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LA FILLE DE JEPHT

Il a ferme ses yeux, car au loin, de la ville,

Les vierges, en chantant, d'un pas lent et tranquille -20

Venaient ; il entrevoit le chœur religieux.

C'est pourquoi, plein de crainte, il a fermé ses yeux.

Il entend le concert qui s'approche et l'honore,

La harpe harmonieuse et le tambour sonore.

Et la lyre aux dix voix, et le Kinnor léger, 25

Et les sons argentins du Nebel étranger.

Puis, de plus près, les chants, leurs paroles pieuses,

Et les pas mesurés en des danses joyeuses,

Et, par des bruits flatteurs, les mains frappant les mains,

Et de rameaux fleuris parfumant les chemins. 30

Ses genoux ont tremblé sous le poids de ses armes ; Sa paupière s'entr'ouvre à ses premières larmes : C'est que, parmi les voix, le père a reconnu La voix la plus aimée à ce chant ingénu :

<( 0 vierges d'Israël ! Ma couronne s'apprête 35

La première à parer les cheveux de sa tête ; C'est mon père, et jamais un autre enfant que moi N'augmenta la famille heureuse sous sa loi. »

Et ses bras à Jephté donnés avec tendresse, Suspendant à son col leur pieuse caresse : 50

(( Mon père, embrassez-moi ! D'où naissent vos retards ? Je ne vois que vos pleurs et non pas vos regards.

20-2i E^ niahïl endroit de la Bible, les vainqueurs sont accueillis par des chœurs en Uesse, par des chants accompagnés de danses.

-2.").-jti Chateaubriand autorisait Vignj' à employer ces mots exotiques. Il parle du Cinnor au 11° livre des Martyrs. — Non content de lire la Bible dans une édition portative, Vign3% poëte érudit, soucieux d'exactitude et de vérité historique, s'était renseigné dans les ouvrages spéciaux : les Dissertations du bénédictin Dom Calmet, et Les mœurs des Israélites, par Claude Fleury. H. Alline l'a parfaitement montré (R. II. L. F., 1907, Deux sources inconnues des premiers poèmes bibliques de Vigny.^ — Le Kinnor était une harpe, une cithare ; le Nebel, une lyre, qu'on croj^ait d'origine phénicienne (d'où étranger).

35 3« i^^ fjiie (jg Jephté parle comme l'Iphigénie de Racine.

'^0 1829 : cou, au lieu de col.

^'^ Un peu subtil.

Je n ai point oublié l'encens du sacrifice :

J'offrais pour vous hier la naissante génisse.

Qui peut vous affliger ? Le Seigneur n'a-t-il pas 45

Renversé les cités au seul bruit de vos pas ?

— « C'est vous, hélas ! c'est vous, ma fille bien-airaée ? Dit le père en rouvrant sa paupière enflammée. Faut-il que ce soit vous ! ô douleur des douleurs !

Que vos embrassements feront couler de pleurs ! 50

Seigneur, vous êtes bien le Dieu delà vengeance , En échange du crime il vous faut l'innocence. C'est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux ! Je lui dois une hostie, ô ma fille ! et c'est vous 1

— Moi ! )) dit-elle. Et ses yeux se remplirent de larmes. 55 Elle était jeune et belle, et la vie a des charmes.

Puis elle répondit : « Oh ! si votre serment Dispose de mes jours, permettez seulement

Qu'emmenant avec moi les vierges mes compagnes, J'aille, deux mois entiers, sur le haut des montagnes, GO Pour la dernière fois errante en liberté, Pleurer sur ma jeunesse et ma virginité !

Car je n'aurai jamais, de mes mains orgueilleuses, Purifié mon fils sous les eaux merveilleuses ;

*9 1829 : ô douleurs.

51-S3 Jephté devient un contempteur de la divinité. Scandalisé de la peine infligée à l'innocent, il retient à peine la malédiction impie. C'est un Jephté moderne, « byronien » même, a-t-on dit. » Cf. Le Déluge, et Moïse, v. 108.

^ Hostie : victime (sens latin, usuel au xvii* siècle). « Les Israélites, écrit C- Fleury, étaient fort religieux à observer leurs vœux et leurs serments. Pour leurs vœux, l'exemple de Jephté n'est que trop fort... »

^^ Sans cesser d'être simple et sobre, le récit de Vigny est plus dramatique, plus humain que le farouche récit du Livre des Juges.

^1 Errante : à l'exeinple de Chénier, Vigny afifectionne cette déclinaison du participe présent.

^-^ et suiv. « On estimait malheureuses les filles qui mouraient sans être mariées. Tel fut le sujet des lamentations de la fille de Jephté. » (Pleury.) Antigone, Polyxène, Iphigénie expriment de semblables regrets avant d'aller à la mort. Qui ne se rappelle la mort d'Atala et les plaintes de La jeune captive y

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