LA FILLE DE JEPHTÉ
POEME
Le vœu imprudent de Jephté et le sacrifice qu'il doit faire de sa fille au « cruel dieu des Juifs » n'est guère moins connu des poètes que l'histoire d'Iphigénie. Sans parler des tragiques qui mirent ce terrible drame à la scène, Chateaubriand y fait allusion dans les Martyrs : « Comme la fille de Jephté, elle ne demandait à son père qu'un moment pour pleurer son sacrifice sur la montagne. »
« La Fille de Jephté, écrit M. Estève, doit peut-être à la Jeplitlia's daiighter des Mélodies hébraïques l'indication du sujet, et le choix du rythme dans lequel elle est écrite. »
En effet, « ces stances de quatre vers à rimes plates étaient une nouveauté dans la métrique française ; Vigny paraît avoir été satisfait de la trouvaille, car il est revenu plusieurs fois à cette combinaison. » [Cf. la Neige, le Cor, l'invocation à la Grèce du IP chant d'Héléna.]
Cependant la VIP des Mélodies liébraiqxics^ courte pièce de 20 vers, n'est que l'expression des regrets virginaux et du courage antique de la fille de Jephté. L'originalité de Vigny reste entière, aussi bien à l'égard de Byron qu'à l'égard de Chénier, auteur de La jeune Tarentine. Notre poète avait sans doute pratiqué avec profit les œuvres de ces deux grands devanciers du romantisme, mais c'est en relisant la Bible — et non pas seulement la petite Bible qu'il plaçait toujours dans le sac d'un de ses soldats, mais la Bible enrichie de commentaires exégétiques, éclairée par les recherches des plus savants ecclésiastiques du xvii^ et du xviir- siècle, — qu'il composa son poème (Cf. Livre des Juges.)
Pourtant, dans cette paraphrase, souvent très voisine du texte biblique, sa personnalité de poète et de penseur ne laisse pas de s'affirmer, en même temps que sa faculté dramatique.
« Et de là vient la coutume qui s'est toujours observée depuis en Israël.
« Que toutes les filles d'Israël s'assemblent une fois l'année, pour pleurer la fille de Jephté de Galaad, pendant quinze jours. »
{Juges, eh. xi, v. 40.)
Voilà ce qu'ont chanté les filles d'Israël,
Et leurs pleurs ont coulé sur l'herbe du Carmel :
— Jephté de Galaad a ravagé trois villes ;
Abel I la flamme a lui sur tes vignes fertiles I
Aroër sous la cendre éteignit ses chansons,
Et Mennith s'est assise en pleurant ses moissons !
Tous les guerriers d'Ammon sont détruits et leur terre
Du Seigneur notre Dieu reste la tributaire.
Israël est vainqueur, et par ses cris perçants
Reconnaît du Très Haut les secours tout-puissants. 10
A l'hymne universel que le désert répète
Se mêle en longs éclats le son de la trompette.
Et l'armée, en marchant vers les tours de Maspha,
Leur raconte de loin que Jephté triompha.
Le peuple tout entier tressaille de la fête. 15
Mais le sombre vainqueur marche en baissant la tête ; Sourd à ce bruit de gloire, et seul, silencieux. Tout à coup il s'arrête, il a fermé ses yeux.
■•-^ L'histoire douloureuse de La fille de Jephté coniinence, ainsi que La Jeune Tarentine, par une sorte d'accord plaintif. M. P. -M. Masson y voit la reprise en stj'^le biblique de l'Elégie de Chénier {R. H. L. F., 1909, I.) — Carirel : montagne voisine de Jérusalem.
3 l^"" texte : vingt. C'était le chiffre de la Bible, mais Vigny a craint la cacophonie.
^ S'est assise : attitude du deuil chez les Israélites.
8 1er texte :
Tous les guerriers d'Ammon ont aUristé leurs mères Et leurs veuves ont bu l'eau des larmes amères.
^-1^ H. Alline décèle ici un souvenir du Cantique de Moïse et de son armée. Exode, xv. — Comme dans Moïse, Vigny tire ici un merveilleux parti des beaux noms hébraïques.
1*'-^'^ Le farouche dévastateur ressemble ici au Moïse romantique de Vigny.
I8 iy Tous les critiques s'accordent à voir dans ces vers une imitation de Chénier. (Cf, La Jeune Tarentine.)