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C. VI

fanté pour l'éternité. Nous savons avec quelles larmes elle avait suivi les égarements de son fils, et sa joie à cette parole d'un évéque, qui lui promet que le fils de tant de larmes ne peut pas périr.

Elle a la première joie de sa conversion et la première place dans les Entretiens philosophiques de Cassiciacum. Et, comme la bonne mère demande si jamais on a vu dans les livres que les femmes aient pliilosophé, Augustin répond que, si la philosophie n'est autre chose que l'amour de la sagesse, Monique, qui aime Dieu depuis bien plus longtemps, est bien plus près de la philosophie, « car, après tout, ma mère, dit-il, ne « craignez-vous pas la mort bien moins que beaucoup « de prétendus sages ? » et il ajoute qu'il se ferait volontiers son disciple. Aussi, bien loin de l'écarter de ces disputes, il l'engage à y prendre part, et déclare que, si jamais ces livres qu'il écrit tombent entre les mains de quelqu'un, il est sûr que personne ne lui fera de reproche d'avoir donné la parole à sa mère. Lorsqu'il dispute sur le souverain bien, c'est Monique qui ouvre cette opinion que l'âme n'a d'autre aliment naturel que la science, que l'intelligence de la vérité ; et il se trouve par là qu'elle rencontre VHortensius de Cicéron. Saint Augustin, ravi de cette circonstance, déclare que sa mère a remporté la palme de la philosophie, que c'est à elle qu'il doit cette passion de la vérité qu'il préfère à toute chose; qu'il lui doit de ne penser qu'à cette vérité, de ne vouloir connaître qu'elle; de telle sorte qu'il fait remonter toute sa vocation de penseur à

l'inspiration qui lui vient de sa mère ^ C'est, en etîet, ce qu'il justifie dans ce passage de ses Confessions , (|u'on ne peut trop rappeler, lorsqu'il uous raconte que peu de jours a ant la mort de Monique il se trouvait avec elle près d'une fenêtre à Ostie, que là ils s'entretinrent ensemble de la vie future, de Dieu, de l'éternité, et qu'à un moment, par un effort du cœur, ils y touchèrent. Monique conclut l'entretien en déclarant qu'elle n'avait plus rien à faire sur la terre. Elle mourut en effet bientôt, mais son œuvre est accomplie; elle a fait de son fils tout ce que Dieu l'avait chargée d'en faire *. Augustin reprendra plus d'une fois ce chemin de réternité qu'il avait suivi un soir avec sa mère dans cette dernière conversation : il retournera à Dieu, il arrivera très-avant dans la science de Dieu ; mais toujours il y retournera par la même route, repassant par les mêmes lieux, où pour la première fois, encore inexpérimenté, il ne s'était aventuré que sous l'aile de sa mère.

Saint Augustin est un tendre génie qui a pu être un jour saisi par la main d'une mère. Mais il doit en être autrement, ce semble, de saint Jérôme ; et le plus merveilleux, c'est que cet homme fougueux, à l'esprit indompté, à l'imagination ardente et indisciplinée, que le christianisme a conquis, ne s'est développé que sous ces mêmes inspirations des fenuues chrétiennes, ^'ous

' S. Augu>tiii, de Vita beata. 1. 1, c. vm. '^ Confessiones, 1. IX, c. ix.

AU (;i>QllÈME SlÈCLi: '2.Ô

avons déjà vu saint Jérôme à Rome ; ce qui est moins connu, c'est qu'il avait alors cinquante-deux ans, et que, jusque-là, il avait très-peu écrit, deux ou trois lettres seulement, quelques traités d'une médiocre importance. C'était là tout le produit de cette longue vie, luûrie au désert. Sur sa réputation, il ne tarda pas à être entouré d un grand nombre de matrones chrétiennes des plus illustres de Rome, Paula et ses deux filles, Eustochie et Blesilla ; Félicitas, Albina, Marcellina, Lœa, veuve, et Asella, vierge. Marcella, chez la-» quelle toutes les autres se rassemblaient pour entendre le grand docteur, dévorée de la passion des Ecritures, ne voyait saint Jérôme que pour lui poser des questions, multipliant les objections autour de lui, ne l'abandonnant que lorsque la himière était complète. Et, quand il eut quitté Rome, Marcella devint l'âme de cette petite société de femmes chrétiennes ; elle répondait à leurs dilTicullés avec ce tact et cette déUcatesse qui n'appartiennent qu'aux femmes, leur disant toujours : C'est la doctrine de Jérôme ou de quelque autre, mais ne parlant jamais en son nom.

Revenu dans sa solitude de Bethléem, saint Jérôme continua à être poursuivi des questions de ces illustres matrones. Ce n'est pas tout, plusieurs d'entre elles allèrent le rejoindre, et chercher encore cette lumière dont elles ne pouvaient plus se passer. Elles le poursuivent dans son désert. C'est ainsi que Fabiola traversa les mers, pour voir les saints lieux sans doute , mais aussi pour relire avec saint Jérôme le livre des Nom-

244 LES FEMMES CHRÉTIEjNNES .

bres, et se faire expliquer des chapitres qu'elle n'avait jamais bien compris. Paula, devenue veuve, et sa fille l^ustochie renoncèrent aussi à la gloire et à la fortune qui les entouraient, franchirent la Méditerranée, arrivèrent à Antioche, et ces femmes, qui autrefois pour aller dans Home avaient besoin des bras de leurs eunuque-, montées sur des ânes, traversèrent les âpres chemins du Liban pour se rendre à Jérusalem. Arrivées à Bethléem, elles y fondèrent un monastère d'hommes et trois monastères de femmes ; et, dans les règles de ces monastères de femmes, aucune religieuse ne pouvait se dispenser d'étudier l'Ecriture sainte. C'était une école de théologie et une école de langues, puisque l'interprétation de l'Ecriture sainte est fondée sur l'étude des langues, et que ces femmes illustres parlaient latin, grec, hébreu ; Paula, en effet, chantait les psaumes en hébreu, et saint Jérôme, lorsqu'elle touchait à ses derniers moments, s'étant approché d'elle pour lui demander si elle souffrait, elle lui répondit en grec. Aussi ces deux femmes ne lui laissaient pas de repos ; elles le pressaient de relire avec elles la Bible tout entière, d'un bout à l'autre, en leur en expliquant tous les détails. Longtemps il se refusa à leurs instances; mais enfin, ne pouvant plus résister, il y consentit, et éprouva bientôt à quelles difficultés il s'était exposé : elles ne souffraient pas qu'il ignorât quelque chose, il ne lui était pas permis de déclarer qu'il ne savait pas, et il devait dire au moins quelle était l'opinion la plus probable. Ce fut pour elles qu'il entreprit ce grand ouvrage qui fit sa

gloire et sa puissance, qui, après tout, a fait de lui le maître de la prose chrétienne pour tous les siècles suivants : la traduction de l'Ecriture sainte. La Vulgate fut entreprise pour satisfaire aux impatiences et aux ardeurs de ces deux fenunes : c'est à Paula et à Eustochic qu'il dédie les livres de Josué, les Juges, \esRois, Rntk, Estlier, les Psaumes, Isdie^ les douze petits prophètes, et dans sa dédicace il déclare qu'elles seules ont eu le pouvoir de le décider à reprendre la charrue pour tracer ce laborieux sillon et écarter les broussailles qui germent sans cesse dans le champ de l'Ecriture sainte. C'est à elles qu'il en appelle de ceux qui pourraient douter de l'exactitude de sa version : «Vftus « êtes, leur dit-il, juges compétents des controverses « de textes, ouvrez les originaux hébreux, comparez- « les avec ma Iraduction pour savoir si j'ai hasardé un « seul mot. » Et, comme il est en butte à des accusations de toute espèce, comme on s'afflige de sa traduction ainsi que d'une nouveauté, et qu'il réduit au désespoir tous ces prêtres possesseurs d'exemplaires magnifiques, d'admirables parchemins, ornés de lettres d'or, auxquels il vient dire qu'il en faut d'autres, ceux-ci, plutôt que d'admettre une vérité si affligeante, aimant mieux révoquer en doute l'exactitude de la nouvelle traduction, il ne trouve contre eux d'autre ressource, d'autre appui que les prières de Paula et d'Eustochie. Il les conjure de prendre sa défense contre la langue des médisants.

Ces grandes dames chrétiennes semblent jouer le

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rôle des lemmes germaines : elles aussi assistent aux combats, mais aux combats de l'esprit, elles en présagent la fin, en assurent l'heureuse issue et pansent les blessures de la controverse. Ainsi se constituait une école chrétienne de femmes illustres qui se perpétuera pendant plusieurs siècles, et qui sera le modèle sur lequel le dix-seplième siècle devait voir tant d'incomparables et illustres personnes ne pas dédaigner de pâlir, elles aussi, sur les livres saints et les grands docteurs de l'Eglise. Les femmes chrétiennes sont donc déjà en possession de ces deux grands rôles qu'elles conserveront jusqu'à la fm : le rôle d'inspirer et celui de concilier. Mais, si elles ont l'avantage dans la science, il est à craindre qu'elles ne le perdent dans l'art et dans la poésie. En effet, les femmes ont si souvent et si dangereusement inspiré les sculpteurs et les poètes païens, que le christianisme semble devoir chercher à effacer pour toujours ces images qui parlent trop à l'imagination, aux sens émus : et pourtant il n'en fut pas ainsi : si nous pénétrons dans les catacombes, c'est-à-dire dans les lieux les plus austères que le christianisme ait habités, au milieu de tous ces souvenirs de la persécution et des menaces des satellites qui sont déjà peut-être à l'entrée, et qui, toutàTheure, vont mettre la main sur le prêtre à l'autel et sur les fidèles qui l'entourent, nous verrons, à la clarté des flambeaux et des lampes, un certain nombre de peintures qui décorent le sanctuaire et se développent en guirlandes autour des autels. Le sujet de ces peintures nous le diront une

autre fois ; mais j'en remarque une qui est la plus fréquente, avec celle du bon Pasteur, c'est celle qu'ils appelaient l'Orante : c'est une femme en prière, seule, les bras en croix, quelquefois la tête voilée, vêtue avec cette simplicité que Tertiillien et saint Cyprien prêchèrent. D'autres fois elle paraît, comme les martyrs, au lieu du supplice, comme parurent dans l'arène Félicité et Perpétue, sans voile, sans ornements, sans ces colliers et ces émeraudes qui n'auraient pas laissé de place à l'épée du bourreau ; elle est couverte de la stola, robe simple, blanche, garnie seulement d'une bande de pourpre qui retombe jusqu'à ses pieds; elle porte les yeux levés au ciel, les mains étendues... C'est donc sous les traits d'une femme que les chrétiens représentent la prière, se persuadant qu'avec l'humilité et la douceur de cette sainte créature la prière fléchirait Dieu plus facilement. D'autres fois, elle est représentée avec deux vieillards qui lui soutiennent les bras à droite et à gauche. Quelquefois deux noms sont écrits aux pieds de l'image : les deux vieillards s'appellent Pierre et Paul, et la femme qui est au milieu d'eux, qui prie, qui étend les bras, s'appelle Marie. Cette figure, qui paraît à côté du Christ, ne serait donc autre chose que la première image de la Vierge, de la madone, de cette longue famille de vierges byzantines qui inspireront les peintres du moyen âge : la femme régénérée régénérera les arts modernes.

Ce n'est pas assez que la femme chrétienne ait pris possession de la peinture et des arls plastiques pour les

réformer, il faut qu'elle entre dans la poésie, il faut que cette poésie, tout inondée des ardeurs de Sapho et d'Alcée, toute brûlante des passions que les femmes de l'antiquité inspirent, se purifie en se lavant dans le sang des vierges martyres, qui deviennent les héroïnes, les inspiratrices des poètes chrétiens.

Ce qui est singulièrement touchant dans la poésie chrétienne, c'est que la première femme qui l'a inspirée, qui lui a arraché des accents nouveaux, c'est une jeune fille, sainte Agnès, qui mourut martyre à Rome, en 310, à la fin de la persécution de Dioctétien. Une sorte de prédilection s'attacha à elle, comme à la plus jeune, à la dernière née de cette nombreuse famille des martyrs; toutes les complaisances de l'imagination contemporaine se rassemblèrent sur elle, et l'amour, le respect et l'enthousiasme s'unirent pour composer sa couronne. En effet, peu de temps après sa mort, on raconte déjà une des plus charmantes légendes chrétiennes : Ses parents veillaient, quelques jours après son supplice, et priaient à son tombeau, lorsque la vierge Agnès leur apparut au milieu d'une grande lumière, entourée d'une multitude de vierges, vêtues comme elle de longues robes d'or ; elle avait un agneau blanc comme la neige à ses côtés, et, s'adressant à ses parents qui pleuraient, elle leur dit : « Ne pleurez pas, (( car vous voyez que j'ai été reçue avec les compagnes « que voici, dans les demeures de lumière, et que je « suis unie à celui que j'avais aimé. »

Cette vie parait avoir captivé les regards et l'admira-

AU GIKQUIÈAIE SIÈCLE 2i0

tion de tous les hommes de ce siècle, et il n'est pas de sainte qui ait été célébrée davantage dans les discours des hommes éloquents et les vers des poètes. Saint Ambroise y revient à trois fois, et, au commencement de son livre de Virginitate^ il se plaît à célébrer cette jeune fille qui avait bravé les bourreaux, qui s'était avancée au heu du sacrifice plus triomphante que si elle était allée doimer sa main au plus illustre descendant des consuls.

Mais les poètes surtout s'attachent à cette image : et d'abord le pape saint Damase, qui vivait à la fin du quatrième siècle, a chanté, dans un poème très-court, mais d'une rare énergie, le supplice d'Agnès et sa gloire, « comment, au signal lugubre de la trompette, « elle s'échappa des bras de sa nourrice, foula aux « pieds les menaces du tyran, et, quand son noble c( corps fut livré aux flammes, comment sa jeune âme « vainquit l'épouvante immense, comment elle se cou- « vrit de ses longs cheveux, de peur que des yeux pé- « rissables ne vissent le temple de Dieu. »

Viribus imniensum parvis superasse timorem, Nud;iin profusum crinern per membra dédisse, Ne domini templura faciès periturn videret*.

Ces vers sont très-beaux, mais ils sont égalés par l'hymne que Prudence, poète du commencement du cinquième siècle, a composé en l'honneur de sainte Agnès : il fait une longue histoire du martyre, et il la couronne par cette invocation :

* Biblioth. Patrum, lom. IV, p. r)'^5.

250 LES FE^IMES CHHÉTIE^NKS

« 0 vierge heureuse! ô nouvelle gloire! noble linbi- « tante du palais du ciel, abaissez vers notre fange « votre front ceint d'une double couronne. L'éclair de a votre visage favorable, s'il pénètre jusqu'à mon cœur^ « le purifiera. Tout devient pur là où daignent tom- « ber vos regards, là où se pose votre pied éclatant de (( blancheur. »

Nil non pudiciim est quod pia visere Dignaris, all)0 vel pedo tangere *.

Je ne sais, mais voilà une poésie qui me semble avoir retrouvé l'élan des anciens; seulement la trace qu'elle suit, c'est la trace qui mène au ciel.

Ce n'est pas tout, un autre souffle, un souffle nouveau, qui vient aussi des lèvres des femmes, va pénétrer dans la poésie chrétienne et y révéler une fécondité dont les autres âges recueilleront les fruits ; l'amour platonique. Ce sentiment commence seulement dans Platon à se dégager des ignominies de l'amour grec; au contraire, lorsque, pour la première fois, un chrétien que le souffle inspirateur a touché écrit en prose, mais dans un langage bien poétique, lorsque Hermas compose son livre étonnant du Paste\n\ l'amour platonique s'y fait place, mais ne souffre autour de lui rien que de chaste. 11 raconte que dans sa jeunesse il avait aimé, j)our sa beauté et sa vertu, une jeune esclave chrétienne, dont son tuteur

* Prud., Perisfephanon , XIV, v. 155.

AU CINQllIblME SIÈCLE 'M

était le nuiître ; et souvent il se disait : « Heureux si « j'avais une telle épouse ! » Quelque temps après, Jlermas errait avec ses pensées dans la campagne, honorant les créatures de Dieu qu'il trouvait belles ; et, s'étant endormi, il songea qu'il était dans un lieu sauvage où il se mit à genoux pour prier ; et le ciel s'ouvrit, et il vit la jeune fille qu'il avait aimée, et elle lui disait :

« Salut, Hermas ! — Ma dame, que faites-vous là? — « J'ai été appelée ici pour t'accuser devant Dieu. — « Ma dame, si j'ai péché contre vous, quand est-ce et « en quel lieu? Ne vous ai-je pas toujours tenue pour « ma dame et respectée comme ma sœur ? — Un mau- « vais désir est monté dans ton cœur; prie Dieu, et il « te pardonnera ton péché. » Et le ciel se referma ^ Vous voyez là commencer cet amour qui se reproche jusqu'à la pensée légitime du mariage, cet amour qui ne veut rien d'intéressé, qui est tout entier dans le sacrifice, dans le dévouement, qui devient coupable au moment où il cesse de s'oublier lui-même.

C'est là le princi|)t^e toutes les lettres chrétiennes pendant les âges qui vont suivre, et nous en aurons bientôt le spectacle. Eu effet, les barbams viennent, mais le christianisme a pris soin de s'aSsurer de leurs filles; les vierges franques et anglo-^^xonnes remplissent les monatères, et les saints écrivent pour elles, comme les Pères pour les vierges des premiers ^ècles. Ainsi For-

* llcrnias, Pdsior, visio pi'ima.

252 LES FEMMES CHRÉTfENNES

tuiial passera de longues aimées à Poitiers, composant des vers pour sainte Radegonde, épouse du roi Clotaire ; saint Boniface, au milieu des travaux immenses de son apostolat, adresse des vers à la belle Lioba, abbesse d'un des monastères d'Angleterre, qui, plus tard, suivit la trace de Boniface, continua ses travaux apostoliques et éleva des couvents dans les forêts de la Cermanie pour faire l'éducation des jeunes barbares. Ainsi Alcuin comptera parmi ses disciples les filles et les nièces de Charlemagne ; elles lui demanderont des commentaires sur saint Jean, et elles ne manqueront pas de lui rappeler que saint Jérôme ne méprisait point les prières des nobles femmes, et qu'il leur écrivait de longues lettres pour dissiper les obscurités des prophéties, et il y a moins loin, ajoutent-elles, de Tours à Paris que de Bethléem à P»ome. (vomment aurait-il pu résister? Aussi désormais on voit son exemple entraîné par la postérité : les femmes chrétiennes prennent peu à peu rang dans la théologie et dans les lettres : c'est au dixième siècle, Hroswitha ; au douzième, sainte Hildegarde; plus tard, c'est sainte Catherine de Sienne, qui partage la gloire des grands écrivains ; c'est enfin, au seuil des temps modernes, cette grande sainte Thérèse, qui étonne encore le monde de son génie.

Cette influence se continuera plus tard, lorsqu'au milieu de toutes les lumières du dix-septième siècle les plus grands esprits briguèrent les suffrages d'un certain nombre d'incomparables femmes ; Jacqueline Pascal, qui partagera les travaux de son frère et s'associera à

sa gloire par ses efforts; madame dé Longueville, qui [)rêla des auspices si favorables au génie de Nicole ; madame de Sévigné, madame de la Fayette, madame de Maintenon, et toutes ces autres femmes illustres qui achevèreut l'éducation intellectuelle du peuple le plus poli de la terre.

Voilà pour la prose, pour la science; mais pour la • poésie, le respect des femmes ne sera-t-il pas le principe générateur, l'âme de toute la chevalerie? Sans l'idée de sacrifice, toute cette poésie disparaissait : il faut que le chevalier serve sa dame sans intérêt, et c'est à la même condition qu'il est permis au poëte chevaleresque de la chanter. C'est désormais ce culte destiné à épurer l'àme des adorateurs qui doit devenir Tinspiration dominante de toute la poésie des douzième et treizième siècles ; c'est lui qui suscite les premiers troubadours, les premiers Minnes'nujer^ les premiers poètes italiens, et qui fera le génie de Dante et de Pétrarque? Qu'est-ce, en effet, que Béatrix, si ce n'est une personnification vivante de l'hitelligence divine, une représentation symbolique, en même temps qu'une réalité souveraine et charmante? Qu'est-ce que Béatrix, si ce n'est celle qui est destinée à purifier Tàme de Dante, à la dégager de tout ce qui lui reslait de terrestre? Le seul sourire de cette jeune fille qui passait suffisait pour inonder de joie le cœur de Dante, pour donner la paix, pour humiher l'orgueil, pour effacer les offenses et pour induire à bien faire. Dante supposait sans doute à Béatrix trop d'einpire, mais du moii:«

il a ressenti cet empire. Lorsqu'il la retrouve, lorsqu'elle lui apparaît au sommet du purgatoire, dans ce paradis terrestre qu'il reconstruit, Béatrix se montre non pour le flatter, pour lui accorder de vains éloges, mais pour l'accuser de ne pas lui avoir voué un amour assez pui', de laisser son âme s'appesantir à l'atmosphère dangereuse de la terre ; elle accuse Dante comme la belle esclave accusait Hermas : cette esclave incomuie qu'Hermas avait un jour aimée se trouve, en quelque sorte, la sœur aînée de Béatrix, de Laure, de toutes ces femmes illustres destinées à susciter les plus beaux génies de la poésie moderne.

Nous avons aussi un spectacle bien rare dans riiistoire littéraire. Il y a des siècles qui sont comme de véritables printemps, où tout fleurit dans l'esprit humaine mais c'est une jouissance rarement permise que d'atteindre jusqu'aux dernières racines et aux premiers germes de ces fleurs, de savoir d'où elles ont reçu la sève et la vie. C'est là ce que nous venons de voir, et nous ne nous arrêtons plus désormais à ces fleurs de poésie des temps chevaleresques, dont la racine est cachée dans les dernières profondeurs des temps chré^ tiens.

En étudiant les mœurs chrétiennes du cinquième siècle, nous venons d'assister à la plus grande révolu-^ tion intellectuelle qui ait jamais été. Les lettres sont gouvernées par les intelligences, oui, mais par les intelligences qu'elles ont pour mission d'instruire ou de charmer. C'est l'auditoire (pii l'ait l'orateur; c'est la

l'ouIc pour laquelle ils cliantenl qui inspire et suscite les poëtes : dans l'antiquité, les philosophes ne parlent (pie pour un bien petit nombre d'esprits d'élite, que pour le cortège peu nombreux des initiés et des adeptes; les orateurs s'adressent à la foule qui couvre les places publiques, mais cette foule ne se compose que des citoyens ; les poëtes, à Athènes, produisent pour le théâtre, mais au théâtre n'entrent que les honunes libres. A Rome, les fenunes vont au théâtre, mais la poésie latine, si peu intelligible pour le vulgaire, ne s'adressait encore qu'à un petit nombre d'esprits. Horace s'en plaint, il savait que, ainsi que Virgile, il n'était goûté tout au plus que par des chevahers, et que jauiais son génie ne descendrait jus(praux derniers rangs du peuple roi. Les lettres antiques n'avaient jamais parlé qu'au petit nombre : il en fut autrement des jetlres chrétiennes qui s'adressent à tous. Les Pères écrivent pouf les esclaves et composent pouf les femmes, et saint Jean Chrysostomc se félicite, dans ces termes énergiques que vous lui connaissez, de ce que le christianisme apprend à philosopher aux cordoimierB et au.\ louions; Les Pèfes montent en chaire non plus pour par^ 1er seulement à ceux qui ont le droit de cité, mais à (ous les Jionunes libres, à tous les esclaves, atix femines, ;hix enlanls réunis dans la même basilique;

On a considéré connue uu événement grave^ dans I histoire de l'esjM'it humailï, l'invasion et l'arrivée des barbares : on a eu raison, car enlin les barbares ve- Jiaient renouveler l'intelligence humaine en domiant à

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