L'ABSENCE
La princesse Marie de Mantoue rêve à Cinq-Mars absent, pour l'amour duquel elle dédaigne le Palatin, roi de Pologne. Assez sévcre pour le roman, Sainte-Beuve trouvait à cet épisode un « charme infini ».
L'absence est le plus grand des maux ; Non pas pour vous, cruelle !
La Fontaine.
Qui de nous n'a trouvé du charme à suivre des yeux les nuages du cie ? Qui ne leur a envié la liberté de leurs voyages au milieu des airs, soit, lorsque, roulés en masse par les vents et colorés par le soleil, ils s'avancent paisiblement comme une flotte de sombres navires dont la proue serait dorée ; soit lorsque, parsemés en légers groupes, ils glissent avec vitesse, sveltes et allongés comme des oiseaux de passage, transparents comme de vaste opales détachées du trésor des cieux, ou bien éblouissants de blancheur comme les neiges des monts que les vents emporteraient sur leurs ailes ? L homme est un lent voj^ageur qui envie ces passagers rapides ; rapides moins encore que son imagination, ils ont vu pourtant, en un seul jour, tous les lieux qu'il aime par le souvenir ou l'espérance, ceux qui furent témoins de son bonheur ou de ses peines, et ces pays si beaux que l'on ne connaît pas, et oii l'on croit tout rencontrer à la fois. Il n'est pas un endroit de la terre, sans doute, un rocher sauvage, une plaine aride où nous passons avec indifférence, qui n'ait été consacré dans la vie d'un homm)e et ne se peigne dans ses souvenirs ; car, pareils à des vaisseaux délabrés, avant de trouver l'infaillible naufrage, nous laissons un débris de nousmêmes sur tous les écueils.
Oii vont-ils les nuages bleus et sombres de cet orage des Pyrénées ? C'est le vent d'Afrique qui les pousse devant lui avec une haleine enflammée ; ils volent, ils roulent sur euxmêmes en grondant, jettent des éclairs devant eux, comme leurs flambeaux, et laissent pendre à leur suite une longue traînée de pluie comme une robe vaporeuse. Dégagés avec efforts
CINQ-MAKS 183
des défilés de rochers qui avaient un moment arrêté leur course, ils arrosent, dans le Béarn, le pittoresque patrimoine de Henri IV ; en Guyenne, les conquêtes de Charles VII ; dans la Saintonge, le Poitou, la Touraine, celles de Charles V et de Philippe-Auguste, et se ralentissant enfin au-dessus du vieux domaine de Hugues Capet, s'arrêtent en murmurant sur les tours de Saint- Germain.
— Oh ! Madame, disait Marie de Mantoue à la Reine, voyezvous quel orage vient du Midi ?
— Vous regardez souvent de ce côté, ma chère, répondit Anne d'Autriche, appuyée sur le balcon.
— C'est le côté du soleil, Madame.
— Et des tempêtes, dit la Reine, vous le voyez ; croyez-en mon amitié, mon enfant, ces nuages ne peuvent avoir rien vu d'heureux pour vous. J'aimerais mieux vous voir tourner les yeux vers le côté de la Pologne. Regardez à quel beau peuple vous pourriez commander.
En ce moment, pour éviter la pluie qui commençait, le prince Palatin passait rapidement sous les fenêtres de la Reine avec une suite nombreuse de jeunes Polonais à cheval ; leurs vestes turques, couvertes de boutons de diamants, d'émeraudes et de rubis, leurs manteaux verts et gris de lin, les hautes plumes de leurs chevaux et leur air d'aventure les faisaient briller d'un .singulier éclat auquel la cour s'était habituée sans peine ^ Ils s'arrêtèrent un moment, et le prince salua deux fois, pendant que le léger animal qu il montait marchait de côté, tournant toujours le front vers les princesses ; se cabrant et hennissant, il agitait les crins de son cou et semblait saluer en mettant sa tête entre ses jambes. Toute sa suite répéta cette même évolution en passant. La princesse Marie s'était d'abord jetée en arrière, de peur que 1 on ne distinguât les larmes de ses yeux ; mais ce spectacle brillant et flatteur la fit revenir sur le balcon, et elle ne pût s'empêcher de s'écrier :
— Que le Palatin monte avec grâce ce joli cheval ! Il semble n'y pas songer.
^ Le 1'^ texte était plus terne, la magnificence et le pittoresque des diamants et des manteaux y manquaient.
La Reine sourit : — Il songe à celle qui serait sa reine demain si elle voulait faire un signe de tête, et laisser tomber sur ce trône un regard de ses grands yeux noirs en amande, au lieu d'accueillir toujours ces pauvres étrangers avec ce petit air boudeur, et en faisant la moue comme à présent.
Anne d'Autriche donnait en parlant un petit coup d'éventail sur les lèvres de Marie, qui ne put s'empêcher de sourire aussi ; mais à l'instant, elle baissa la tête en se le reprochant, et se recueillit pour reprendre sa tristesse qui commençait à lui échapper. Elle eut même besoin de contempler encore les gros nuages qui planaient sur le château.
— Pauvre enfant, continua la Reine, tu fais tout ce que tu peux pour être bien fidèle et te bien maintenir dans la mélancolie de ton roman ; tu te fais mal en ne dormant plus, pour pleurer, et en cessant de manger à table ; tu passes la nuit à rêver ou à écrire ; mais je t'en avertis, tu ne réussiras à rien, si ce n'est à maigrir, à être moins belle et à n'être pas reine. Ton Cinq-Mars est un petit ambitieux qui s'est perdu.
Voyant Marie cacher sa tête dans son mouchoir pour pleurer encore, Aune d'Autriche rentra un moment dans sa chambre en la laissant au balcon, et feignit de s'occuper à chercher des bijoux dans sa toilette ; elle revint bientôt lentement et gravement se remettre à la fenêtre ; Marie était plus calme, et regardait tristement la campagne, les collines de l'horizon, et l'orage qui s'étendait peu à peu... (Chap. xxiii.)