SÉDUCTION
C'est en pensant à ce chant que Sainte-Beuve écrivait : u Eloa elle-même peut ne sembler autre chose, en y levant un voile, qu'une adorable et plaintive élégie d'une séduction d'amour divinisée. )) Définition incomplète — et injuste — du poëme en son ensemble.
Souvent parmi les monts qui dominent la terre
S'ouvre un puits naturel profond et solitaire ;
L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir 105
Oii, dans le jour, on voit les étoiles du soir.
Là, quand la villageoise a, sous la corde agile,
De l'urne, au fond des eaux, plongé la frêle argile,
Elle y demeure oisive, et contemple longtemps
Ce magique tableau des astres éclatants, ITO
Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine,
D'un bandeau qu'envîraient les cheveux d'une Reine.
^^"^ Cette comparaison est « le triomphe du joli ». Sainte-Beuve lui rendait les armes. — Le tahleau peut avoir eu son modèle réel dans les Vosges, comme le pense M. Baldensperger (.4. de V., p. 85), mais nous y voyons plutôt avec M. Dupuj' uu souvenir de Mlltou, qui l'ait raconter par Eve commeut l'image de l'époux lui est apparue réfléchie dans les eaux du « lac calme et clair, cet autre firmament ».
KLOA 21
Telle, au fond du (^haos qu'observaient ses beaux yeux,
La Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres Cicux.
Ses regards, éblouis par des Soleils sans nombre, 175
N'apercevaient d'aboid qu'un abîme et que l'ombre.
Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus.
Tels que des froids marais les éclairs onduleux;
Ils fuyaient, revenaient, puis échappaient encore ;
Chaque étoile semblait poursuivre un météore ; 180
Et l'Ange, en souriant au spectacle étranger.
Suivait des yeux leur vol circulaire et léger.
Bientôt il lui sembla qu'une pure harmonie
Sortait de chaque flamme à l'autre flamme unie :
Tel est le choc plaintif et le son vague et clair . 185
Des cristaux suspendus au passage de l'air,
Pour que, dans son palais, la jeune Italienne
S'endorme en écoutant la harpe éolienne.
Ce bruit lointain devint un chant surnaturel
Qui parut s'approcher de la fille du Ciel, 190
Et ces feux réunis furent comme l'aurore
D'un jour inespéré qui semblait près d'éclore.
A sa lueur de rose un nuage embaumé
Montait en longs détours dans un air enflammé,
Puis lentement forma sa couche d'ambroisie, 193
Pareils à ces divans où dort la molle Asie.
Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant,
Une forme céleste apparut vaguement.
Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse
En bondissant parcourt sa montagne brumeuse, 200
^"^ Feux follets ; toujours la périphrase descriptive.
^** Touches fila Thomas Moorc
^^^ C'est la musique dos mondes dont il est question chez Platon et dans Le. songe de Scipion, ou encore dans le Paradis du Dante (I.)
^''*^ Telle Corinne.
i'x, Parfumée d'ambroisie.
^'*'' Reflets d'orientalisme assez disparates. Hlst-cc Byron. est-ce l'auteur de LallaRookh, qui en est responsable ? (Cf. v. 290.)
l'jo Vigny aimait Ossian, et les « anciennes mélodies des Bardes ». (Cf. Servitude et Grandeur militaire, II, 4.) Il ne put résister au plaisir de glisser dans son poëme cette page, comme Musset l'invocation à l'étoile du soir, dans Le Saule.
Et chasse un daim léger que son cor étonna.
Des glaciers de l'Arven aux brouillards du Crona,
Franchit les rocs mousseux, dans les gouffres s'élance,
Pour passer le torrent aux arbres se balance,
Tombe avec un pied sûr, et s'ouvre des chemins 203
Jusqu'à la neige encor vierge de pas humains,
Mais bientôt, s'égarant au milieu des nuages,
Il cherche les sentiers voilés par les orages ;
Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux.
S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux, 210
Passer le plaid léger d'une Ecossaise errante,
Et s'il entend sa voix dans les échos mourante,
Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux
Viennent d'apercevoir la sœur de ses aïeux
Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse, 215
Sous ses doigs transparents la harpe vaporeuse :
Il cherche alors comment Ossian la nomma,
Et debout sur sa roche, appelle Evir-Coma.
Non moins belle apparut, mais non moins incertaine. De l'Ange ténébreux la forme encor lointaine, 2-20
Et des enchantements non moins délicieux De la Vierge céleste occupèrent les yeux.
Comme un cj'gne endormi qui seul, loin de la rîve.