‹ Œuvres choisiesChapitre 40 sur 135 · Livre son aile blanche à l'onde fugitive · texte numérisé non relu

Livre son aile blanche à l'onde fugitive

Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait 225

Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.

Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle.

Enchantait les regards des teintes de l'opale,

20-2 Arven : montagne ; Crona : colline et torrent, théâtre des exploits de Fingal. (Cf. Temora.)

-200 1er texte : des pas. — Cf. Manfred (III, 3). « Jamais le pied d'un mortel vulgaire n'a souillé ces neiges sur lesquelles nous marchons... » Musset s'est souvenu de Vigny dans la Coupe et les lèvres: La neige des glaciers vierge de pas humains.

211 Plaid : manteau écossais. (Néologisme.)

218 Evir-Coma (beauté douce et majestueuse), héroïne d'Ossian, femme du vaillant Gaul. {Temora, III, et GaiiL). « Quelle est cette jeune beauté debout sur le rocher battu des flots, triste comme le brouillard du malin? Ses cheveux noirs flottent au gré des vents... etc. >» (Trad. Letourneur.)

Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeau ;

C'était une couronne ou peut-être un fardeau : 230

L'or en était vivant comme ces feux mystiques

Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques.

Son aile était ployée, et sa faible couleur

Delà brume des soirs imitait la pâleur.

Des diamants nombreux rayonnent avec grâce 235

Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse ;

Mollement entourés d'anneaux mystérieux,

Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux,

Il agite sa main d'un sceptre d'or armée,

Comme un roi qui d'un mont voit passer son armée 240

Et, craignant que ses vœux ne s'accomplissent pas,

D'un geste impatient accuse tous ses pas :

Son front est inquiet ; mais son regard s'abaisse,

Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse.

Il veuille ne montrer d'abord que par degrés 2i5

Leurs rayons caressants encor mal assurés,

Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme

Qui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme.

Tel que dans la forêt le doux vent du matin

Commence ses soupirs par un bruit incertain 250

Qui réveille la terre et fait palpiter l'onde ;

Elevant lentement sa voix douce et profonde,

Et prenant un accent triste comme un adieu.

Voici les mots qu'il dit ù la fille de Dieu :

« D'où viens-tu, bel Archange ? où vas-tu ? quelle voie 255

Suit ton aile d'argent qui dans l'air se déploie ?

Vas-tu, te reposant au centre d'un Soleil,

Guider 1 ardent foyer de son cercle vermeil ;

Ou, troublant les amants d'une crainte idéale,

Leur montrer dans la nuit l'Aurore boréale ; 200

'^^^ Ses cheveux étaient noirs... comme coiix d'Evir-Coma.

-■^^ Ou devine ce que sont ces dlamauts, comme les anucaux mystérieux des pieds. — Cf. Cinq-Mars, xx. La lecture : « Il [Miltou] dit l'esprit infernal attaché dans un feu vengeur par des chaînes de diamant... » Aussi hien le détail se retrouve chez Klopstock.

-•''■'* l"" texte : belle Archange.

-2:.9 Idéale : imaginaire. — Lucifer attribue à Eloa certaines des

Partager la rosée aux calices des fleurs,

Ou courber sur les monts l'écharpe aux sept couleurs ?

Tes soins ne sont-ils pas de surveiller les âmes

Et de parler, le soir, au cœur des jeunes femmes ?

Mais plutôt n'es-tu pas un ennemi naissant 205

Qu'instruit à me haïr mon rival trop puissant ?

Ah ! peut-être est-ce toi qui, m'off'ensant moi-même,

Conduiras mes païens sous les eaux du baptême ;

Car toujours l'ennemi m'oppose triomphant

Le regard d'une Vierge ou la voix d'un enfant. 270

Je suis un exilé que tu cherchais peut-être :

Mais, s'il est vrai, prends garde au Dieu jaloux, ton maître ;

C'est pour avoir aimé, c'est pour avoir sauvé.

Que je suis malheureux, que je suis réprouvé.

Chaste beauté ! viens-tu me combattre, ou m'absoudre ? 275

Tu descends de ce Ciel qui m'envoya la foudre,

Mais si douce à mes yeux, que je ne sais pourquoi

Tu viens aussi d'en haut, bel Ange, contre moi. »

Ainsi l'Esprit parlait. A sa voix caressante,

Prestige préparé contre une âme innocente, 280

A ces douces lueurs, au magique appareil

De cet Ange si doux, à ses frères pareil.

L'habitante des Cieux, de son aile voilée,

Montait en reculant sur sa route étoilée,

Comme on voit la baigneuse au milieu des roseaux 285

Fuir un jeune nageur qu'elle a vu sous les eaux.

Mais en vain ses deux pieds s'éloignaient du nuage,

Autant que la colombe en deux jours de voyage

Peut s'éloigner d Alep et de la blanche tour

D'où la sultane envoie une lettre d'amour : 200

jonctions aériennes de Puck et d'Ariel dans les féeries de Shakespeare. (E. Lauvrière.) Vigny se souvient aussi de la Fée Morgane de Millevoye, dans le poëme Charlemagne à Pauie, I (Cf. H. Potez, L élégie en France avant le romantisme, p. 443.)

-21'2 Dieu jaloux : cf. La fille de Jephté, v. 53.

278 Belle : 1" texte.

283 Colombe : ternienoble, pour pigeon-messager.

2n«Cf. V. 196 (noie).

KLOA 25

Sous l'éclair d'un regard sa force fut brisée ;

Et, dès qu'il vit ployer son aile maîtrisée,

L'ennemi séducteur continua tout bas :

«Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas.

Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme, 295

Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l'âme...

Je suis le roi secret des secrètes amour^...

J'ai pris au Créateur sa faible créature ;

Nous avons, malgré lui, partagé la nature :

Je le laisse^ orgueilleux des bruits du jour vermeil, 300

Cacher des astres d'or sous l'éclat d'un soleil ;

Mol, j'ai l'ombre muette, et je donne à la terre

La volupté des soirs et les biens du mj'stère.

Es tu venue, avec quelques Anges des cicux,

Admirer de mes nuits le cours délicieux ? 303

As-tu vu leurs trésors ? Sais-tu quelles merveilles

Des Anges ténébreux accompagnent les veilles ?

Sitôt que, balancé sous le pâle horizon,

Le Soleil rougissant a quitté le gazon,

Innombrables esprits, nous volons dans les ombres :!10

En secouant dans l'air nos chevelures sombres ;

L'odorante rosée alors jusqu'au matin

Pleut sur les orangers, le lilas et le thym.

La nature, attentive aux lois de mon empire.

M'accueille avec amour, m'écoute et me respire ; 315

Je redeviens son âme, et pour mes doux projets,

Du fond des éléments j'évoque mes sujets.

vm Qf Milton, Paradis perdu : « Eve, pourquoi dors-lu ? C'est l'heui-o pleine de charmes, l'heure fraîche, l'heure silencieuse, excepté là où le silence se relire devant l'oiseau mélodieux des nuits, qui, maintenant éveillé, accorde avec tant de douceur ses harmonies inspirées par l'amour » (E. Dupuj'.)

"'•^ Abbadona, dans la Messiade, porte une « chevelure épaisse comme la nuit ». Mais Vigny se souvient plutôt de la nuit délicieuse où Chactas et Alala i'uient dans la forèl. « Le Génie des airs secouait sa cluîvelure bleue, embaumée de la senteur des pins... » {Atala.)

Convive accoutumé de ma nocturne fête,

Chacun d'eux en chantant à s'y rendre s'apprête.

Vers le ciel étoile, dans l'orgueil de son vol, 320

S'élance, le premier, l'élégant rossignol ;

Sa voix sonore, à l'onde, à la terre, à la nue,

De mon heure chérie annonce la venue ;

Il vante mon approche aux pâles alisiers,

Il la redit encore aux humides rosiers ; 325

Héraut harmonieux, partout il me proclame ;

Tous les oiseaux de l'ombre ouvrent leurs yeux de flamme.

Le vermisseau reluit ; son front de diamant

Répète auprès des fleurs les feux du firmament,

Et lutte de clartés avec le météore 330

Qui rôde sur les eaux comme une pâle aurore.

L'étoile des marais, que détache ma main.

Tombe et trace dans l'air un lumineux chemin.

L'ange déchu vante les plaisirs qu'il procure aux créatures humaines.

1 La voilà sous tes yeux l'œuvre du Malfaiteur ;

Ce méchant qu'on accuse est un consolateur 335

Qui pleure sur l'esclave et le dérobe au maître,

Le sauve par l'amour des chagrins de son être,

Et, dans le mal commun lui-même enseveli,

Lui donne un peu de charme et quelquefois l'oubli. »

Trois fois, durant ces mots, de l'Archange naissante 3i0

La rougeur colora la joue adolescente.

Et, luttant par trois fois contre un regard impur,

Une paupière d'or voilà ses yeux d'azur.

32^ 1er texte : éloquent. — Cf. v. 302 (note).

^^^ Combinant à sa manière tous les détails que lui suggérait une terrible incantation du Manfred de Bj'ron (I, 1), le poète charme voluptueusement l'imagination et l'oreille. « Lorsque la lune brillera sur les vagues, le ver phosphorique dans le gazon, le météore autour des tombeaux, et une flamnie roageâlre sur les marais : lorsque paraîtra l'éclair soudain des étoiles tombantes, lorsque les hiboux feront entendre leurs tristes concerts, et que les feuilles seront immobiles et silencieuses dans le bois qui ombrage la colline, mon âme pèsera sur la tienne avec un pouvoir et un signe redoutables. » Son imitation n'est pas un esclavage I

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