XXIV ALFRED DE VIGNY : ŒUVRES CHOISIES
mée. Ses visites de candidat ne lui laissaient pas que d'agréables souvenirs. Elu enfin, le 8 mai 1845, il s'attira, le 29 janvier 1846, par un discours un peu long et, il faut l'avouer, un peu maladroit, une réplique hostile et malveillante de M. Mole, — blessure qu'il n'oublia jamais. Une fois dans la place, il s'acquitta avec une fierté scrupuleuse de ses fonctions académiques : patron actif et dévoué des talents ignorés, il exerça une heureuse influence. Qui ne sait, par ailleurs, qu'il soutint avec obstination la candidature d'Alfred de Musset ? Il fit manquer une élection en lui conservant sa voix irréductiblement.
Retranché dans sa discrétion hautaine, il tint sans défaillance la ligne de conduite que Manzoni traçait noblement en 1806, dans le poëme qu'il publiait à Paris : Sur la mort de Carlo Imbonati : « Sentir et méditer, savoir se contenter de peu, avoir toujours les yeux fixés au but, se conserver purs la main et l'esprit, connaître le monde juste assez pour le dédaigner, ne s'asservir à personne, ne jamais pactiser avec les indignes, ne trahir jamais la vérité sainte, ne jamais dire un mot qui puisse être interprété comme une louange au vice ou comme un sarcasme à la vertu. » Il vécut en pontife de l'intelligence et de l'art, de plus en plus grave et triste, se consolant en répétant avec conscience le mot de René sur les poètes : « Ces chantres sont de race divine ; ils possèdent le seul talent incontestable dont le Ciel ait fait présent à la terre. »
Sa tristesse incurable s'exaspérait souvent. « Les Français n'aiment ni la lecture, ni la musique, ni la poésie... » 11 le notait en 1829. « Sa parole, écrit le poète J. Autran, était une plainte perpétuelle contre l'indifférence du public français envers la poésie ^ » Comme déjà dans Stello, il renchérissait sur Le serpent et la lime, à toute occasion, et n'épargnait guère ces (( esprits du dernier ordre )> acharnés sur les beaux ouvrages : il détestait les critiques. Aussi sceptique sur le talent des hommes politiques que P.-L. Courier sur le talent des hommes de guerre, non content de garder rancune à M. Mole, il en voulut toujours un peu à quiconque ne l'avait pas hautement désavoué ou blâmé. Intellectuel, qui proclamait, dans une lettre adressée à un fils de roi, — à Maximilien de Bavière, — l'intelligence, (( Reine du monde actuel^», il protestait en son cœur
* Œuvres complètes, VII, Le lac de Cômc.
2 17 septembre 1839. — C'est ce que disait déjà le pamphlétaire Timon (M. de Cormcniu) dans ses Etudes sur les orateurs parleinciilaires : « La civilisatiou a changé de courant. L'épée a cessé d'être