Cf. plus haut V. 52, et Le Mont des Oliviers, v
'■^' Cette ample description du cataclysme dévastateur est incomparablement supérieure à telle page de Delille dont elle s'inspire.
i'^'* Noter le mot « vengeances ». — Cf. Cinq-Mars : « Oh I vendetta di Dio... O vengeance de Dieu... (Dante.) » (lin épigraj)he.)
L'Océan apparut. Bouillonnant et superbe, 135
Entraînant les forêts comme le sable et l'herbe,
De la plaine inondée envahissant le fond,
Il se couche en vainqueur dans le désert profond,
Apportant avec lui comme de grands trophées
Les débris inconnus des villes étouffées, liO
Et, là, bientôt plus calme en son accroissement.
Semble, dans ses travaux, s'arrêter un moment,
Et se plaire à mêler, à briser sur son onde
Les membres arrachés au cadavre du Monde.
Ce fut alors qu'on vit des hôtes inconnus 145
Sur les bords étrangers tout à coup survenus ;
Le cèdre jusqu'au Nord vint écraser le saule ;
Les ours noyés, flottants sur les glaçons du pôle,
Heurtèrent l'éléphant près du Nil endormi.
Et le monstre, que l'eau soulevait à demi, 150
S'étonna d'écraser, dans sa lutte contre elle,
Une vague où nageaient le tigre et la gazelle.
En vain des larges flots repoussant les premiers,
Sa trompe tournoyante (arracha les palmiers ;
Il fut roulé comme eux dans les plaines torrides, 155
Regrettant ses roseaux et ses sables arides.
Et de ses hauts bambous le lit flexible et vert,
Et jusqu'au vent de flamme exilé du désert.
Dans l'effroi général de toute créature,
La plus féroce même oubliait sa nature ; 160
^•""^ Dans une ode célèbre adressée à Auguste, Horace évoque en quelques traits rapides le déluge de Deucalion et Pj'rrha. Il montre les poissons accrochés au soniniet des ormes et les daims effarés nageant sur la mer débordée. (Odes, l, 2.) Mais Vign3% comme l'a montré M. Lange [R. H. L. F., 1912] se souvient surtout de Chateaubriand. « Ce fut alors, lit-on dans le Génie du Christianisme, qu'au milieu des humides ténèbres, le reste des êtres Avivants, le tigre et l'agneau, l'aigle et la colombe... gagnèrent tous ensemble la roche la plus escarpée... du globe. » En vain les amis disputèrent aux ours cffraj'és la cime des chênes .. Les dépouilles de l'éléphant des Indes s'entassèrent dans les régions de la Sibérie. » (IV, 4.)
^•'^ Cf. Byron : u Les animaux les plus féroces étaient devenus timides et tremblants... Et bientôt la guerre, qui pour un moment avait cessé d'exister, exerça de nouvelles fureurs. Ce ne fut qu'avec du sang qu'on acheta sa nourriture,., n QLes Ténèbres, trad. Pichol.)
Les animaux n'osaient ni ramper ni courir :
Chacun d'eux résigné se coucha pour mourir.
En vain fuyant aux cieux l'eau sur ses rocs venue,
L'aigle tomba des airs, repoussé par la nue.
Le péril confondit tous les êtres tremblants. iOr.
L'homme seul se livrait à des projets sanglants.
Quelques rares vaisseaux, qui se faisaient la guerre.
Se disputaient longtemps les restes de la Terre ;
Mais, pendant leurs combats, les flots non ralentis
Effaçaient à leurs yeux ces restes engloutis. i'O
Alors un ennemi plus terrible que l'onde
Vint achever partout la défaite du Monde ;
La faim de tous les cœurs chassa les passions :
Les malheureux, vivants après leurs nations,
N'avaient qu'une pensée, effroyable torture, 1"3
L'approche de la mort, la mort sans sépulture.
On vit sur un esquif, de mers en mers jeté,
L'œil affamé du fort sur le faible arrêté ;
Des femmes, à grands cris, insultant la nature,
Y réclamaient du sort leur humaine pâture ; 180
L'athée, épouvanté devoir Dieu triomphant,
Puisait un jour de vie aux veines d'un enfant.
Des derniers réprouvés telle fut l'agonie.
L'amour survivait seul à la bonté bannie ;
Ceux qu'unissaient entre eux des serments mutuels, 185
Et que persécutait la haine des mortels,
S'offraient ensemble ù l'onde avec un flot tranquille,
Et contre leurs douleurs trouvaient un même asile.
Mais sur le mont Arar, encorloin du trépas, 190
Pour sauver ses enfants l'Ange ne venait pas ;
<'''J Cf. La Mort du Loup.
""'' Cf. Bj'ron, Les Ténèbres : « On ne connaissait plus l'amour ; toute la terre n'avait plus qu'une pensée, et c'était la pensée de la niort, d'une mort prochaine et sans gloire ; les tortures de la faim déchirèrent toutes les entrailles. Les hommes mouraient, et leurs os restaient sans sépulture comme leurs chairs. Les cadavres amaigris étaient dévorés par des hommes également exténués .. »
^"^ Le souvenir du Radeau de la Méduse était tout frais encore : le fameux tableau de Géricault date de 1819.
I8i i80 Idées romantiques, et conception personnelle de Vigny.
^^'^ L'Ange qui ne vient pas est le père du jeune pasteur, Em-
En vain le cherchaient-ils : les vents et les orages N'apportaient sur leurs fronts que de sombres nuages.
Cependant sous les flots montés également
Tout avait par degrés disparu lentement :
Les cités n'étaient plus, rien ne vivait, et l'onde 105
Ne donnait qu'un aspect à la face du monde.
Seulement quelquefois sur l'élément profond
Un palais englouti montrait l'or de son front ;
Quelques dômes, pareils à de magiques îles,
Restaient pour attester la splendeur de leurs villes. 200
Là parurent encore un moment deux mortels :
L'un, la honte d'un trône, et l'autre, des autels ;
L'un se tenant au bras de sa propre statue,
L'autre au temple élevé d'une idole abattue.
Tous deux jusqu'à la mort s'accusèrent en vain 205
De l'avoir attirée avec le flot divin.
Plus loin, et contemplant la solitude humide,
Mourait un autre roi, seul sur sa pyramide.
Dans l'immense tombeau s'était d'abord sauvé
Tout son peuple ouvrier qui l'avait élevé ; 210
Mais la mer implacable, en fouillant dans les tombes,
Avait tout arraché du fond des catacombes ;
manuel ; c'est sur ses conseils que ce dernier s'était réfugié sur le mont Arar, pour implorer la pitié du Seigneur,
*'^>^ Cf. Byron, ibid. « Le monde ne fut plus qu'un grand vide ; les villes, les contrées florissantes et populeuses ne formaient plus qu'une masse confuse... Les rivières, les lacs et l'Océan étaient calmes et muets ; rien ne troublait le silence de leurs profondeurs... »
"^^^ C'est le ton de Candide. Il semble que la destinée aveugle préserve les grands coupables plus longtemps que les innocents. — Cf. B3'^ron : « Il ne survécut que deux habitants d'une grande ville ; c'étaient deux ennemis. Ils se rencontrèrent auprès des tisons expiraiits d'un autel... »
-^^ Développement suggéré par Bj'ron : « Dans quelques heures les vagues submergeront les tombeaux des glorieux géants... » Cf. Génie du Christianisme (I, iv, 3) : ce II semble aux hommes qu'en entassant tombeaux sur tombeaux, ils cacheront ce vice capital de leur nature, qui est de durer peu... Mais ils se trahissent eux-mêmes..., car plus la pyramide funèbre est élevée, plus la statue vivante placée au sommet diminue, et la vie paraît encore bien plus petite quand l'énorme fantôme de la mort l'exhausse dans ses bras. » (M. Lange.)
'-^^0 Ouvrier. (Cf. Paris, v. 188.)
Les mourants et leurs dieux, les spectres immortels.
Et la race embaumée, et le sphinx des autels ;
Et ce roi fut jeté sur les sombres momies 215
Qui, dans leurs lits flottants, se heurtaient endormies.
Expirant, il gémit de voir à son côté
Passer ses demi-dieux sans immortalité.
Dérobés à la mort, mais reconquis par elle
Sous les palais profonds de leur tombe éternelle ; 220
Il eut le temps encor de penser une fois
Que nul ne saurait plus le nom de tant de rois,
Qu'un seul jour désormais comprendrait leur histoire,
Car la postérité mourait avec leur gloire.
Rien ne se voyait plus, pas même des débris ; 225
L'univers écrasé ne jetait plus ses cris.
Quand la mer eut des monts chassé tous les nuages.
On vit se disperser l'épaisseur des orages ;
Et les rayons du jour, dévoilant leur trésor,
Lançaient jusqu'à la mer des jets d'opale et d'or ; 230
La vague était paisible, et molle et cadencée,
En berceaux de cristal mollement balancée ;
Les vents, sans résistance, étaient silencieux ;
La foudre, sans échos, expirait dans les cieux ;
Les cieux devenaient purs, et réfléchis dans l'onde, 235
Teignaient d'un azur clair l'immensité profonde.
214 Pjij. m^ anachronisme semblable à celui du v. 21, le poëte suppose le déhige postérieur à la civilisation égj'^pticnnc.
2^'' Lits flottants : dans les Poèmes de la mer (Les naufragés), Autran compare les vagues à des « sépulcres mouvants ».
'^-■'* En contempteur byronien des dieux, le roi vient de l'cfuser de prendre passage dans l'arche. Il a lancé sa malédiction contre Noc et les siens. Le déluge monte toujours.
^*'^ Ce tableau radieux, dont V ignj^ a trouvé quelques teintes chatoyantes sur la palette de Moore, contraste avec les scènes d'épouvante et de désolation qui précèdent.
Tout s'était englouti sous les flots triomphants.
Déplorable spectacle ! excepté deux enfants.
Sur le sommet d Arar tous deux étaient encore,
Mais par l'onde et les vents battus depuis l'aurore. 2i0
Sous les lambeaux mouillés des tuniques de lin,
La vierge était tombée aux bras de l'orphelin ;
Et lui, gardant toujours sa tête évanouie,
Mêlait ses pleurs sur elle aax gouttes delà pluie-
Cependant lorsqu'enfin le soleil renaissant 245
Fit tomber un rayon sur son front innocent,
^^' Ce touchant épisode d'Eninianuel et de la vierge, « derniers survivants de l'humanité condamnée, attendant au sommet du mont Arar, dans les bras l'un de l'autre, le flot qui doit les engloutir » est imité, avec une sobriété magistrale et un sens fort délicat de la plastique, du Tableau du Déluge de Gessner, l'auteur des Idylles. (Cf. E. Estève, Gessner et A. de Vigny, R. H. L. F., 1910.)
« Le front sourcilleux d'un rocher s'élevait seul encore du fond des eaux... C'est sur ce sommet que Semin, jeune homme généreux, avait sauvé Sémire, sa bien-aimée .. Ils étaient seuls, les flots avaient englouti tout le reste ; ils étaient seuls au milieu de l'orage et des vents furieux... Sémire pressa son amant contre son cœur palpitant ; des larmes, mêlées avec les gouttes de la pluie, ruisselaient le long de ses joues pâles ; elle dit avec des paroles entrecoupées : « Il n'est plus de salut pour nous, ô mon bien-aimé !... Vois-tu ce flot? qu'il est terrible 1 Le vois-tu à la lueur des éclairs ? Comme il s'avance ! » Elle dit, et se pencha sur le sein de Semin.
« Les bras défaillants de Semin serrèrent la jeune fille évanouie ; ses lèvres tremblantes se tui'cnt ; il ne voj'^ait plus la destruction d'alentour, il ne voit que son amante évanouie penchée sur son sein ; et à cette vue il ressent plus que les angoisses de la mort. Il baisa ses joues pâles, lavées par l'eau froide de la pluie, et la pressant plus fort contre son sein, il dit : « Sémire, ma chère Sémire, réveilletoi I... »
« Il dit, et elle se réveilla : elle tourna sur lui un regard dans lequel étaient exprimées la tendresse la plus vive et l'affliction la plus profonde. Jetant ensuite la vue sur la destruction, elle s'écria : « O Dieu ! ô Juge ' il n'est donc plus de salut, plus de miséricorde pour nous ? Oh ! comme les eaux se précipitent ! comme le tonnerre gronde autour de nous I Quelles terreurs manifestent la vengeance implacable de l'Eternel ! O Dieu, nos années s'écoulaient dans l'innocence . . . Mais qvie dit mon cœur déchiré ' O Dieu, pardonne : nous mourons. Qu'est-ce que l'innocence de l'honame devant toi ? » « Et Semin lui répond :
« Relève ton courage. Une éternité de bonheur nous attend au delà de cette vie... Oui, ma chère Sémire, élevons nos mains vers Dieu. Est-ce à des mortels de juger de ses voies ? Celui dont le souffle nous a animés envoie la mort aux justes et aux injustes... » '^'^ L'orphelin : Emmanuel avait perdu sa mère.
Par la beauté du jour un moment abusée,
Comme un lis abattu, secouant la rosée.
Elle entrouvrit les yeux et dit : « Emmanuel !
Avons-nous obtenu la clémence du Ciel ? 250
J'aperçois dans l'azur la colombe qui passe.
Elle porte un rameau ; Dieu nous a-t-il fait grâce ?
— La colombe est passée et ne vient pas à nous.
— Emmanuel, la mer a touché mes genoux.
— Dieu nous attend ailleurs à l'abri des tempêtes. 255
— Vois-tu l'eau sur nos pieds? — Vois le ciel sur nos têtes !
— Ton père ne vient pas ; nous serons donc punis ?
— Sans doute après la mort nous serons réunis.
— Venez, Ange du ciel, et prêtez-lui vos ailes !
— Recevez-la, mon père, aux voûtes éternelles ! » 2G0
Ce fut le dernier cri du dernier des humains .
Longtemps, sur l'eau croissante élevant ses deux mains,
Il soutenait Sara par les flots poursuivie ;
Mais, quand il eut perdu la force avec la vie,
Par le ciel et la merle monde fut rempli, 2C5
Et l'arc-en-ciel brilla, tout étant accompli.
Ecrit à Oloron, dans les Pyrénées, en 1823.
'2''*^ Reflet loinluin de vers célèbres de Virgile, dans l'épisode de Nisus et Euryale : {Enéide, IX, 4;}5.) — On lisait déjà au chant II d'Héléna :
Quand un lis parfumé qu arrose l'Ilissus,
De son beau vêtement oourbe les blancs tissus,
Sous l'injure des vents et de la lourde pluie,
S'il advient qu'un rayon pour un moment l'essuie,
Son front alors s'élève, et, fier dans son réveil,
Entr'ouvre un sein humide et cherche son soleil...
^j' La colombe de l'arche ne rapporta à Noc le rameau d'olivier qu'après que les eaux s'étaient retirées de dessus la terre. Sainte-Beuve relevait nialignement de tels petits désaccords ou légères inadvertances dans l'œuvre de Vigny.
'iiiii Dans la Genèse, l'arc d'alliance ne brille dans les nuées qu'une fois la terre sèche du déluge, signe de réconciliation du Seigneur avec l'homme. Il brille ici, une l'ois accomplie la vengeance du (( Dieu jaloux ».
On lisait à la page 67 du volume des Poèmes de 1822 : « On éprouve un grand charme à remonter par la pensée jusqu'aux temps antiques : c'est peut-être la même qui entraîne un vieillard à se rappeler ses premières années d'abord, puis le cours entier de sa vie. La Poésie, dans les âges de simplicité, fut toute (51c) entière vouée aux beautés physiques de la nature et de l'homme ; chaque pas qu'elle a fait ensuite avec les sociétés, vers nos temps de civilisation et de douleurs, a semblé la mêler à nos arts ainsi qu'aux souflFrances de nos âmes ; à présent, enfin, sérieuse comme notre Religion et la Destinée, elle leur emprunte ses plus grandes beautés. Sans jamais se décourager, elle a suivi l'homme dans son grand voyage, comme une belle et douce compagne.
« J'ai tenté dans notre langue quelques-unes de ses couleurs, en suivant aussi sa marche vers nos jours. »