‹ Œuvres choisiesChapitre 38 sur 135 · NAISSANCE · texte numérisé non relu

NAISSANCE

Il naquit sur la terre un Ange, dans le temps

Oii le Médiateur sauvait ses habitants.

Avec sa suite obscure et comme lui bannie,

Jésus avait quitté les murs de Béthanie ;

A travers la campagne il fuyait d'un pas lent, 5

Quelquefois s'arrêtait, priant et consolant,

Assis au bord d'un champ le prenait pour symbole.

Ou du Samaritain disait la parabole,

La brebis égarée, ou le mauvais pasteur,

Ou le sépulcre blanc pareil à l'imposteur ; 40

Et, de là, poursuivant sa paisible conquête.

De la Chananéenne écoutait la requête,

A sa fille sans guide enseignait ses chemins.

Puis aux petits enfants il imposait les mains.

L'aveugle-né voyait, sans pouvoir le comprendre, 15

Le lépreux et le sourd se toucher et s'entendre,

Et tous, lui consacrant des larmes pour adieu.

Ils quittaient le désert oii l'on exilait Dieu.

Fils de l'homme et sujet aux maux de la naissance.

Il les commençait tous par le plus grand, l'absence, 20

^' Béthanie : bourg où demeuraient Marie et Marthe, sœurs de Lazare (S. Jean, xi) ; non loin de Jérusalem.

■'' Menacé d'être lapidé par les Juifs, Jésus, s'échappant de leurs mains, était allé au delà du Jourdain. {Ibid., x.)

' Souvenirs des quatre évangiles, que Vigny savait par cœur.

^-^ Luc, X et XV ; — Jean, x.

io i4 Matthieu, xxiii ; — Marc, vi et x.

*^ Jean, ix ; — Luc, v. — Vers médiocres, comme les moins bons de Louis Racine.

-^ Cf. Cinq-Mars, épigraphe du chap. xxrii : « L'absence est le plus grand des maux. » P. 181.

Abandonnant sa ville et subissant TEdit, Pour accomplir, en tout, ce qu'on avait prédit.

Or, pendant ces temps-là, ses amis en Judée

Voyaient venir leur fin qu'il avait retardée ;

Lazare, qu'il aimait et ne visitait plus, 25

Vint à mourir ; sesjours étaient tous révolus.

Mais l'amitié de Dieu n'est-elle pas la vie ?

Il partit dans la nuit ; sa marche était suivie

Par les deux jeunes sœurs du malade expiré,

Chez qui dans ses périls il s'était retiré. 30

C'étaient Marthe et Marie ; or, Marie était celle

Qui versa les parfums et fit blâmer son zc4e.

Tous s'affligeaient ; Jésus disait en vain : « Il dort. ))

Et lui-même, en voyant le linceul et le mort,

Il pleura. — Larme sainte à l'amitié donnée, 35

Oh ! vous ne fûtes point aux vents abandonnée !

Des Séraphins penchés l'urne de diamant,

Invisible aux mortels, vous reçut mollement.

Et, comme une merveille au Ciel même étonnante,

Aux pieds de l'Eternel vous porta rayonnante. 40

De l'œil toujours ouvert un regard complaisant

Emut et fit briller l'ineffable présent ;

Et l'Esprit-Saint, sur elle épanchant sa puissance,

Donna l'âme et la vie à la divine essence.

Comme l'encens qui brûle aux rayons du soleil 45

Se change en un feu pur, éclatant et vermeil.

On vit alors, du sein de l'urne éblouissante.

S'élever une forme et blanche et grandissante,

-'2 Jean, xi. — Vigny prend plus d'une liberté poétique avec le texte évangélique.

2'î lei- texte : étant.

;'i-''4 Jean, xi, 2 et 11 : 33 et 35.

'^"^ Vigny se souvient ici de la tradition d'une larme miraculeuse du Christ, recueillie par un ange et conservée au monastère de la Sainte- Trinité de Vendôme, au xvii« siècle. Cf. J.-li. Thiers, Traité, des snperslitions, ii, 3, et Alfred Maury, Essai sur les légendes pieuses du moyen âge, p. 94. - Sainl-Amant, dans son Moyse .sauue(6« partie) s'en était déjà inspiré (éd. Livct, II, 235).

•'*^ Mollement : mot cher à Ghénier ; cl", v. 56.

"^'-'"'^ Souvenir du fragment de la Messiade cité par Chateaubriand.

Une voix s'entendit qui disait : « Eloa ! »

Et l'Ange, apparaissant, répondit : (( Me voilà. » 50

Toute parée, aux yeux du Ciel qui la contemple,

Elle marche vers Dieu comme une épouse au Temple ;

Son beau front est serein et pur comme un beau lis,

Et d'un voile d'azur il soulève les plis ;

Ses cheveux partagés comme des gerbes blondes, 55

Dans les vapeurs de l'air perdent leurs molles ondes,

Comme on voit la Comète errante dans les cieux

Fondre au sein de la nuit ses rayons glorieux ;

Une rose aux lueurs de l'aube matinale

N'a pas de son teint frais la rougeur virginale ; GO

Et la lune, des bois éclairant l'épaisseur,

D'un de ses doux regards n'atteint pas la douceur.

Admirée et fêtée par tous les habitants du ciel, qui chantent le bonheur du globe vers lequel la porteront ses ailes, Eloa ne se sent pas le courage de maudire le plus beau des Anges, Lucifer. A la pensée de la solitude et du malheur de l'ange déchu, elle se sent prise d'une tristesse et d'un trouble mystérieux. Elle reste insensible au bonheur du ciel, aux regards des archanges et des séraphins radieux.

« Aucun d'eux n'a besoin de celle qui console,

On dit qu'il en est un... »

L'âme ainsi émue, elle s'aventure dans l'espace. — Vigny, épris d'exotisme, emprunte pour une comparaison brillante à la palette de Chateaubriand. Sainte-Beuve voyait dans cette page, où le poète s'est souvenu d'une « description fantastique » et des « noms harmonieux » d'Atala, un des beaux morceaux à'Eloa {Chateaubriand et son groupe littéraire, I, 198).

Cependant, seule, un jour, leur timide compagne Regarde autour de soi la céleste campagne,

Klopstock y montre la création de l'ange mystique nommé Eloa : (( Dievi le créa le premier. Il puisa dans une gloire céleste son corps aérien. Lorsqu'il naquit, tout un ciel de nuages flollait autour de lui. Dieu lui-même le souleva dr.ns ses bras et lui dit en le bénissant : Créature, me voici. » (E. Dupuv, La jeunesse des romantiques, p. 333.) — Cf. Moïse, v. 76.

^5 Blondes : c'est la teinte des héroïnes de Vignj'.

^^ Réminiscence ])robablc de Thomas jMoore. (F. Baldensperger. )

^^ 1^'' texte : gracieux.

Etend l'aile et sourit, s'envole, et dans les airs 65

Cherche sa Terre amie ou des astres déserts.

Ainsi dans les forêts de la Louisiane,

Bercé sous les bambous et la longue liane.

Ayant rompu l'œuf d'or par le soleil mûri

Sort de son lit de fleurs l'élégant Colibri ; 10

Une verte émeraude a couronné sa tête,

Des ailes sur son dos la pourpre est déjà prête ;

La cuirasse d'azur garnit son jeune cœur ;

Pour les luttes de l'air l'oiseau part en vainqueur...

Il promène en des lieux voisins de la lumière 75

Ses plumes de corail qui craignent la poussière ;

Sous son abri sauvage étonnant le ramier,

Le hardi voyageur visite le palmier.

La plaine des parfums est d'abord délaissée ;

Il passe, ambitieux, de l'érable à l'alcée, 80

Et de tous ses festins croit trouver les apprêts

Sur le front du palmiste ou les bras du cyprès ;

Mais les bois sont trop grands pour ses ailes naissantes,

Et les fleurs du berceau de ces lieux sont absentes ;

Sur la verte savane il descend les chercher ; 85

Les serpents-oiseleurs qu'elles pourraient cacher

L'effarouchent bien moins que les forêts arides.

Il poursuit près des eaux le jasmin des Florides,

La nonpareille au fond de ses chastes prisons.

Et la fraise embaumée au milieu des gazons. 90

'"'•' Le poëto français se souvient des fonctions dont Klopstock et Moore chargent les anges, gardiens des étoiles et des planètes.

•'^ Revoir le tableau exlraordinairenient coloré et contrasté des deux rives du Meschacébé. (Afala, Prologue.)

^^ « Les vignes sauvages... grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée... »

■^ « Des colombes virginicnnes, de la grosseur d'un passereau, descendent sur le^i gazons rougis par les fraises ; des perroquets verts à tête jaune, des piverts empourprés, des cardinaux de fou, grimpent, en circulant, au haut des cyprès ; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des serpents-oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s'y balançant comme des lestons de lianes. » ...«Sile geai bleu duMeschacébé disaità la nonpareille des Florides... — Oui répondrait la nonpareille lugitive, — mais mon nid est dans le jasmin... » {Atala, Les chasseurs.)

C'est ainsi qu'Eloa, forte dès sa naissance, De son aile argentée essayant la puissance, Passant la blanche voie où des feux immortels Brûlent aux pieds de Dieu comme un amas d'autels, Tantôt se balançant sur deux jeunes planètes, 95

Tantôt posant ses pieds sur le front des comètes Afin de découvrir les êtres nés ailleurs, Arriva seule au fond des Cieux inférieurs.

L'Ether a ses degrés, d'une grandeur immense.

Jusqu'à l'ombre éternelle où le Chaos commence. 400

Sitôt qu'un Ange a fui l'azur illimité,

Coupole de Saphirs qu'emplit la Trinité,

Il trouve un air moins pur ; là passent des nuages,

Là tournent des vapeurs, serpentent des orages,

Comme une garde agile, et dont la profondeur 105

De l'air que Dieu respire éteint pour nous l'ardeur.

Mais après nos soleils et sous les atmosphères

Où, dans leur cercle étroit, se balancent nos sphères,

L'espace est désert, triste, obscur, et sillonné

Par un noir tourbillon lentement entraîné. 110

Un jour douteux et pâle éclaire en vain la nue,

Sous elle est le Chaos et la nuit inconnue ;

Et, lorsqu'un vent de feu brise son sein profond.

On devine le vide impalpable et sans fond.

Jamais les purs esprits, enfants de la lumière, 115

De ces trois régions n'atteignent la dernière ;

^■^ La blanche voie : la Voie lactée.

^^ Jeunes planètes : l'ère des cosmogonies n'est pas close encore : ces planètes sont nées d'hier.

1^2 Coupole de saphirs : image biblique qu'on retrouve chez tous les poètes qui se sont inspirés de ce livre. (Cf. Dante, Purgatoire, I, 13.)

lO"^ Comme une garde agile qui fait sa ronde.

1^^ Cf. Messiade, chant II. Satan parvient « aux dernières extrémités des mondes. Là de sombres espaces qui se perdent dans l'infini, s'ouvrirent devant ses pas... Il voit errer à travers l'immensité du vide une lueur incertaine émanée des astres les plus éloignés de la création ; mais il ne découvre pas encore les enfers. Dieu les avait confinés dans le fond de l'abîme, dans une obscui'itc éternelle... » Trad. d'Antelmy.)

KLOA 19

Et jamais ne s'égare aucun beau Séraphin

Sur ces degrés confus dont l'Ether est la fin.

Même les Chérubins, si forts et si fidèles,

Craignent que l'air impur ne manque sous leurs ailes, 120

Et qu'ils ne soient forcés, dans ce vol dangereux,

De tomber jusqu'au fond du Chaos ténébreux.

Que deviendrait alors l'exilé sans défense ?

Du rire des Démons l'inextinguible offense.

Leurs mots, leurs jeux railleurs, lent et cruel affront, 125

Feraient baisser ses yeux, feraient rougir son front.

Péril plus grand ! peut-être il lui faudrait entendre

Quelque chant d'abandon voluptueux et tendre,

Quelque regret du Ciel, un récit douloureux

Dit par la douce voix d'un Ange malheureux. 130

Et même, en lui prêtant une oreille attendrie,

II pourrait oublier la céleste patrie.

Se plaire sous la nuit et dans une amitié

Qu'auraient nouée entre eux les chants et la pitié .

Et comment remonter à la voûte azurée, 135

Offrant à la lumière éclatante et dorée

Des cheveux dont les flots sont épars et ternis.

Des ailes sans couleurs, des bras, un col brunis.

Un front plus pâle, empreint de traces inconnues

Parmi les fronts sereins des habitants des nues, 140

Desyôux dont la rougeur montrent qu'ils ont pleuré,

Et des pieds noirs encor d'un feu pestiféré ?

Voilà pourquoi, toujours prudents et toujours sages Les Anges de ces lieux redoutent les passages.

C'était là cependant, sur la sombre vapeur, 145

Que la Vierge Eloa se reposait sans peur : Elle ne se troubla qu'en voyant sa puissance, Et les bienfaits nouveau causés par sa présence,

'"* Si fovls. N'oal-ils pas six ailes ?

1-27 Vigny nous t'ait entrevoir le péril auquel va s'exposer l'ange de pitié et de tendresse, Eloa.

'''^ Quelques traits rappellent l'Abbadona de Klopstoek.

^'*^ Les anges du poënie apportent aux mondes la consolation, le bonheur, comme l'ange dc^Alartyrs (livre XXill, apporte auxhabitauls de la terre le sommeil. Le Mal cesse au passage d'EIoa.

Quelques mondes punis semblaient se consoler ;

Les globes s'arrêtaient pour l'entendre voler. 150

S'il arrivait aussi qu'en ses routes nouvelles

Elle touchât l'un d'eux des plumes de ses ailes,

Alors tous les chagrins s y taisaient un moment,

Les rivaux s'embrassaient avec étonnement ;

Tous les poignards tombaient oubliés par la haine ; 155

Le captif, souriant, marchait seul et sans chaîne;

Le criminel rentrait au temple de la loi ;

Le proscrit s'asseyait au palais de son Roi ;

L'inquiète Insomnie abandonnait sa proie ;

Les pleurs cessaient partout, hors les pleurs de la joie ; IGO

Et, surpris d'un bonheur rare chez les mortels,

Les amants séparés s'unissaient aux autels.

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