INTRODUCTION XXXV
C'était si bien le goût du jour que M. Leprévot-d'Iray — le même qui, plus tard, vicomte, gentilhomme de la Chambre, sera préféré ù Paul-Louis Courier par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres — commence et termine son « idylle » : Le Jardin d'amour, par le même huitain exactement repris. Vigny n'inventait donc rien dans la disposition de ses ballades : Le Cor et la Neige. Il avait seulement plus de talent que ces auteurs goûtés en leur temps, puis justement oubliés.
Heureusement, en romantique de la première heure, Alfred de Vigny plaçait ailleurs son admiration enthousiaste. Nourri de (( la moelle des lions », il savait par cœur les versets de la Bible. Les poèmes alors connus d'André Chénier lui faisaient rêver la Grèce antique. Il puisera à ces deux sources avec moins de timidité que Millevoye. M™e de Staël lui révélera dans VAllemagne les grands maîtres étrangers et l'invitera à les lire et relire. Mais c'est Byron qui exercera sur son âme et sur son goût l'influence la plus dominatrice : le fond et même la forme de ses poëmes en témoigneront hautement ^.
Au contact de ces œuvres — et de bien d'autres encore — son génie prendra conscience de soi-même et deviendra créateur, créateur puissant à son tour.
Bien que nous n'ayons pas affaire en Vigny à un ciseleur curieux, épris d'un contour savant et d'une fantaisie nouvelle, mais à un penseur qui se sert de la poésie pour exprimer ce qu'il a dans lame, on doit se demander quels dons naturels ses sens mettaient au service de son imagination.
Ami de plus d'un artiste, admirateur des grands maîtres de tous les temps, il sait voir, notant la ligne avec sobriété et précision, avec ampleur et netteté. Les images qu'il choisit sont fortes, saisissantes. Les couleurs, en plus de leur valeur propre, comportent dans ses peintures, dans ses portraits, dans ses décors, une signification morale : bonne ou mauvaise, favorable ou sinistre : elles parlent à l'âme.
Musicien sensible à la beauté d'un vocable, au frisson, à l'harmonie des mots, au son évocateur — comme aussi à la physionomie — du mot exotique {Moïse, le Cor), il croit au sens profond et symbolique des termes, comme à celui des couleurs. Quelle harmonieuse et prenante caresse que la musique de tels de ses vers, qui chantent à jamais dans la mémoire !
Malgré ces dons précieux et des qualités peu communes, le
^ Cf. E. Estève, Byron et le i-omantisme français.