XXXVI ALFRED DE VIGNY : ŒUVRES CHOISIES
poëte chez Vigny restait bien inférieur au penseur. Parfois sa pensée revêtait en naissant sa forme définitive, parfois le vers, d'une simplicité gnomique, semble s'être fait d'un jet, mais l'inégalité des pages, parfois des strophes d'un même poëme, manifeste clairement les difficultés de l'élaboration. Il dédaignait trop la facilité pour qu'on ne croie point qu'il se « vengeait par en médire ').
Dans une épître familière adressée au comte de Montcorps, sous-lieutenant comme lui au 5*^ de la garde à pied, Alfred de Vigny écrivait jadis :
Monsieur, sachez de moi la haine Que nous professons tous pour les vers i'aits sans peine ; Le vers le plus obscur d'un auteur sérieux A plus de vrai mérite et vaut plus à nos yeux Que linulile amas de légères paroles Qui forme le tissu de ces œuvres frivoles Qui sans rien peindre au cœur cherche à nous éblouir. Qu'on dit vers fugitifs parce qu'ils sont à fuir '...
Cela sent l'apologie. Nous y souscrivons pour notre part. Les obscurités de Vigny font penser davantage que les banalités de tel poëte facile. Et voici qu'après un vers embarrassé, le sentiment ému triomphe de l'entrave, l'idée enlève l'écrivain, qui bientôt plane dans l'éther bleu, « divin et chaste cygne ».
• Cf. Vicomte de Savignv de Montcorps, Précieux autographes d'Alfred de Vigny, Paris, 11)04.
AYEUTISSKMENT
C'est aux poëmcs que nous avons fait dans ce volume classique la plus large part, citant des œuvres en prose surtout ce qui éclaire la pensée du poëte ou encore ce qui. faisant connaître son caractère, peut le faire aimer davantage.
Alfred de Vigny n'était tendre ni pour les « préfaciers », ni pour les annotations. Nous ne Toublions pas ! Pourtant c'est rendre — en toute humilité — hommage à sa mémoire, que de donner de ses meilleures pages un texte correct, et de le traiter, tout actuel qu'il reste, comme un maître d'autrefois.
Nous aurions seulement voulu que ces Œuvres choisies fussent plus dignes de ceux dont l'enseignement nous a fait mieux connaître le poëte des Destinées : MM. Paul Desjardins, Albert Cahen, Mario Roques, Gustave Reynier et Gustave Lanson.
A M. Ernest Dupuj^ dont la bienveillance nous a encouragé à assumer la tâche que ses études magistrales sur La jeunesse des romantiques et sur Alfred de Vignu ont singulièrement facilitée, nous adressons ici l'expression de notre profonde gratitude.
Jkan Giraud.
Dieppe, août 1913.