INTRODUCTION XVII
La chute des Bourbons a illettrés » et « ingrats » devaitelle nécessairement changer le cours de sa vie et de ses pensées ? Jamais courtisan, Vigny « n'attacha jamais de cocarde à sa Muse ^ », et ne commit jamais la moindre pièce de circonstance. « J'étais indépendant d'esprit et de parole, j'étais sans fortune et poète, triple titre à la défaveur. )) L'auteur du TrappistCy royaliste ultra, avait souscrit en 1824 pour le monument de Quiberon, mais incapable de surenchère légitimiste, il paraissait tiède aux fervents du trône et de l'autel. En ce temps de réaction et de délation -, ce « bj'ronien » passait pour impie. Bientôt il épouse une Anglaise et, qui plus est, protestante. Dans les Soirées de Neiiillij, dues à la collaboration de Cave et de Dittmer (ancien compagnon d'armes de Vigny à la garde roj'ale, démissionnaire en 1825) on trouve des détails de ce genre : (( II était ofiicier d'artillerie ; mais il a donné sa démission, parce que, dit-il, il n'a pas de goût pour la vie dévote, » Tel « maréchal de camp... par la grâce de Dieu » dut desservir Vigny, dont on attendait mieux, étant donné ses origines et sa parenté avec des ultra notoires.
Soldat capable d'abnégation, il ne cachait ni son estime pour les vieux grognards ni son dédain pour les officiers de salon. Désenchanté de la vie morne de garnison, s'il venait de lire la vie des généraux de la République ou de feuilleter Victoires et conquêtes ^, le futur auteur de Servitude et grandeur militaires, malgré le silence qu il s'imposait, pouvait laisser échapper quelque propos subversif ! Présenté naguère à Chateaubriand, il continue à l'aller voir après sa chute du ministère ! A la deuxième page de Cinq-Mars, on trouvait rappelé un mot de P.-L. Courier sur la Touraine — et ce mot venait du pamphlet trop connu sur Chambord. Tels vers de Madame de Soubise sentiront bien un peu le fagot. Pourquoi rappeler, pour la honnir, la Saint- Barthélémy ? Comment ne point passer pour libéral, après de telles hardiesses de pensée et de plume ? Sa fidélité triste et timide prévenait moins en sa faveur que le loyalisme bruyant et ardent de tel courtisan de tous les pouvoirs.
Mais voici que par une délicatesse de conscience assez rare,
1 Cette expression souvent citée se trouvait dans une pièce de vers d'Antoni Deschamps à Viguy.
"^ Cf. l'étude du capitaine Marabail r De V influence de Vesprii militaire sur A. de Vigny.
'•^ Publication commencée en 1817 à la gloire des soldats de la République et de l'Empire. On y vantait aussi la bravoure des Vendéens.