XII ALFRED DE VIGNY : ŒUVRES CHOISIES
A partir du le avril 1825, le capitaine de Vigny ne servit plus à son régiment. Il obtenait congé sur congé, prolongation sur prolongation, par la voie hiérarchique quelquefois, mais aussi par une voie plus directe que lui ouvrait sa parenté avec le colonel comte de Glérambault. Capable sans doute d'abnégation, il manquait au futur auteur de Servitude et grandeur militaires certaines des moindres vertus du soldat. Enfin, le 13 mars 1827, il demandait au ministre de la guerre sa mise en réforme. On le reconnaît (( atteint de pneumonie chronique et d'hémoptysie assez fréquente ». Sa réforme fut prononcée le 22 avril. Ne rappelle-t-ii pas, dans son Journal, qu'en 1819 il crachait le sang ? « Je marchai une fois d'Amiens à Paris par la pluie avec mon bataillon, crachant le sang sur toute la route et demandant du lait à toutes les chaumières, mais ne disant rien de ce que je souffrais... )) Au printemps de 1827, il quitta l'uniforme, mais combien d'indices légers, combien de plis profonds de son caractère, révélaient encore en lui le soldat!
Et plus d'une fois peut-être le poète du More de Venise murmura-t-il avec un sourire amer l'adieu d'Othello à ses rêves de guerre :
Adieu, beaux bataillons aux panaches flottants ; Adieu, guerre, adieu, toi dont les jeux éclatants Font de l'anibition une vertu sublime ! Adieu donc le coursier que la trompette anime, Et ses hennissements, et le bruit du tambour. L'étendard qu'on déploie avec des cris d amour 1 Appareil, pompe, éclat, cortège de la gloire. Et vous, nobles canons qui tonnez la victoire Et qui semblez la voix formidable d'un dieu !
Si sa tâche de soldat était terminée — sans gloire, et par une déconvenue, il allait pouvoir se consacrer sans réserve, sans scrupule, à la tâche poétique qu'il s'était dès longtemps assignée.
C'est dans le journal de Victor Hugo : le Conservateur littéraire, qu'il avait fait ses débuts (décembre 1820) par un article signé A. de V., sur les Œuvres complètes de lord Byron, et par une pièce de vers intitulée le Bal, signée le Comte Alfred de Vigny. Dans les Tablettes romantiques, éditées par Abel Hugo, il figurait avec la Prison, poème, et la Neige, ballade (1823).
Il envoie prose et vers ù la Muse Française (juillet 1823iuilletl824).
Déjà, en mars 1822, avait paru le volume in-8, anonyme, où
INTHODUCÏION XIII
Hélèna précédait un recueil de poëmes ; la Dryade^ Symétluu le Somnambule, sous le titre Pokmes antiques ; la Fille de Jephté, le Bain, La Femme adultère. Poèmes judaïques, et trois Poèmes modernes : la Prison, le Bal, le Malheur.
Anonyme encore, paraissait en juillet 1822, toujours à Paris, le Trapiste {sic), satire politique, où le légitimisme de l'auteur se donnait carrière, mais dont la dynastie ne lui sut pas gré.
Deux ans après, Eloa voyait le jour. En 1826 les Poèmes antiques et modernes comprenaient, outre les pièces déjà connues, le Déluge, Moïse, Dolorida, le Trappiste, la Neige, le Cor. Le roman de Cinq-Mars, ou Une conspiration sous Louis XIII avait d'ailleurs plus de succès que tels admirables poëmes. « Oh ! faites-nous des Cinq-Mars, lui disait-on de toutes parts, c est là votre genre. )» Bien qu'à l'entendre il eût composé cet « ouvrage a public... pour faire lire les autres », le poète se sentait d'autant plus mortifié qu'il avait conscience de son talent. « Première et forte blessure, blessure fièrement cachée, mais profondément ressentie », écrira Sainte-Beuve, quelques années plus tard ^.
Mais voici que laissant l'épée pour la plume, de Vigny se lançait dans ce qu'il appelle lui-même, plus tard, non sans désenchantement, a la carrière des lettres ». Installé faubourg Saint-Honoré ^, trop indépendant, — trop gentilhomme aussi, — trop jaloux de sa liberté pour entrer autrement qu'en passant dans « la grande boutique romantique »,il ne sutpas fomenter ses succès.
Et pourtant qui méritait mieux les succès poétiques que lui ? Abstraction faite de Madame de Soubise, de La Frégate « la Sérieuse », où le noble « moraliste épique » se détourne de sa voie et force son talent, le vrai créateur de l'œuvre d'avenir, le plus original représentant de l'école nouvelle, le plus penseur des « enfants du siècle », c'était Alfred de Vigny. Les dates ont leur éloquence : Moïse est de 1822 ; — Eloa, ce mystère écrit dans les Vosges en 1823, achevé à Bordeaux, parut en 1824. Si le romantisme philosophique et symbolique était né, Vigny n'en était-il pas le vrai père — en France du moins ?
* Malignité, jalousie, c'est vite dit quand il s'agit du grand critique. Las d'entendre répéter certaines antiennes et de retrouver partout certains clichés, il a réagi, parfois avec humeur, exccssivenient sévère dans sa mise au point.
2 30, rue de Miromesnil ; — Vigny demeura ensuite, jusqu'à sa mort, 6, rue des Ecuries d'Artois.