‹ Œuvres choisiesChapitre 17 sur 135 · INTRODUCTION XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXI

cette âme forte luttant contre les ilôts de sangsiui l'oppressent, c'est pour moi une agonie comme pour ma pauvre mère ; c'est un supplice comparable ù la roue. » Pendant quatre ans — M'"*" Léon de Vigny mourut à quatre-vingts ans passes — la piété filiale du poëtc s'accrut de l'ardeur de son dévouement et de la grandeur de ses muets sacrifices. Car à l'affreuse tristesse de voirsombrcr l'intelligence mère de la sienne, venaient s'ajouter dans le cœur et la tête de ce fils des soucis et des inquiétudes de toute sorte. Jamais peut-être il ne maudit davantage sa pauvreté que dans ces années de gêne dissimulée qui vont de 1833 à 1837. « La richesse est un besoin de tous les jours )), chantait-on dans les vaudevilles d'Ancelot, cet ami de Vigny ; combien l'écrivain sans fortune, décidé, en tout cas, ù ne jamais faillir à sa muse, dut regretter le patrimoine de ses ancêtres, ou tout au moins envier la richesse de telle branche de sa famille. Trop fier pour rien demander aux Bunbury ou pour faire appel à tel de ses parents ^ il ne compta que sur sa propre économie et sur sa plume. La pauvreté, cette inspiratrice austère ou audacieuse, lui dicta deux chefs-d'œuvre : Servitude et grandeur militaires, Chatterton ^. Sa Muse cependant se taisait. Il s'en prenait à Dieu des souffrances et de la déchéance mentale de sa mère. A voir la Destinée s'appesantir cruellement sur une âme juste, digne à ses yeux de toutes les félicités, son pessimisme se faisait plus amer ; plus d'une fois la malédiction païenne dut monter à ses lèvres de contempteur des dieux.

Les compensations d'ailleurs ne lui faisaient pas défaut : ne gardait-il pas plus d'un ami fidèle ? Les jeunes écrivains : Roger de Beauvoir, Boulay-Paty, Xavier Marmier s'adressaient à lui avec respect et avec confiance. L'auteur de Chatterton restait le recours suprême de plus d'un naufragé. Sa fameuse « tour d'ivoire » qu'il interdisait jalousement aux profanes, s'ouvrait pour les âmes d'élite qu'il savait distinguer. Depuis le mois de mai 1833, le poëte était chevalier de la Légion d'hon-

1 Sur le frontispice d'un livre, minable d'apparence, Alfred do Vigny avait noté vers la fin de sa vie « M'^^ de Saint-Fol, ma tante me donna ce volume un jour, seul présent que j'aie reçu d'elle ». Et cette tante était fort riehe.

'^ Laurette parut dans la Revue des Deux Mondes, 1er niars 1833 ; La Veillée de Vincennes, le 1«'' avril 1834 ; La Vie et la Mort du capitaine Renaud, le l»' octobre 1835. — Chatterton fut joué au Théâtre-Français en février 1835.

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