I. Les Suisses
Satires. 2o3
Et t'accuse en secret de manquer de courage ? Peut-être qu'offensé d'un nécessaire édit Contre le bien commun l'intérêt se roidit, Et soulève ton cœur pour le secours modique Qu'exige des sujets la fortune publique? Dans les arts de la paix occupé mollement , De les voir négligés l'un se fait un tourment; Un autre, du profit cherchant la source impure. S'afflige que Bellone ait écarté Mercure. Mais ne serois-tu point de ces gens obérés , De créanciers pressants à toute heure entom'és, Qui voudroient pour remède à leur inquiétude , Des débris de l'État comTir leur turpitude ? Un pareil intérêt autrefois suborna Ces factieux Romains, qui, sous Catilina, Avant que Cicéron prononçât leur supplice , Mirent la république au bord du précipice.
Mais je te veux traiter avec moins de rigueur; Ce noir soupçon t'outrage : eh bien ! tu n'as que peur. Lorsque de toutes parts l'orage nous menace. Le nombre d'ennemis fépouvante et te glace. Ainsi le voyageur dans la nuit égaré.
Traversant la forêt d'un pas mal assuré , Aux rayons de Phébé, plein d'une horreur secrète, Croit qu'une ombre bizarre est un loup qui le guette , Et veut que des hibous les cris indifférents .Soient des esprits malins ou des mânes errants. As-tu donc oublié, démentant ta naissance, De tes braves aïeux l'intrépide assurance ? N'entends-tu pas leur voix te dire au fond du cœur : Quoi ! vous êtes françois , lâche, et vous avez peur ! Lorsque de cimenter la sûreté publique Le plus grand des héros fait son affaire imique.
b-ATIRES.
D'une vaine terreur vos yeux sont éblouis, Soutenu, protégé, défendu par Louis?
Portez aux ennemis ce défaut de courage. Allez ! de vos serments la France vous dégage ; Elle hait des frayeurs qui pourroient la troubler Et ne veut point d'enfant capable de trembler!
0 Rome ! ô des vertus admirable modèle !
Que ta fermeté plaît ! que ta constance est belle !
Que j'aime tes écrits qui me viennent offrir
Tes talents merv^eilleux pour faiie et pour souffrir î
Lorsqu'Annibal, vainqueur en trois grandes batailles,
De ces enfants de Mars liàte les funérailles,
Quand de leurs chevaliers entassés en monceaux ,
Il se fait mesurer les bagues par boisseaux ,
Rome écarte la crainte et les terreurs profanes ,
Frémit, plus fière encore après Trébie et Cannes;
L'audace avec l'espoir brillent de toutes parts.
On arme les enfants, les femmes, les vieillards;
Au trop bouillant Varron , cause de cette chute ,
Pour le complimenter tout le peuple députe.
Sur ce qu'en ce revers son courage assuré
Du salut de l'Etat n a point désespéré.
Pendant que le secours marche par une porte ,
Par l'autie, pour l'Espagne, ils ordonnent qu'on sorte
Le tranquille préteur ose vendre à l'encan
Le terrain qii'Annibal occupe par son camp,
Et l'acheteur, marqué d'un pareil caractère.
Plus haut qu'en plaine paix ose pousser l'enchère.
A voir de ces grands cœurs le courageux effort ,
La fortune rougit et se donne le tort ,
Et les favorisant sur la terre et sur l'onde ,
Couronne leur vertu de l'empire du monde.
Si la frayeur te laisse un peu de jugement.
Satires. 2o5
Je m'en vais t-^ guérir d'un seul raisonnement. Supposons que le ciel , pour punir nos offenses , De l'empire françois abatte les défenses , Que le Rhin mis à sec, de son gouffre profond A nos fiers ennemis ait découvert le fond , Que Cybèle en courroux, hâtant nos destinées, Aplanisse en tremblant Alpes et Pyrénées : La valeur de Louis, jointe à sa piété, Ne suffit-elle pas pour notie sûreté?
Ni par effort himaain , ni par courroux céleste , Nous ne pouvons périr tant que Louis nous reste.
C'est assez, Polyphile, il faut que tu sois fou,
Ou tu vas devenir plus zélé que B***^
De mes expressions les couleurs sont trop fortes :
Annibal ni Pyrrhus ne sont point à nos portes ;
Et, si Mars irrité fait tonner sa fureur,
C'p'ït sur nos ennemis que vole la terreur :
Souffre que la raison de ta peur te dégage;
11 sied mal aux vainqueurs de manquer de courage ;
C'est flétrir les lauriers qui nous couvrent le front;
C'est faire au nom françois un immortel afiiont.
Des affaires du temps explique mieux la suite ;
Du Dieu que nous servons vois sur nous la conduite;
Et, pour rendre le calme à ton cœur étonné,
Songe, en un mot, quel roi le ciel nous a donné.
I M. Tabbé de '**, grand politique et très-bon François.
2o6 Satires.