XIV ALFRED DE VIGNY : ŒUVRES CHOISIES
« La philosophie des Destinées est déjà dans les poëmes bibliques de 1822et de 1826, » écrit fort justement M. G, Lanson * . Le mof profond et inaltérable, dont les vers de Vigny restent la confidence hautaine et discrète, s'était assimilé le monde et avait systématisé ses pensées quarante ans avant le codicille pessimiste du Mont des Oliviers.
Sainte-Beuve lui-même, peu suspect — dès l'époque de Chatterton — de partialité à l'égard de notre poète, se gardait, en 1835 ^, de « diminuer aucunement son caractère d'originalité et l'idée qu'on se doit faire de la puissance solitaire et méditative empreinte dans ses poëmes ». Aucun des poètes de sa volée, Lamartine et Hugo même, ne lui semble plus « imprévu, plus étrange,., d'une filiation moins commode à saisir y\ La postérité a adopté le jugement du critique. (( D'où sont sortis, en effet, Moîse^ Eloa, Dolorida ? Forme de composition, forme de style, d'où cela est-il inspiré ? » Parmi « les âmes orphelines, sans parents directs en littérature française », Vigny lui paraît (( un orphelin de bonne famille qui a des oncles et des grands-oncles à l'étranger (Dante, Shakspeare, Klopstock, Byron) : l'orphelin, rentré dans sa patrie, parle... avec une exquise élégance... la plus noble langue française qui se puisse imaginer. ))
Vigny savait la Bible par cœur, il lisait et relisait Homère, Chénier, Chateaubriand — qu'il avait personnellement approché — plus encore. Il puise à bien d'autres sources : anglaises, allemandes, italiennes, espagnoles, décelées avec une heureuse méthode par MM. Dupuy, Estève, Baldensperger, et plus d'un érudit de la Revue d'Histoire littéraire de la France. Excitée par la pensée d'autrui, souvent alimentée d'emprunts, sa pensée s'affirme toujours originale. Les souvenirs, les réminiscences se trouvent fondus et absorbés « goutte à goutte dans une organisation concentrée, fine et puissante ». (Sainte-Beuve.)
Quels que soient l'éclat et la force des Odes de Victor-Marie Hugo, combien Moïse mérite mieux le titre de chef-d'œuvre. Pour exhaler les angoisses du génie et le veuvage de cœur du poète, Vigny s'interdit l'effusion lyrique du romantisme lamartinien. « Il prend un détour épique », selon le mot de Sainte- Beuve ; c'est dans la bouche puissante du prophète hébreu qu'il place cette plainte éternelle. Ainsi en usera Hugo dans
* Histoire de la littérature française.
2 Portraits contemporains, II. — Cf. aussi Nouveaux lundis^ VI (artiolc de 1864).