LA TRAVERSEE
Quand la belle Sérieuse 15
Pour l'Egypte appareilla,
Sa figure gracieuse
Avant le jour s'éveilla ;
A la lueur des étoiles
Elle déploya ses voiles, 20
Leurs cordages et leurs toiles,
Comme de larges réseaux,
Avec ce long bruit qui tremble,
Qui se prolonge, et ressemble
Au bruit des ailes qu'ensemble 25
Ouvre une troupe d'oiseaux.
Dès que l'ancre dégagée
Revient par son câble à bord,
La proue alors est changée,
Selon l'aiguille et le Nord. 30
La Sérieuse l'observée,
Elle passe la réserve.
Et puis marche de conserve
^^-^'' Ces deux vers, repris du début de la strophe, reviendront encore à la fin du poëme. M. Lauvrière voit dans ce leitmotiv une imitation des ballades anglaises. — Nous supprimons délibérément une page fort prosaïque, sur laquelle avait peiné Vigny, à plusieurs reprises C'est une revue de tous les ports de F'rance, qui s'achève sur ce vers :
Mais Toulon [le Havre, 1829] a lancé La Sérieuse en mer.
^^' La Sérieuse, bâtiment de 36 canons et 270 hommes d'équipage. î>9 3o Vers gauches et contournés.
Avec le grand Orient :
Sa voilure toute blanche 35
Comme un sein gonflé se penche :
Chaque mât, comme une brandie,
Touche la vague en pliant.
Avec sa démarche leste,
Elle glisse et prend le vent, 40
Laisse à l'arrière VAlcestey
Et marche seule à Tavant.
Par son pavillon conduite.
L'escadre n'est à sa suite
Que lorsqu'arrêtant sa fuite, 45
Elle veut l'attendre enfin :
Mais de bons marins pourvue,
Aussitôt qu'elle est en vue,
Par sa manœuvre imprévue,
Elle part comme un dauphin. 50
Comme un dauphin elle saute, Elle plonge comme lui Dans la mer profonde et haute, Où le feu Saint-Elme a lui.
■*'' h'Orient, ua des 13 vaisseaux de ligne de la flotle de Brueys ; de inême l'Alceste, le Spartiate, le Franklin.
37 38 Un marin chicanerait le poëte sur ces vers. — Byron, qui avait navigué, chantait dans Childe Harold (III, 2) : « Me voilà donc de nouveau sur les mers !... Quand le mât du navire battu par les vents tremblerait comme le roseau flexible, quand même les voiles déchirées voleraient en lambeaux dans les airs, je poursuivrais encore ma route... » (Trad. Pichot.)
f)0 5i Noter la reprise, fort gracieuse.
•'>4 Feu Saint-Elme, ou Castor et Pollux, « petites flammes ou lumières que l'on voit lorsqu'il fait de l'orage sur mer, aux pavillons, aux cordages, aux mâts, aux vergues... une ou deux ou plusieurs à la fois ». {Météorologie, du P. Cotte.) Ce sont des phénomènes électriques.
Le feu serpente avec grâce ; 55
Du gouvernail qu il embrasse
Il marque longtemps la trace,
Et l'on dirait un éclair
Qui, n'ayant pu nous atteindre.
Dans les vagues va s'éteindre, 60
Mais ne cesse de les teindre
Du prisme enflammé de l'air.
Ainsi qu'une forêt sombre
La flotte venait après,
Et de loin s'étendait l'ombre 65
De ses immenses agrès.
En voyant le Spartiate,
Le Franklin et sa frégate,
Le bleu, le blanc, l'écarlate,
Décent mâts nationaux, 70
L'armée, en convoi, remise
Comme en garde à UArténiise,
Nous nous dîmes : « C'est Venise
Qui s'avance sur les eaux. »
Quel plaisir d'aller si vite, 15
Et de voir son pavillon,
Loin des terres qu'il évite,
Tracer un noble sillon !
Au large on voit mieux le monde,
Et sa tête énorme et ronde 80
Qui se balance et qui gronde,
Comme éprouvant un affront.
Parce que Ihomme se joue
'*^ Cent : Vigny ne suit pas le précepte de Malherbe selon lequel il faut « nombrer nécessairement ». La flotte qui avait appareillé le 19 mai 1798 comprenait 400 transports, 13 vaisseaux de ligne et 4 frégates. — Cf. Servitude et grandeur mililaires, infra.
De sa force, et que la proue,
Aiusi qu'une lourde roue, 85
Fend sa route sur son front.
Quel plaisir 1 et quel spectacle
Que l'élément triste et froid
Ouvert ainsi sans obstacle
Par un bois de chêne étroit ! 90
Sur la plaine humide et sombre,
La nuit, reluisaient dans l'ombre
Des insectes en grand nombre.
De merveilleux vermisseaux,
Troupe brillante et frivole, 95
Comme un feu follet qui vole,
Ornant chaque banderole
Et chaque mât de vaisseaux.
Et surtout la Sérieuse
Etait belle, nuit et jour ; iOO
La mer, douce et curieuse
La portait avec amour.
Comme un vieux lion abaisse
Sa longue crinière épaisse,
84.85 L'image, qui n'est point très heureuse, semble une réminiscence des Orientales. (Le Ravin, XVII, avril 1828.)
Un ravin de ces monts coupe la noire crête, Comme si, voj'ageant du Caucase au Cédar, Quelqu'un de ces Titans que nul rempart n'arrête
Avait fait passer sur leur tète
La roue immense de son char.