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MYSTÈRE

« Sera-t-il dit que vous fassiez mourir le juste avec le méchant ? »

(Genèse.)

Le second Mystère de Vigny, la Terre punie ou le Déluge^ fut écrit peu de temps après Eloa. Que le poëte se soit inspiré de Byron [Le Ciel et la Terre)^ de Moore [Les Amours des Anges)^ de Gessner {Tableau du Déluge)^ qu'il ait songé à Uinondation du Poussin, au Déluge de Girodet, cela ne fait aucun doute depuis les études de MM. Dupuy, Estève et Baldensperger. Mais l'unanimité des critiques reconnaît hautement l'originalité du poëte français. Attristé par le sombre problème de la souffrance de l'innocent, Vigny repose la question angoissée de la Genèse. « Sera-t-il dit que vous fassiez mourir le juste avec le méchant ? » (xviii-23.) Le châtiment exterminateur déchaîné par Jéhovah sur les générations impies, noiera sous ses flots implacables deux innocents. « O sujet d'épouvante à troubler le plus brave ! » Un ange a beau tenter d'excuser la Divinité en ces termes :

La mort de l'innocence est pour l'homme un mystère, Ne t'en étonne pas, n'y porte pas les yeux ; La pitié du mortel n'est point celle des Cieux, Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine...

le penseur reste confondu devant ce mystère contre lequel sa raison proteste. — Cette pièce parut en 1826, dans les Poèmes antiqiies et modernes ; elle était dédiée, en 1829, à M. Emile Deschamps.

La Terre était riante et daus sa fleur première ; Le jour avait encor cette même lumière

''*'0 Cf. le projet de poëme Satan sauvé. Journal, iufra. a) Cette indicatiou ne figure qu'à partir de 1829 (seconde édition) , 1 Ce magnifique alexandrin traduit le novitas florida miindi de Lucrèce. (E. Dupuy.)

LK DKLUGE 31

Qui du Ciel embelli couronna les hauteurs

Quand Dieu la fit tomber de ses doigts créateurs.

Rien n'avait dans sa forme altéré la nature,

Et des monts réguliers Timmense architecture

S'élevait jusqu'aux Cieux par ses degrés égaux,

Sans que rien de leur chaîne eût brisé les anneaux.

La forêt, plus féconde, ombrageait, sous ses dômes,

Des plaines et des fleurs les gracieux royaumes, 10

Et des fleuves aux mers le cours était réglé

Dans un ordre parfait qui n'était pas troublé.

Jamais un voyageur n'aurait, sous le feuillage,

Rencontré, loin des flots, l'émail du coquillage,

Et la perle habitait son palais de cristal ; 15

Chaque trésor restait dans l'élément natal,

Sans enfreindre jamais la céleste défense ;

Et la beauté du Monde attestait son enfance ;

Tout suivait sa loi douce et son premier penchant,

Tout était pur encor. Mais l'homme était méchant. 20

Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres, Avaient vu jusqu'au fond des sciences obscures ;

''' Cf. Genèse, r, 14-15. — M. Baldenspergcr, dans son élude sur Thomas Moore et Alfred de Vigny, écrit : a Le début des deux poèmes [Les Amours des Anges et Le Déluge], évoquant l'état de la Terre avant les cataclysmes neptuniens, ne manque pas d'offrir la plus exacte analogie ; « Le monde était dans sa fleur, dit Moore : les étoiles brillantes venaient de commencer leur course radieuse,... et le temps, jeune alors, comptait ses premiers jours par le soleil... La terre était alors plus près du ciel que dans ces jours de crime et de désolation. » — Dans le Voyage en Amérique, Chateaubriand écrivait : «Je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme des soleils et d'un coup de sa main fit rouler tous les mondes. >>

^'^ Cf. Genèse, i, 9. « Dieu dit encore : Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul lieu, et que l'élément aiùde apparaisse. »

"^0 Jbid., vr. — C'est le poète moderne qui décrit ici le tableau du mal que l'histoire du passé et la contemplation du présent lui permettent d'évoquer.

-"^ Le crime de l'humanité, c'est ici — contrairement au texte biblique — la concupiscence de connaître, la libido sciendi. — « Le besoin de connaître, cette soif insatiable qui s'irrite à mesure qu'on l'étanche, et qui devient joie ou douleur selon la source où l'on se désaltère... inon existence attachée au savoir... la science qui entraîne à sa suite le crime et le malheur... Cette soif de connaître tout ce que la Terre et le Ciel enserrent de plus rare..., ce désir, hélas ! si fatal

Les mortels savaient tout, et tout les affligeait ;

Le prince était sans joie ainsi que le sujet ;

Trente religions avaient eu leurs prophètes, 25

Leurs martyrs, leurs combats, leurs gloires, leurs défaites,

Leur temps d'indifférence et leur siècle d'oubli ;

Chaque peuple, à son tour dans l'ombre enseveli,

Chantait languissamment ses grandeurs effacées.

La Mort régnait déjà dans les âmes glacées... 30

Le crime universel s'élevait jusqu'aux Cieux. Dieu s'attrista lui-même et détourna les yeux.

Et cependant, un jour, au sommet solitaire

Du mont sacré d'Arar, le plus haut delà Terre,

Apparut une vierge et près d'elle un pasteur, 35

Tous deux nés dans les champs, loin d'un peuple imposteur;

Leur langage était doux, leurs mains étaient unies

Comme au jour fortuné des unions bénies ;

Ils semblaient, en passant sur ces monts inconnus.

Retourner vers le Ciel dont ils étaient venus ; 40

Et sans l'air de douleur, signe que Dieu nous laisse,

Rien n'eût de leur nature indiqué la faiblesse,

Tant les traits primitifs et leur simple beauté

Avaient sur leur visage empreint de majesté.

Quand du mont orageux ils touchèrent la cime, 15

La campagne à leurs pieds s'ouvrit comme un abîme.

C'était l'heure où la nuit laisse le ciel au jour :

Les constellations pâlissaient tour à tour ;

Et, jetant à la Terre un regard triste encore,

Couraient vers l'Orient se perdre dans Faurore, 50

Comme si pour toujours elles quittaient les yeux

Qui lisaient leur destin sur elles dans les Cieux.

et si dangereux... » Ainsi parle un ange chez Thomas Moore. Pour Vigny, la Pensée s'identifie avec la Tristesse (Cf. Satan sauvé.)

-' Leur temps d'indifférence : le fameux Essai de Lamennais avait paru de 1817 à 1823.

■''^ Tristesse romantique.

'■'' 1829 : la majesté.

•'■- C'est en Orient que naquit, suivant la tradition, l'astrologie.

Le Soleil, dévoilant sa figure agrandie,

S'éleva sur les bois comme un vaste incendie ;

Et la Terre aussitôt, s'agitant longuement, 55

Salua son retour par un gémissement.

Réunis sur les monts, d'immobiles nuages

Semblaient y préparer l'arsenal des orages ;

Et sur leurs fronts noircis qui partageaient les cieux

Luisait incessamment l'éclair silencieux. 60

Tous les oiseaux, poussés par quelque instinct funeste,

S'unissaient dans leur vol en un cercle céleste ;

Gomme des exilés qui se plaignent entre eux.

Ils poussaient dans les airs de longs cris douloureux.

La Terre cependant montrait ses lignes sombres G5

Au jour pâle et sanglant qui faisait fuir les ombres ; Mais, si l'homme y passait, on ne pouvait le voir : Chaque cité semblait comme un point vague et noir. Tant le mont s'élevait à des hauteurs immenses ! Et des fleuves lointains les faibles apparences 10

Ressemblaient au dessin par le vent effacé Que le doigt d'un enfant sur le sable a tracé.

Ce fut là que deux voix, dans le désert perdues,

Dans les hauteurs deTair avec peine entendues,

Osèrent un moment prononcer tour à tour 15

Ce dernier entretien d'innocence et d'amour ;

« Comme la Terre est belle en sa rondeur immense ! La vois-tu qui s'étend jusqu'oii le Ciel commence ?

t)5 r)C Le poète anime de même la terre dans Le Mont des Oliviers, V. 33.

^^ L'arsenal des orages : périphrase précieuse, moins surprenante d'ailleurs sous la plume d'un soldat. Chateaubriand avait emijruuté à la Bible l'expression le trésor des orages (Martyrs).

(ji.c'i Réminiscence de vers célèbres du Dante, qui compare les essaims des voluptueux, emportés par la tourmente au second cercle de l'abînae, à des troupes d'étourueaux, et à des grues qui tracent dans l'air de longues files, en jetant des cris plaintifs. — Cf. B3'ron, Le Ciel et la Terre: « Les oiseaux de mer font entendre leurs cris... et voltigent autour de la cime de la montagne où jamais aucun d'eux n'osait prendre l'essor, »

*•'' Présage sinistre.

'"^ Vigny met en œuvre ici ses impressions de séjour aux Pyrénées.

La vois-tu s'embellir de toutes ses couleurs?

Respire un jour encorle parfum de ses fleurs, 80

Que le vent matinal apporte à nos montagnes.

On dirait aujourd'hui que les vastes campagnes

Elèvent leur encens, étalent leur beauté,

Pour toucher, s'il se peut, le Seigneur irrité.

Maisies vapeurs du Ciel, comme de noirs fantômes, 85

Amènent tous ces bruits, ces lugubres symptômes

Qui devaient, sans manquer au moment attendu,

Annoncer l'agonie à l'Univers perdu.

Viens, tandis que l'horreur partout nous environne,

Et qu'une vaste nuit lentement nous couronne, 90

Viens, ô ma bien-aimée ! et, fermant tes beaux yeux

Qu'épouvante l'aspect du désordre des Gieux,

Sur mon sein, sous mes bras repose encor ta tête.

Gomme l'oiseau qui dort au sein de la tempête ;

Je te dirai Tinstant où le Ciel sourira, 95

Et durant le péril ma voix te parlera. »

La vierge sur son cœur pencha sa tête blonde ;

Un bruit régnait au loin, pareil au bruit de l'onde,

Mais tout était paisible et tout dormait dans l'air ;

Rien ne semblait vivant, rien, excepté l'éclair. loo

Le pasteur poursuivit d'une voix solennelle :

« Adieu, Monde sans borne, ô Terre maternelle :

Formes de l'horizon, ombrages des forêts.

Antres de la montagne, embaumés et secrets ;

Gazons verts, belles fleurs de l'Oasis chérie, 105

Arbres, rochers connus, aspects de la patrie !

Adieu ! tout va finir, tout doit être effacé.

Le temps qu'a reçu l'homme est aujourd'hui passé,

^^ Ce vers ne hautait-il pas la mémoire de Leçon te de Lisle quand il concevait son poème : Le sommeil du condor ?

97 Cf. Eloa, V. 55.

108 Dans Heaven and Earth, de Byron, se. n, E. Estève a trouvé le modèle que suit ici Vigny. « Réjouissons-nous ! crie à ses frères un des Esprits de la terre. La race abhorrée qui n'a pu garder son haut rang dans l'Eden, mais qui a écouté la voix de la science impuissante, touche à l'heure de hi inort ! Ce n'est pas lentement, ce n'est pas un à un, ce n'est pas par l'épée, ni par le chagrin, ni sous les années, ni par le déchirement du cœur, ni sous l'action minante du temps.

LE DKLUGE 3o

Demain rien ne sera. Ce n'est point par 1 cpée,

Postérité d'Adam, que tu seras frappée, iiu

Ni par les maux du corps ou les chagrins du cœur ;

Non, c'est un élément qui sera ton vainqueur.

La Terre va mourir sous des eaux éternelles.

Et l'Ange en la cherchant fatiguera ses ailes.

Toujours succédera, dans l'univers sans bruits, fl5

Au silence des jours le silence des nuits.

L'inutile Soleil, si le matin l'amène,

N'entendra plus la voix et la parole humaine ;

Et, quand sur un flot mort sa flamme aura relui,

Le stérile rayon remontera vers lui. 1-20

Oh ! pourquoi de mes yeux a-t-on levé les voiles ?

Comment ai-je connu le secret des étoiles ?

Science du désert, annales des pasteurs !

Cette nuit, parcourant vos divines hauteurs

Dont l'Egypte et Dieu seul connaissent le mystère, 125

Je cherchais dans le Ciel l'avenir de la terre ;

Ma houlette savante, orgueil de nos bergers,

Traçait l'ordre éternel sur les sables légers,

Comparant, pour fixer l'heure où l'étoile passe,

Les cailloux de la plaine aux lueurs de l'espace. 130

Tous les vents mugissaient, les montagnes tremblèrent, Des fleuves arrêtés les vagues reculèrent. Et du sombre horizon dépassant la hauteur, Des vengeances de Dieu l'immense exécuteur,

qu'ils doivent succomber ! Voici leur dernier lendemain ! La terre sera l'océan 1 et aucu^ souffle, sauf celui des vents, ne passera sur les flots sans Hmites.TLiCs anges fatigueront leurs ailes sans trouver un lieu où se poser. » {Byron, p. 380. i

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