliation volontaire de la force, ce partage commun de la force et de la faiblesse portant ensemble le même joug, qui fit que le monde eut de la peine à subir cette foi. C'est ce qui éclate dans l'Evangile même. Quand le Christ dit une parole semblable, ses apôtres répondent : « S'il en est ainsi, mieux vaut donc ne se « marier jamais. » Aussi on voit les Pères, dans les premiers temps, occupés à faire pénétrer ces maximes sévères dans les cœurs révoltés des chrétiens eux-mêmes; on les voit, pour ainsi dire, faire la police de ces familles chrétiennes, ne se tenant satisfaits que lorsqu'ils se sont assurés qu'une seule reine est assise désormais au foyer domestique, et que la place que Dieu lui a marquée ne sera plus prise par personne. Toute l'œuvre de la morale chrétienne est d'établir l'égalité de devoirs entre les époux; en même temps, il faut maintenir l'égalité des conditions: il faut que la femme ait désormais un plus sérieux ministère, et le christianisme ne lui épargne pas ce moyen austère de relever sa dignité. C'est pourquoi
2^28 LES FEMMES CHHÉTIENINES
il la dépouille de tout ornement et lui retire ce luxe misérable dont elle n'a pas besoin pour charmer le cœur de l'homme. Terlullien écrit des livrés entiers sur la parure des femmes, et leur reproche tous ces joyaux dont elles sont chargées; il veut que leurs doigts soient libres; il craint qu'au jour du martvre ce cou chargé d'émeraudes ne laisse pas de place à l'épée du bourreau. Les temps chrétiens ne sont pas un âge d'or, mais un âge de fer. Voilà pourquoi le christianisme assigne à la femme ces fonctions respectables, et cette majesté du ministère charitable. Dans les écrits do Tertullien à son épouse, il nous représente la femme chrétienne jeûnant, priant avec son mari, se levant la nuit pour assister aux assemblées des chrétiens, visitant les frères pauvres dans leurs masures, rampant autour des prisons et se jetant aux pieds des geôliers pour obtenir de l)aiser la chaîne des martyrs. C'est dans ces graves exercices, dans ces austérités, dans ces périls, que la dignité de la femme se retrempe; c'est en cela qu'elle partage avec son mari tous les honneurs ^
Mais ce n'est pas assez : après avoir établi l'unité dans le devoir et la condition, il fallait l'établir dans la durée. La loi romaine admettait le divorce sans limites, sans conditions, par simple consentement mutuel. Telle était la force des mœurs, la puissance d'une coutume invétérée, que les empereurs, devenus chré-
^ Terlull., ad Uxorem. c. ix.
tiens, n'osèrent pas toucher an divorce, ou plutôt n'y touchèrent qu'avec prudence, timidité, et pour retirer hientôt leur main. Une institution de Constantin, de l'an o3l , ne le permettait que dans trois cas au mari et à la femme ; mais, hors ces cas, il ne le punissait que de peines pécuniaires. Cette législation parut cependant trop rigoureuse, et Honorius, en 421, atténua quelqu3s-unes de ces dispositions. Théodose le Jeune alla même jusqu'à rétahhr le divorce par consentement mutuel, et le divorce passa ainsi dans la législation de Justinien, qui n'osa l'effacer entièrement de ses codes. Mais, où hésitait la sagesse des empereurs, là ne devait pas chanceler la fermeté de la doctrine chrétienne. C'est le cas ou jamais de dire que le christianisme avait ses lois et César les siennes; et saint Jean Chrysostome s'écriait : « jNe me citez pas les lois qui ordonnent de « signifier la répudiation. Dieu ne vous jugera pas sur « les lois des hommes, mais sur les siennes. »
Kn 416, le concile deMilève interdit aux époux divorcés de convoler à d'autres noces, c'est-à-dire qu'il convertit pour toujours le divorce en simple séparation de corps. De là toute la théorie chrétienne du mariage, telle qu'elle est restée et telle qu'elle a résisté à toutes les atteintes des siècles.
Dans le mariage, il y a autre chose qu'un contrat; par-dessus tout il y a un sacrifice, ou mieux deux sacrifices : la femme sacrifie ce que Dieu lui a donné d'irréparable, ce qui fait la sollicitude de sa mère, sa première beauté, souvent sa santé, et ce pouvoir d'aimer
230 LES PERIMES CHRÉTIENNES
que les femmes n'ont qu'une fois ; l'homme, à son tour, sacrifie la liberté de sa jeunesse, ces années incomparables qui ne reviendront plus, ce pouvoir de se dévouer pour celle qu'il aime, qu'on ne trouve qu'au commencement de sa vie, et cet effort d'un premier amour pour lui faire un sort glorieux et doux. Voilà ce que l'homme ne peut faire qu'une fois, entre vingt et trente ans, un peu plus tôt, un peu plus tard, peutêtre jamais!.. Voilà pourquoi je dis que le mariage chrétien est un double sacrifice ; ce sont deux coupes : dans l'une se trouvent la beauté, la pudeur, l'innocence ; dans l'autre un amour intact, le dévouement, la consécration immortelle de l'homme à celle qui est plus faible que lui, qu'hier il ne connaissait pas, et avec laquelle, aujourd hui, il se trouve heureux de passer ses jours ; et il fautqueles coupes soient également pleines pour que l'union soit sainte et pour que le ciel la bénisse.
C'était en rendant ainsi à la femme l'empire absolu et éternel du cœur de l'homme, en lui faisant ainsi une royauté sans partage, en lui assurant la première dignité domestique, que le christianisme pouvait consentir à lui ouvrir les portes de la maison, à lui laisser franchir ces limites du gynécée où les anciens l'avaient confinée, et à la laisser s'avancer dans la cité, disposée maintenant à l'accueillir avec respect et vénération. Quand, pendant trois siècles, les hommes, chrétiens et païens, eurent été habitués à voir ces femmes chrétiennes dans le prétoire comme martyres, à l'église
comme vierges, et partout pour visiter les pauvres et s'enquérir des mis'ères à soulager, alors ils les laissèrent passer sans injures et sans insultes, comme des messagères du ciel qui ne traversaient le monde qu'en y faisant du bien ; alors il n'y eut plus de périls pour elles dans les rues de ces cités tumultueuses où jadis les matrones romaines étaient obligées de se faire porter dans leurs chaises par les bras vigoureux des Germains et des Gaulois leurs esclaves, qui repoussaient loin d'elles les insultes. Alors le respect leur l'ut assuré. Elles en usèrent pour exercer la magistrature de la charité qu'elles ont conservée jusqu'à nos jours. Ce ne furent pas seulement les diaconesses, mais les simples chrétiennes, qui dévouèrent leur vie, ou cette partie de leur vie que leur laissaient les devoirs de la famille, au service des pauvres, de ceux qui souffrent, et qui jusque-là n'avaient jamais vu leurs larmes essuyées par des mains si tendres et si bienfaisantes.
Saint Jérôme raconte que Fabiola, descendante des Fabius, qui, connaissant mal le christianisme, avait eu le malheur de divorcer, touchée de la mort de son second mari, résolut de faire une pénitence pubhque et se présenta un jour à la basilique de Latran, la tête chargée de cendres, confondue dans les rangs des pécheurs, et demandant à expier ses fautes, au milieu des larmes que versaient le peuple, le clergé et l'évcque lui-même ; et, quand elle eut reçu sa pénitence, elle vendit tous ses biens, et de leur prix construisit un hôpital pour l^s malades, où elle les soignait elle-même.
La fille des consuls et des dictateurs pansait les blessures des misérables, des estropiés, des esclaves de rebut que leurs maîtres abandonnaienl, portait elle-même sur ses épaules les épileptiques, étanchait le sang des plaies, et remplissait tous ces ministères que les riches chrétiens les plus charitables ont coutume, dit saint Jérôme, de faire exercer par les mains de leurs serviteurs, ayant le courage de faire l'aumône de leur argent, mais non de leurs répugnances. Une foi plus forte est maîtresse de ces dégoûts. Aussi la vénération du peuple s'attacha-t-elle à cette femme qui avait méprisé ainsi et foulé aux pieds toutes les grandeurs pour se faire servante de toutes les misères, et lorsque Fabiola mourut, saint Jérôme raconte ses obsèques triomphales, qu'jl compare à toutes les ovations dont l'ancienne Uome avait entouré ses grands hommes : « Non, dit-il, (( (Camille ne triompha pas si glorieusement des Gau- « lois, ni Scipion de Numance, ni Pompée des peuples (( du l'ont. On m'a raconté cette foule qui précédait le « cortège, et ces torrents de peuple qui venaient le (( grossir. Ni les places, ni les portiques, ni les terras- (( ses des maisons,, ne suffisaient à contenir la multi- « tude. Rome vit tous les peuples différents qu'elle ren- « ferme réunis en un seul, et tant d'hommes ennemis (( se trouvèrent d'accord pour la gloire d'une péni- « tente ^ »
Vous voyez donc les femmes dt!jà en possession de
* Hieroiiymus, Ep. lxxyii, de Morte Fabiolae.
cet aimable empire de la charité que depuis elles n'ont pas laissé échapper deleurs mains. Ce spectacle de tout un peuple accompagnant le cortège de Fabiola s'est renouvelé : il y a quelques années, ce même peuple se pressait aux funérailles delà jeune princesse Borghèse, et l'on vit les chevaux du char dételés par cette foule qui voulut porter le corps de sa bienfaitrice jusqu'aux lieux de son dernier séjour. C'est là un de ces points où les mœurs modernes touchent à l'anliquité ; on a peine à y découvrir une imperceptible distancée, malgré les siècles qui nous en séparent ; toutes les différences de temps disparaissent dès qu'on entre dans le fond du christianisme, c'est-à-dire dans ce qui est du domaine de l'éternité.
Avec ce pouvoir du bienfait, peu à peu les femmes devaient devenir les nun'tresses des mœurs, des mœurs plus fortes que la loi. Plus tard elles auront part à la puissance des lois elles-mêmes ; c'est ce que vit le cinquième siècle en la personne de Tulchèrie, fille d'Arcadius, qui, se trouvant un peu plus âgée que son jeune frère Théodose 11, avait un admirable sentiment des difficultés des temps. Aussi, vouant à Dieu sa virginité et sa jeunesse, elle prend la tutelle de son frère, et l'on voit une jeune princesse de seize ans, petite-fille, il est vrai, de Théodose, et seule héritière de son génie et de son courage, gouveiner l'empire d'Orient et l'empire d'Occident, qui n'avait rien à opposer à l'influence et au génie de cette femme, lutter pendant tout un règne contre les intrigues d'une cour d'eunuques, con-
tre cet eunuque Chrysaphe qui semble suscité comme le mauvais génie de l'empire bysantin.
Théodose meurt, et les prétoriens décernent la pourpre à Pulchérie elle-même ; elle est proclamée Auguste, impératrice et maîtresse du monde. Mais bientôt, redoutant sa solitaire grandeur, elle tend sa main désormais chargée du fardeau impérial à Marciên, vieux soldat de qui elle obtient la promesse de la respecter comme une sœur, et l'empire romain connut encore quelques années de grandeur et de gloire sous les lois réunies de Marcien et de Pulchérie. Et, lorsque Attila, se croyant encore au temps des eunuques et du gouvernement des cours, fit demander à l'empire d'Orienl de lui payer le tribut accoutumé, l'impératrice répondit : « Je n'ai d'or que pour mes amis, et pour mes ence nemis du ter. » 11 fallut qu'une femme chrétienne, qu'une sainte vînt s'asseoir sur le trône de Constantin pour le faire respecter d'Attila.
J'ai insisté sur ce travail du christianisme dans les mœurs du cinquième siècle, parce que là comme toujours il ne travaille pas seulement pour un temps, mais surtout pour les âges qui suivent. 11 fallait, en effet, que la famille chrétienne fût fondée avant que les barbares vinssent la troubler de leurs désordres. Les barbares apportèrent un instinct qui aurait facilement péri s'il n'avait pas rencontré des leçons capables de les développer et de l'agrandir. Ce n'est pas toujours qu'ils respectèrent les femmes. L'histoire raconte que les Thuringiens, ayant fait invasion dans la Caule, au
AU Ci.NOUlÈME SIÈCLE 255
commencement du sixième siècle, et ayant enlevé trois cents jeunes filles, les attachèrent à terre avec des pieux et firent ensuite passer sur elles leurs chariots. En outre, les harhares avaient la polygamie, comme nous l'apprend Tacite ; les chefs se faisaient gloire du grand nombre de leurs épouses ; dans les mœurs germaniques, on achetait celle qu'on se donnait pour compagne, on pouvait la revendre, et souvent le chef qui mourait faisait attacher ses femmes sur son bûcher.
Ainsi le christianisme avait à apprendre aux barbares à respecter les femmes tous les jours; et, s'il rencontra pour cette œuvi'e quelque secours dans les instincts de la barbarie, il y trouva encore plus de dangers. Aussi Théodoric et Gondebaud se hâtèrent-ils d'emprunter au code Théodosien la constitution de Constantin, qui réglait le divorce, et à l'aide de ces textes les rois barbares crurent pouvoir introduire la polygamie dans les mœurs; la polygamie successive au moins, sinon simultanée ^ De là le grand nombre des femmes de rois mérovingiens, et nous savons comment saint Colomban, par exemple, ayant reproché à Brunehant le soin avec lequel elle entretenait le sérail de son petit-fils, fut exilé et obligé d'aller chercher dans les solitudes de la Suisse un heu où il ne trouva plus que des ours, des bêtes féroces, moins rebelles à ses mains miraculeuses que les honmies.
>'ous voyons la même question agitée dans tous les
' V. l'i'dil (It; Tlit'odoi io, r. iiv. et la loi flfts Bonrguisnonç, lit. IH.
siècles barbares et renouvelée au teinpsdu roi Lothaire, lorsqu'il veut répudier son épouse Teutberge. Nicolas T" résiste, et déclare, en réponse à toutes les sollicitations, qu'il ne veut pas souffrir que le désordre étende ses racines et encourage les hommes qui se lasseront de .leurs femmes. La même question reparaît dans la lutte du pape Grégoire Vil et de l'empereur Henri IV, qui ne songe à mettre la main sur les investitures que pour rompre son mariage avec Berthe, fille du margrave de Saxe ; entre Innocent 111 et Philippe-Auguste ; au seizième siècle, elle se renouvelle entre Henri YlIIet Clément VII ; et alors on eut ce grand spectacle de la papauté consentant à voir le schisme de Henri VI H plutôt qu'à signer son adultère, à perdre une province de l'empire chrétien plutôt que le dogme régénérateur de la famille chrétienne. Et ce n'était pas trop de douze siècles pour lutter contre les instincts violents de ces hommes du Nord, qui n'avaient abjuré aucune des passions de la chair ; ce n'était pas trop de lutter si longtemps pour arriver à faire refleurir cette délicatesse de sentiments qui existait dès le cinquième siècle au sein de la société chrétienne, et devait s'éclipser un moment pour reparaître plus tard, et faire aujourd'hui toute la pureté et tout le charme de la civilisation moderne.
C'est à la condition de cette place qui lui est faite dans la famille, que la femme prend sa large part dans le travail de la civilisation. Voilà pourquoi ces femmes honorées se trouvent en mesure d'amener, l'un après
l'autre, leurs époux barbares à la foi., et avec eux les peuples qui les suivaient. Il suffit de nommer (^lotilde etClovis, Berthe et Ethelbert, ThéodelindeetLotbaire , toutes ces conductrices des peuples paraissent, traînant à leur suite leurs nations comme enchantées derrière leur manteau royal, et traçant les voies dans lesquelles marcheront leurs descendants. Elles ont inspiré à ces peuples naguère barbares une telle confiance, que ces Germains, ces Francs, ces Saxons, ces Espagnols, rebelles à tout commandement humain, qui se faisaient gloire de mépriser toute obéissance, ne craindront pas de se soumettre à la royauté d'une femme.
Cependant il ne faut pas conclure de là que le christianisme ait détruit tout ce que la nature avait fait, qu'il ait voulu précipiter les femmes dans la vie publique, et rétablir cette égalité absolue que le mater alisine de notre époque a rêvé. Non, le christianisme ne l'entend point ainsi, il est trop spiritualiste pour avoir une. pareille idée. Le rôle des femmes chrétiennes était (|uelque chose d analogue à celui des anges gardiens : elles pouvaient conduire le monde, mais en restant invisibles comme eux. Ce n'est que rarement que les anges deviement visi!)les à l'heure du souverain danger, comme l'ange Gabriel avec le jeune Tobie : de même ce n'est qu'à de certains moments marqués longtemps d'avance que cet empire des femmes devient visible, et que ces anges, sauveurs de la société chrétienne, apparaissent sous le nom de Blanche deCastille ou de Jeanne d'Arc.
t2o8 LK8 FEMMES CllUÉTiENINES
Je me suis arrêté à vous montrer la réliabilitatiou des femmes dans les mœurs pour mieux étudier ensuite, ce qui est de mon domaine et de mon devoir, pour étudier la place, le rang, l'influence des femmes dans les lettres ; et c'est ici, je crois, que nous marchons par des chemins nouveaux, et que nous quittons, pour ne plus y revenir, ce lieu commun de la réhabilitation des femmes par le christianisme.
Le christianisme, qui espérait tout de l'intelhgence des femmes et ne devait rien leur refuser, prit d'abord soin de leur éducation. Nous avons, sur ce point, des documents bien attachants dans la correspondance de saint Jérôme. Dans les deux lettres qu'il écrit à Laela et à Gaudentius sur l'éducation de leurs deux filles, comme tous les grands hommes, il ne méprise rien de ce qui paraît petit : il fait commencer les premiers soins de l'éducation sur les bras de la nourrice ; comme ce Romain, qui attribuait les commencements de la corruption de l'éloquence aux mauvaises leçons des nourrices et des pédagogues, saint Jérôme veut une nourrice modeste et grave qui ait souvent le nom de Dieu sur les lèvres. Il ne veut pas qu'on perce les oreilles de ces enfants, qu'on teigne leur visage avec du carmin ou delà céruse, qu'on donne à leurs cheveux une couleur de flamme, qui est comme un premier reflet de l'enfer. Il demande que de bonne heure on s'applique à dégager leur intelligence, qu'on mette des lettres d'ivoire entre leurs mains pour leur apprendre à former des mots, que l'on confie d'abord à leur mémoire un grand
nombre de vers grecs; que les études latines viennent ensuite; qu'on ne leur laisse pas ignorer TEcriture sainte, et entin les écrits des Pères ^
Voilà l'éducation mâle et grave que saint Jérôme propose aux filles des chrétiens. Je ne m'étonne plus qu'il offre, au besoin, de la donner lui-même, et qu'il écrive à La3ta du fond de son désert : « Je la porterai « sur mes épaules, je formerai ses lèvres bégayantes, « bien plus glorieux qu'Aristote ; il élevait un roi des- « tiné à périr par le poison des Babyloniens, moij'élè- « verai une servante, une épouse du Christ, héritière « du ciel - .
Avec cela on peut s'étonner que les femmes chrétiennes des premiers siècles aient si peu écrit, car on ne saurait guère citer qu'un petit nombre de lettres admirables, qui ont toujours été leur triomphe, et quelques vers, comme ceux de Faltonia Proba, qui fit un centon en l'honneur du Christianisme. Ce sont là les faibles titres httéraires des femmes chrétiennes des premiers siècles, ou plutôt c'est leur gloire d'avoir compris que dans les lettres comme dans l'Etat leur empire doit être invisible, et que leur fonction est mille fois moins de paraître que d'inspirer.
On ne voit pas que chez les anciens les femmes aient inspiré des travaux srrieux : parcourez les lettres familières de Cicéron, et vous en trouverez très-peu
* S. Hiéronym.. ad Lœlam, ep. cvn,
* A(P*Gaudentium, ep. cxxviii.
adressées à des femmes ; parmi les lettres de Symmaque, aucune ne s'adresse à des femmes. Sénèque, il est vrai, a écrit à sa mère et à Helvia pour les consoler ; cet homme orgueilleux, qui traitait les femmes avec tant de dédain, une fois avait été touché de leurs larmes. Mais à peine le christianisme a-t-il paru, que déjà l'exemple du Sauveur instruisant la Samaritaine est imité. Saint Jean écrit à Electe, et tous les Pères de TËglise écrivent'pour des femmes. Terlullien compose les deux livres ad Uxorem suam, le traité de Cultu fœminarum, le traité de Velandis vïnjïnïhus. Ce génie si fier, ce génie indompté, s'humilie devant les servantes du Christ, et il se déclare le dernier venu et le plus humble de leurs frères. Saint Cyprien tient le même langage dans son livre deHabitii virginum. Saint Ambroise compose trois écrits sur la virginité, et, s'adressant à celles qui hront son livre, il leur dit : « Si vous trouvez « ici quelques fleurs, ce sont celles de vos vertus , « et tout ce qu'il y a de parfums dans ce livre vient « de Yous ^ »
Telle était la courtoisie de ce grand esprit ; mais je trouve plus lorsque j'arrive à saint Augustin. Saint Augustin est par-dessus tout l'ouvrage de sa mère , sainte Monique : elle l'avait enfanté deux fois; la première, dans les douleurs de la chair ; l'autre, dans les angoisses du cœur : c'est cette fois qu'elle l'avait en-
* S. Amb., de Virginibus, ad MarcelUnani sororem suam , 1. IT,