‹ Œuvres choisiesChapitre 87 sur 135 · LETTRE A LORD *** 19Î · texte numérisé non relu

LETTRE A LORD *** 19Î

loin de trouver ses personnages trop petits pour l'espace, il gémira, il s'écriera qu'ils manquent d'air et d'espace ; car l'art sera tout semblable à la vie, et dans la vie une action principale entraîne autour d'elle un tourbillon de faits nécessaires et innombrables. Alors, le créateur trouvera dans ses personnages assez de têtes pour répandre toutes ses idées, assez de cœurs à faire battre de tous ses sentiments, et partout on sentira son âme entière agitant la masse. Mens agitât molem \

Je suis juste, tout était bien en barmonie dans l'ex-système de tragédie ; mais tout était d'accord aussi dans le système féodal et théocratique, et pourtant il fut ^. Pour exécuter une longue catastrophe qui n'avait de corps que parce qu'elle était enflée, il fallait substituer des rôles aux caractères, des abstractions de passions personnifiées à des hommes ; or, la nature n'a jamais produit une famille d'hommes, une maison entière, dans le sens des anciens (dùmus) où père et enfants, maîtres et serviteurs se soient trouvés également sensibles, agités au même degré par le même événement, s'y jetant à corps perdu, prenant au sérieux et de bonne foi toutes les surprises et les pièges les plus grossiers, et en éprouvant une satisfaction solennelle, ou une douleur solennelle, ou une fureur solennelle ; conservant précieusement le sentiment unique qui les anime depuis la première phase de l'événement jusqu'à son accomplissement, sans permettre à leur imagination de s'en écarter d'un pas, et s'occupant enfin d'une affaire unique, celle de commencer un dénoûment et de le retarder sans pourtant cesser d'en parler.

Donc, il fallait dans des vestibules qui ne menaient à rien, des personnages n'allant nulle part, parlant de peu de chose, avec des idées indécises et des paroles vagues, un peu agités par des sentiments mitigés, des passions paisibles, et arrivant ainsi à une mort gracieuse ou à un soupir faux. O vaine fantasmagorie ! ombres d'hommes dans une ombre de nature ! vides royaumes !... Inania regna'-^ !

Aussi n'est-ce qu'à force de génie ou de talent que les pre-

1 Virgile, Enéide, VI, 727.

^ Il est bien fini !

3 Virgile, Enéide, VI, 269.

miers de chaque époque sont parvenus à jeter de grandes lueurs dans ces ombres, à arrêter de belles formes dans ce chaos ; leurs œuvres furent de magnifiques exceptions, on les prit pour des régies. Le reste esttombédans l'ornière commune de cette fausse route. . .

Vigny se raille de la prétendue Politesse du langage tragique, de la fausse noblesse, du style « noble^ poli et liannonieux ».

Cette harmonie qu'on cherchait est faite, je pense, pour le poëme et non pour le drame. Le poëte lyrique peut psalmodier ses vers, je crois même qu'il le doit, enlevé par son inspiration. C'est à lui qu'on peut appliquer ceci :

Les vers sont enfants de la Ij're , Il faut les chanter, non les lii-e.

Mais un drame ne présentera jamais au peuple que des personnages réunis pour se parler de leurs affaires ; ils doivent donc parler ^. Que l'on fasse pour eux ce récitatif simple et franc dont Molière est le plus beau modèle de notre langue ; lorsque la passion et le malheur viendront animer leur cœur, élever leurs pensées, que le vers s'élève un moment jusqu'à ces mouvements sublimes de la passion qui semblent un chant, tant ils emportent nos âmes hors de nous-mêmes !

Chaque homme, dans sa conversation habituelle, n'a-t-il pas ses formules favorites, ses mots coutumiers nés de son éducation, de sa profession, de ses goûts, appris en famille, inspirés par ses amours et ses aversions naturelles, par son tempérament bilieux, sanguin ou nerveux ; dictés par un esprit passionné ou froid, calculateur ou candide ? N'a-t-il pas des comparaisons de prédilection et tout un vocabulaire journalier auquel un ami le reconnaîtrait, sans entendre sa voix, à la tournure seule d'une phrase qu'on lui redirait ? Faut-il donc toujours que chaque personnage se serve des mêmes mots, des mêmes

^ Cf. Hugo : « Il faudra à la scène un vers où les charnières soient assez niuhipHécs pour qu'on puisse les plier et les superposer à toutes les formes les plus brusques et les plus saccadées du dialogue et de la passion. La prose en relief, c'est un besoin du théâtre ; le vers brisé, c'est un besoin du drame. » {Littéral, et philos, mêlées, l, 24.)

images, que tous les autres emploient aussi ? Non, il doit être concis ou (lirfus, négligé ou calculé, prodigue ou avare d'ornements selon son caraclère, son âge, ses penchants. Molière ne manqua jamais à donner ces touches termes et franches qu'apprend l'observation attentive des hommes, et Shakspeare ne livre pas un proverbe, un juron au hasard. — Mais ni l'un ni l'autre de ces grands hommes n'eût pu encadrer le langage vrai dans le vers épique de notre tragédie ; ou, s'ils avaient adopté ce vers par malheur, il leur eût fallu déguiser le mot simple sous le manteau de la périphrase ou le masque du mot antique.

SÏELLO

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