III. — La vie philosophique
Au moment de « la curée», quand les héros des « trois glorieuses » voyaient s'allonger fantastiquement leurs listes, il organisait une compagnie de la garde nationale, et dans une revue au Champ-de-Mars, il commandait « assez militairement le 4e bataillon de la V^ légion ». Le roi Louis-Philippe l'en félicita^. Certains n'auraient point laissé échapper une telle occasion : Alfred de Vigny mit sa fierté à ne solliciter ni faveur ni place.
Il avait d'autant plus de mérite à ce désintéressement qu'il était pauvre. «Naître sans fortune est le plus grand des maux. On ne s'en tire jamais dans cette société basée sur l'or. » Cette pauvreté qu'il cacha toujours, et contre laquelle il lutta avec une longue vaillance, fut à coup sûr, avec sa mauvaise santé, parmi les causes latentes de sa tristesse. Ces soucis mesquins, ces inquiétudes toujours renaissantes, il les cachait même à sa femme, même à sa mère.
Sa conscience parlait haut. Ce gentilhomme stoïcien goûtait d'âpres satisfactions. Peut-être se répétait-il à lui-même cette pensée de La Bruyère, qu'il avait fixée comme épigraphe au chapitre xvi de Cinq-Mars : Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des
* Mémoires inédits, cités par M. E. Dupuj'.
'^ L'attitude de Vigny à l'égard de la branche aînée déchue a plus d'un rapport avec celle de Chateaubriand ; — plus simple, plus discrète, moins théâtrale, elle nous paraît plus belle.
* Journal d'un poêle.