X ALFRED DE VIGNY : ŒUVRES CHOISIES
guerre. Année bien triste pour le jeune officier ! Tout légitimiste qu'il fût d'origines et d'affections, le déchirement de la France dut ulcérer son cœur de Français. Et bientôt il avait la douleur de fermer les yeux à son père (fin 1816).
Puis commença pour lui la vie monotone et machinale de caserne et de garnison. Mieux partagé que tant d'autres, du château de Vincennes ou de Courbevoie, « à portée de Paris et le plus souvent à la ville », il trouvait près de sa mère, ou dans le premier Cénacle, chez les Deschamps, une diversion bien chère au fils et aussi au poëte. Car il menait souvent la vie retirée d'un « lévite », d'un (( bénédictin » ; il reprenait ses études par la base, dans ses veilles silencieuses. Admirateur enthousiaste de l'antiquité, comme de la Bible, il faisait des œuvres de Chateaubriand et de Mme de Staël ses livres de chevet, mêlant aux écrivains de France les maîtres étrangers : Shakspeare et Byron, Klopstock et Gœthe, Milton et Dante, le Tasse, Ossian, etc. Surpris lui-même de retrouver dans sa mémoire des traces lumineuses de ses études « manquées », il fortifiait son talent par de patientes recherches et par des essais assez heureux. Après avoir entendu la préface et le premier acte d'une tragédie de Julien V Apostat, sortie de la plume du jeune lieutenant de la garde, un juge encourageant lui dit : (( Souvenez-vous de ceci : à dater d'aujourdhui, vous avez conquis votre indépendance. »
Voilà qui le consolait de la servitude du métier dont il était désenchanté pour toujours. Il s indignait de la suffisance de certains hommes nuls, ses supérieurs ; affable avec ses inférieurs — attitude fâcheuse aux yeux des ultra impénitents, en ces temps de conspirations militaires — sa « froideur parut une opposition permanente». On ne lui reconnaissait pas le feu sacré ; sa distraction naturelle passait pour du dédain.
« Cette distraction était pourtant ma plus chère ressource contre les fatigues mortelles dont on accablait mon pauvre corps si délicatement conformé et qui aurait succombé ù de plus longs services ; car après treize ans, le commandement me causait des crachements de sang assez douloureux. La distraction me soutenait, me berçait, dans les rangs, sur les grandes routes, au camp, à cheval, à pied, en commandant même, et me parlait à l'oreille de poésie et d émotions divines nées de l'amour, de la philosophie et de l'art... J'étais donc bien déplacé dans l'armée. Je portais la petite Bible que vous avez vue dans le sac d'un soldat de ma compagnie. J'avais Eloa, j'avais tous mes