HÉLÉNA
En 1822 paraissait à Paris, chez Pélicier, libraire, place du Palais-Royal, un in-octavo de i58 pages, anonyme, intitulé Poèmes. Il comprenait Héléna, Le Somnambule, La fille de Jeplité, La femme adultère, Le Bal, La Prison^ etc. En voici la préface :
« Dans quelques instans de loisirs, j'ai fait des vers inutiles ; on les lira peut-être, mais on n'en retirera aucune leçon pour nos temps. Tous plaignent des infortunes qui tiennent aux peines du cœur, et peu d'entre mes ouvrages se rattacheront à des intérêts politiques. Puisse du moins le premier de ces Poëmes n'être pas sorti infructueusement de ma plume ! Je serai content s'il échauffe un cœur de plus pour une cause sacrée. Défenseur de toute légitimité, je nie et je combats celle du pouvoir Ottoman. »
Suivait Héléna, poème en trois chants, que l'auteur condamna. M™« de Vigny mère l'avait annoté à la plume, nous dit Ratisbonne, et en avait souligné les passages défectueux d'une main inexorable. Avec une charmante humilité le poëte avait ajouté ses propres critiques :
« Ma mère, vous aviez bien raison. C'est fort mauvais, et j'ai supprimé le poëme entier. »
« Un livre, tel que je le conçois, doit être composé, sculpté, posé, taillé, fini et limé, et poli comme une statue de marbre de Paros.
« Sur son piédestal, tous ses membres doivent être dessinés purement, mesurés dans de justes proportions ; il faut qu'on les trouve aussi purs de forme en profil qu'en face.
« Une fois exposé en cet état sur le piédestal, le groupe ou la statue doit conserver pour toujours chaque pli de son manteau invariablement sculpté.
« On n'y doit rien changer...
« Les auteurs ont eu souvent la faiblesse de se laisser reprendre par une sorte de tendresse paternelle pour leurs essais d'adoles-
ÇE VIGNY
cence ; il en est résulté un amas de fatras disposé sans goût et sans ordre... »
Pour des raisons d'art et de goût, Vigny retrancha le poëme entier de ses œuvres. Des fragments seuls pouvaient en être imprimés, à son avis. — Nous en citons deux pages, renvoyant pour l'ensemble à la savante édition que M. E. Estève a procurée en 1907. (Hachette, éditeur.)
[stances a la GRÈCE.]
La jeune Grecque, héroïne du poëme, adresse ces stances à sa patrie. (Chant II, p. 41.)
Regardez, c'est la Grèce ; ô regardez ! c'est elle ! Salut, reine des Arts ! Salut, Grèce immortelle ! Le monde est amoureux de ta pourpre en lambeaux, Et l'or des nations s'arrache tes tombeaux.
O fille du Soleil ! la Force et le Génie 5
Ont couronné ton front de gloire et d'harmonie. Les générations avec ton souvenir Grandissent ; ton passé règle leur avenir.
Les peuples froids du Nord, souvent pleins de ta gloire, De leurs propres aïeux ont perdu la mémoire ; lO
Et quand, las d'un triomphe, il dort dans son repos, Le cœur des Francs palpite aux noms de tes héros.
O terre de Pallas ! contrée au doux langage ! Ton front ouvert sept fois, sept fois fit naître un sage. Leur génie en grands mots dans les temps s'est inscrit, 15 Et Socrate mourant devina Jésus-Christ.
2 Souvenir de Ghénier. Cf. Les vœux stériles (1830) de Musset, p. 20 de nos Œuvres choisies.
'^ Tes tombeaux, tes statues et les frises de tes temples.
■'• Allégories pseudo-classiques.
\\A-2 Lisez : dans l'inaction de la Restauration le cœur des Français s'enthousiasme pour les héros de la Grèce. — Vigny fut « le premier à chanter les glorieux malheurs de la Grèce ». {Journal des Débats, 7 sept. 1827.)
^* Hésiode faisait sortir Pallas du cerveau de Zeus ; — ainsi de lu Grèce naquirent les sept sages.
^'^ N'est-ce point déjà le Soci-ate de Lamartine dans La Mort de Socrate (1823) ?