‹ Œuvres choisiesChapitre 41 sur 135 · CHUTE · texte numérisé non relu

CHUTE

D'où venez-vous, Pudeur, noble crainte, ô mystère, Qu'au temps de son enfance a vu naître la terre, 3i5

Fleur de ses premiers jours qui germez parmi nous, Rose du Paradis ! Pudeur, d'où venez-vous ?

Vous pouvez seule encor remplacer l'innocence,

Mais l'arbre défendu vous a donne naissance ;

Au charme des vertus votre charme est égal, 350

Mais vous êtes aussi le premier pas du mal ;

D'un chaste vêtement votre sein se décore :

Eve avant le serpent n'en avait pas encore ;

Et, si le voile pur orne votre maintien.

C'est un voile toujours, et le crime a le sien. 355

Tout vous trouble ; un regard blesse votre paupière,

Mais l'enfant ne craint rien, et cherche la lumière.

Sous ce pouvoir nouveau, la Vierge fléchissait,

Elle tombait déjà, car elle rougissait ;

Déjà presque soumise au joug de l'Esprit sombre, 360

Elle descend, remonte, et redescend dans l'ombre.

^'►^» M. Dupuy rapproche ces vers d'un passage célèbre du Paradis perdu. « Il n'y avait pas de honte coupable. Honte déshonnête des œuvres de la nature, honneur déshonorant, produit du péché, comme vous avez troublé toute l'humanité avec ces apparences, ces appalences seulement de pureté, et banni de la vie de l'homme ce que sa vie avait déplus heureux, la simplicité et l'immaculée innocence ! ». — « Les iconologistes lui donnent un lis pour attribut. Une rose, dont le rouge tendre exprime si bien celui de la pudeur, lui conviendrait mieux. La modestie de son altitude, et le voile blanc qui la couvre en partie, servent encore à la caractériser. » [Dictionnaire de la Fable. Pudeur.)

•'''•' C'est après avoir mangé du fruit défendu qu'Adam et Eve « reconnurent qu'ils étaient nus » et se couvrirent de fouilles de figuier. (Genèse, iri, 7.)

360 UEsprit sombre exerce une fascination semblable à celle des héros byroniens : le Giaour, Lucifer de Caïn. — Vigny, chasseur et fils de chasseur, renouvela pourtant la comparaison. Dans lébauche de son poème il avait d'abord écrit :

Dans des prés inconnus l'alotielte imprudente Vient du miroir tournant voir la facette ardente... La tourtereHe en vain dressant sa plume blanche

Telle on voit la perdrix voltiger et planer

Sur des épis brisés qu'elle voudrait glaner.

Car tout son nid l'attend ; si son vol se hasarde,

Son regard ne peut fuir celui qui la regarde... 305

Et c'est le chien d'arrêt qui, sombre surveillant,

La suit, la suit toujours d'un œil fixe et brillant.

Le Tentateur exerce sa fascination sur Eloa, qui ressent je ne sais quelle crainte à ses paroles comme à son aspect. Comment peut-il aimer, celui qui n'aime pas Dieu? Au rayonnement céleste de l'ange, l'Esprit déchu se trouble, tremble et veut fuir.

La terreur réveillait tous ses maux.

Le poète développe magnifiquement cette comparaison épique entre la chute de l'aigle royal et l'accablement de Satan.

Sur la neige des monts, couronne des hameaux,

L'Espagnol a blessé Laigle des Asturies,

Dont le vol menaçait ses blanches bergeries ; 370

Hérissé, l'oiseau part et fait pleuvoir le sang,

Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend,

Regarde son soleil, d'un bec ouvert l'aspire,

Croit reprendre la vie au flamboyant empire ;

Dans un fluide d'or il nage puissamment, 3"5

Et parmi les rayons se balance un moment ;

Mais l'homme Ta frappé d'une atteinte trop sûre ;

Il sent le plomb chasseur fondre dans sa blessure ;

Son aile se dépouille, et son royal manteau

Vole comme un duvet qu'arrache le couteau . 380

Dépossédé des airs, sou poids le précipite ;

Dans la neige du mont il s'enfonce et palpite,

Et la glace terrestre a d'un pesant sommeil

Fermé cet œil puissant respecté du Soleil.

Au regard du serpent tombe de branche en branche : Telle elle descendait, l'habitante descieux...

Cf. Estève, ouv. cité, p. 372, et les Pages inédites d'A. de V. publiées par Fernand Gregh dans les Lettres du G juin 1906.

37-2 Vigny, par ce vers prodigieux qui « mesure deux fois l'infini », rivalise avec Dante ; Paradis, I, 92. Béatrix y dit au poète : « la foudre fuyant son séjour natal, ne file pas si vite que toi pour t'en approcher. » (Cf. R. H. L. F. 1905. A. Counson, Dante et les romantiques français.) Millon, dans son Cornus, écrivit un vers analogue.

•^^'' L'aigle passait pour pouvoir regarder le soleil en face.

Tel, retrouvant ses maux au fond de sa mémoire, .'{85

L'Ange maudit pencha sa chevelure noire.

Et se dit, pénétré d'un chagrin infernal :

(( Triste amour du péché ! Somhrcs désirs du mal !

De l'orgueil du savoir gigantesques pensées !

Comment ai-je connu vos ardeurs insensées ? 31)0

Maudit soit le moment oii j'ai mesuré Dieu !

Simplicité du cœur, à qui j'ai dit adieu !

Je tremble devant toi, mais pourtant je t'adore ;

Je suis moins criminel puisque je t'aime encore ;

Mais dans mon sein flétri tu ne reviendras pas ! 395

Loin de ce que j'étais, quoi ! j'ai fait tant de pas !

Et de moi-même à moi si grande est la distance.

Que je ne comprends plus ce que dit Tinnocence ;

Je souffre, et mon esprit par le mal abattu,

Ne peut plus remonter jusqu'à tant de vertu. » 400

Le Tentateur se laisse charmer lui-même par le rêve de bonheur et les regrets dont il cherche astucieusement à séduire Eloa. Mais il se reprend, et ses « pleurs fallacieux », ses soupirs, ses sanglots, les appels émouvants de sa feinte détresse touchent l'âme de Tange. Irrésolue, hésitante, Eloa lui cède, en un élan de pitié et d'amour.

(( Oii me conduisez-vous, bel Ange ? — Viens toujours.

— Que votre voix est triste, et quel sombre discours ! N'est-ce pas Eloa qui soulève ta chaîne ?

J'ai cru t'avoir sauvé. — Non, c'est moi qui t'entraîne.

— Si nous sommes unis, peu m'importe en quel lieu ! 105 Nomme-moi donc encore ou ta Sœur ou ton Dieu !

— J'enlève mon esclave et je tiens ma victime.

— Tu paraissais si bon ! Oh ! qu'ai-je fait ? — Un crime.

''^" Salan semble ici viclinie de la « concupiscence de savoir ». Un des anges de Thomas Moore accusait de sa i'aute : <; le besoin de

ce désir, hélas I si fatal et si daiiî'ereux... » (Cf. F. Baldensperger, p. 101.)

— Seras-tu plus heureux ? Du moins es-tu content ?

— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu? — Satan. ))410

Ecrit eu 1823, dans les Vosges ^.

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