HELENA
[comparaison LPlQUli.]
Si de grands bœufs errans sur les bords d'un marais
Combattent le loup noir sorti de ses forêts,
Long-temps en cercle étroit leur foule ramassée
Présenter ses assauts une corne abaissée.
Et, reculant ainsi jusque dans les roseaux, 5
Cherche un abri fangeux sous les dormantes eaux.
Le loup rôde en hurlant autour du marécage :
Il arrache les joncs, seule proie à sa rage^
Car, au lieu du poil jaune et des flancs impuissans.
Il voit nager des fronts armés et mugissans. 40
Mais que les aboiemens d'une meute lointaine
Rendent sûrs ses dangers et sa fuite incertaine,
Il s'éloigne à regret ; son œil menace et luit
Sur l'ennemi sauvé que lui rendra la nuit :
Tandis que, rassuré dans sa retraite humide, 15
Le troupeau laboureur, devenu moins timide.
Sortant des eaux ses pieds fourchus et limoneux,
Contemple le combat des limiers généreux.
Tels les Athéniens, du haut de leurs murailles,
Ecoutaient, regardaient les poudreuses batailles. 20
(Chant III, p. 56).
Avertissement sur la troisième édition des poèmes, en 1829.
Ces poëmes viennent d'être réimprimés, et voilà qu'on les imprime encore peu de jours après. Lorsqu'ils parurent, il y a neuf ans ', ils furent presque inaperçus du public.
Tout cela devait être. Les choses se sont bien passées. De part et d'autre on peut être content. Chaque idée a son heure.
C'est bien peu de chose qu'un livre comme celui-ci ; mais s'il
^ « Tel on voit un troupeau de loups affamés se précipiter sur un taureau sauvage, malgré le feu que lancent ses yeux et les rugissements de sa colère ; c'est en vaiu qu'il foule aux pieds ou fait voler dans les airs, avec ses cornes sanglantes, ceux qui osent l'attaquer les premiers ; tels les Musulmans marchent aux remparts ; tels les plus audacieux succombent sous les coups des assiégés. » (Le Siège de Corinthe, trad. Pichot. xxni.) S'inspirant de Byron, Vigny retourne librement l'image du grand poète anglais, et rivalise avec tel tableau célèbre de l'épopée grecque et latine.
' Exactement sept.
plaît aujourd'hui, c'est qu'alors il étonna ; c'est peut-être qu'il prévenait un désir de l'esprit général, et qu'en le prévenant, il acheva de le développer; c'est qu'une goutte d'eau est remarquée lorsqu'elle jaillit au delà d'une mer ou d'un torrent, une étincelle lorsqu'elle dépasse les flammes d'un grand foyer.
Si ce n'était appliquer de trop vastes idées à un humble sujet, on pourrait dire encore que la marche de l'humanité dans la région des pensées ressemble à celle d'une grande armée dans le désert. D'abord la multitude s'avance et n'aperçoit ni ses éclaireurs perdus en avant d'elle, au delà de l'horizon, ni les traînards qu'elle sème en arrière sur sa route ; elle sent bien le besoin du mouvement, mais elle en ignore le terme ; chaque nouvel aspect, elle croit l'avoir découvert ; elle prend possession de l'espace ; et quoiqu'elle ne porte sa vue qu'à une étendue très bornée, elle marche incessamment dans des régions sans bornes ; elle s'aperçoit qu'on l'a précédée seulement lorsqu'elle trouve l'empreinte des pas sur le sable, et un nom d'homme gravé sur quelque pierre ; alors elle s'arrête un moment pour lire ce nom, et continue sa marche avec plus d'assurance. Elle dépasse bientôt les traces du devancier, mais ne les efface jamais. Que ce pas ait été rencontré à une grande ou courte distance, sur la montagne ou dans la vallée, qu'il ait fait découvrir un grand fleuve ou un humble puits, une vaste contrée ou une petite plante, une pyramide ou le bracelet d'une momie, on en tient compte à l'homme qui l'osa faire. Ce faible pas peut suffire à créer une haute renommée, tant la destinée de chacun dépend de tous.
Dans cette rapide et continuelle traversée vers l'infini, aller en avant de la foule, c'est la gloire; aller avec elle, c'est la vie; rester en arrière, c'est la mort même.
i"' juillet 182g.