‹ Œuvres choisiesChapitre 33 sur 49 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Lecteur, si tu veux censurer, Tu peux le faire sans scrupule :

Plus tu croiras ici trouver de ridicule, FThs de toucher au but j'oserai m'assurer.

Idylle satirique.

gj^!^^^ u palais de Paphos, du côté d'Orient, Wj^^B ^'^^^^'^ ^^^ superbe et longue galerie; vÇ^^^m ^''^^ord en est aisé , l'aspect eu est riant, ^^^j;^ Et c'est le magasin de la Galanterie. Cent pilastres massifs soutiennent les plafonds , Où l'on a pratiqué dans tous les intervalles Des boutiques de prix , dont les ventres profonds Contiennent les trésors des villes capitales. Là , chaque nation fait aux regards surpris Contraster fièrement l'art avec la matière : Lahor contre Hispahan, Londres contre Paris, Se mettent sur les rangs chacun à leur manière.

Sur un large portail de grotesques orné , On lit ces mots gravés en lettres diaphanes : « L'argent donne l'accès à ce lieu fortuné; Sans ce grand passeport, retirez-vous, profanes. » Peu de gens sont troublés de Tédit menaçant ; Des besoins journaliers le peuple se retranche Pour suffire au débit du marché florissant,

Satires. 207

Où la beauté se pare et l'amour s'endimanche.

Pour porter grosse bourse à ce galant trafic ,

On s'applique à voler, quand on ne peut mieux faire ,

Le commis son traitant, ce traitant le public,

La femme son mari, fils et filles leur père.

La foule s'y concentre ainsi qu'aux grands pardons ,

Ou comme en ces bureaux, quand, sous diverses classes.

Le pirate écossois *, ce doyen des fripons,

A beaux deniers comptants vendoit ses paperasses.

On entend retentir : « Monsieur, entrez céans !

C'est au roi du Japon ! C'est au dieu du commerce !

Tabatières, bijoux, dentelles, passements!

Madame , on vend ici des étoffes de Perse ! »

La marchande parée accroche les passants,

De cent termes nouveaux séduisant les oreilles.

Tout frémit , l'une à l'autre arrache ses chalands

Incertains de leurs choix parmi tant de merveilles.

Sur un trône d'argent, consultant son miroir, Y siège une beauté d'un aii" très-équivoque : L'œil gauche est bleu mourant , le droit, brillant et noii*. Quelquefois elle plaît et souvent elle choque. D'un côté ses cheveux, en boucles contouraés, Lui tombent sur la gorge où les vents les maîtrisent; De l'autre , ils sont si courts et si bien bichonnés , Qu'à lui baiser l'oreille avec peine ils suffisent. La moitié de sa face a cet éclat naïf Que doime la nature , et l'autre cette couche D'un gros rouge d'Espagne aussi choquant que vif; L'un, comme Dieu l'a fait, l'autre obscurci de mouche. Les grâces à genoux lui donnent leur conseil. Le caprice les croise, et, souvent rebutées.

Law.

2o8 Satires.

Sur ce qui sied le mieuv: dans un noble appareil Cet indigne rival les a déconcertées.

Mille amours enjoués lui présentent le choix D'autant d'habits divers qu'inventa Tartifice. Ils sont tous rebutés; elle accorde sa voix AiLX seules nouveautés qu'adopte son caprice. Tout ce qu'elle choisit est trouvé bien séant. Habits simples, dorés, communs ou magnifiques ; Son goût fait la fortune ou recueil du marchand , Son coup d'œil fait ouvrir ou fermer les boutiques. De deux beaux bas-reliefs son grand trône est orné : Le Luxe, de l'Honneur, dans l'un, trame la chute. Quand sur des monceaux d'or il l'a bien promené , Le pied glisse à l'honneur qui fait la culebute. L'Orgueil, dans le second, triomphe et s'applaudit: Il foule aux pieds Plutus qu'il a mis en déroute; L'aveugle à cris perçauts invoque le crédit. Qui vole à son secours avec la Banqueroute.

Pour démasquer la belle, un discours plus diffus A votre attention deviendioit incommode; C'est la dame d'atours de la reine Vénus , La France est son pays, et son nom, c'est la Mode.

Pendant que le regard est sur elle collé , On entend un grand bruit, et deux huissiers à masse Séparant du bâton le peuple amoncelé :

« Place au Bon Goût ! Messieurs, crient-ils place! place! — Ce critique fâcheux vient ici nous gloser, (Dit la Mode tout bas), c'est un vrai trouble-fete. Eh bien! puisqu'il le faut, nous l'entendrons jaser, Et moi, je n'en ferai cependant qu'à ma tête. Tel est un écolier, dans la chaude saison.

Satires. 209

Qu empêche de courir un précepteur sévère; 11 prête malgré lui l'oreille à la raison , Mais il ne peut aimer qui de trop près l'éclairé. Enfin vient le Bon Goût , le port grave , l'air doux , L'habit propre et modeste : on lui prête silence. Tandis qu'à travailler les ciseaux des filoux S'occupent finement et font les meilleurs coups , Il crache, il se compose, il salue, il commence :

« Madame, je n'ignore pas Que je ne suis ici que votre subalterne; Mais l'usage a toujours permis qu'en certain cas On fasse remontrance au maître qui gouverne

Les plus despotiques Etats.

Je ne viens point, armé d'une insolente audace, Blâmer les changements qui vous sont coutumiers. De vos cheveux coupés déplorer la disgrâce, Ni fronder le contour de vos vastes paniers. Je ne m'oppose pas qu'aux beautés nonchalantes

Vous inspiriez l'attachement

Qu'on a pour les robes volantes.

Qui des tailles les plus charmantes

Dérobe aux yeux tout l'agrément.

Je ne ^iens point encor de vos plates coiffures

Désapprouver l'invention ,

Qui découvrent trop les figures

Ou manquent la proportion.

Qu'est devenu le temps des clochers magnifiques

Dont la hauteur faisoit trembler.

Et dont la majesté vous faisoit ressembler

Aux héroïnes des Antiques?

Quand sans grimoire et sans lutin ,

Une belle étoit transformée Par la vertu du coue et celle des patins : Dans un cercle géante, et dans un lit pygmée.

2IO Satires.

Contrôler le gouvernement

D'une si discrète personne Seroit témérité, seroit égarement.

Vous avez tout pouvoir sur le sexe charmant,

Madame, et Je vous l'abandonne.

Mais pour les jeunes bacheliers Qui de s'émanciper de mon obéissance , De votre illustre aveu se donnent la licence, Souffrez que le Bon Goût les traite d'écoliers, Et les fasse rougir de leur impertinence.

De leurs grands sacs de taffetas

J'ai toléré la fantaisie.

Où , courbés sous le faix de leur hypocrisie , Ils feignent d'enfermer des cheveux qu'ils n'ont pas

Sacs bâtis sur le protocole

De cet homérique présent

Qu'au sage Ulysse fit Éole Pour renfermer le vent.

J'ai souffert de même manière Ces ailes de carton qu'inventi^-rent les ris , Alors que de grotesque ils levèrent bannière,

El qui leur donnent par derrière

Tout l'air d'une chauve-souris.

J'ai vu sans m'emporter l'abus de la farine ,

Dont l'excès leur semble joli.

Qui, courant de leur Iront jusque sur la poitrine. Au fameux Jodelet eût donné paroli.

J'ai vu des côtes de baleines

Dans les pans de leurs justaucorps , Fade imitation des paniers de leurs reines.

J'ai vu leurs risibles efforts ,

Quand ils conduisent une belle

Qu'ils tiennent par le bout du doigt ,

Marchant de biais avec elle,

^A à 1RES. 2

Si le degré se trouve étroit. Mais je n'ai pu souffrir qu'on nous fit un outrage

Qui m'a paru des plus sanglants.

C'est que ces jeunes arrogants Osent sous votre aveu renoncer à l'usage... 0 ciel ! le puis-je dire 1 à l'usage des gants !

— Je respire , à la fin (dit la Mode rassise) ;

Après tant d'exclamations Et de dénonciations , J'ai craint qu'il nous lâchât quelque grosse sottise Au fort de ses convulsions.

— Ah ! poursuit l'orateur, contre cette hérésie. Dont force gens d'honneur sont très-scandalisés , Permettez à mon zèle un mot d'apologie

Pour les gants méprisés; Contre ces galants infidèles Cent célèbres cités implorent de vos lois

Les assistances naturelles.

Rome , Naples , Grenoble , Avignon , Cosne , Blois

Vous parlent par ma voix ; Je puis y joindre Occagne. et Séville, et Padoue : Voici leur sceau qui m'en avoue.

A ces mots un grand porte -faix,

A moitié courbé sous le faix ,

Pour ajouter le témoignage

A l'éloquence du barreau.

Veut décharger sur le burreau Cent gros paquets de gants de tout sexe et tout âge

Par un trait qui n'est pas nouveau ;

Car je tiens d'uu grand personnage Qu'un célèbre orateur, dans im pareil dessein. De l'aimable Laïs dévoila le beau sein

212 Satires.

Pour fléchir la rigueur du brave aréopage.

Après s'être essuyé d'un mouchoir parfumé

Qui fut un tourm.'^nt pour la Mode^, (De certaines vapeurs la rendoient incommode. Et bonne odeur pour elle est un vrai sublimé ) ; Mais de l'attention charmé Que lui prètoit son audience, A haute voix , quoique enrhumé , Ainsi le Bon Goût recommence :

— « Après que Prométbée eut pétri, de limon.

L'homme, cet animal superbe,

Il imprima sa main sur Therbe ,

Comme l'a dit dans un sermon

Le docte Annius de Viterbe, De nos antiquités l'ingénieux démon , Et dont la bonne foi peut passer en proverbe. Or, sur ce beau modèle... » A ce début gentil. Qui de pédanterie augure une Iliade,

La Mode fronce le sourcil ,

Elle baille , elle en est malade ; Lorsqu'un amour narquois , de deux autres suivi ,

Tenant dans sa main la baguette ,

Sur son bras ayant la serviette , Lui vient crier bien haut : Madame, on a servi ! Elle veut se lever , mais le Bon Goût l'arrête.

— Princesse, lui dit-il, laissons l'antiquité ,

Je vous la passe, et je m'apprête A n'alléguer des gants que leur utilité.

Si, pour aider à ses conquêtes , Le sujet à son roi doit contribution.

Le roi doit la justice et son attention

A qui présente des requêtes. — La Mode se rassit ,

Satires. -ni

Et le Bon Goût poursuit ;

— « Le5 gants sont Ions à mille choses ,

Ne fût-ce qu'à cueillir des roses

Quand on a peur d'être piqué.

Au combat par le gant le brave est provoqué; Un pontife s'en sert dans les céiémouies; Pour s'y mettie à genoux, il tinnt lieu de carreau. Et pour qui veut s'asseoir dans les plaines imies.

Il fait l'office d'escabeau.

Bon pour le soleil et la pluie ,

Chaud en hiver, frais en été, L'ôter et le remettre est jeu qui désennuie. 11 vaut pour éventail dans la nécessité. Demandez aux expeits dans la faucoimerie

De quel usage est un gros gant.

Un auteur dans sa rêverie

S'épargne un ongle en le rongeant.

En donner par le nez , de la minauderie,

Parfois c'est un trait obligeant.

Il sert à serrer son argent.

Il sert à garder une place; Dans un gant tailladé brille avec plus de grac^

Une bague de diamant.

Il est blanc dans les épousailles,

Dans les chaleurs il est glacé , De pelisse en hiver il est matelassé

Et bronzé pour les funérailles.

Le cerf, le chevreuil et le daim ,

Le chamois et le bouquetain , Le chien, l'agneau, jusqu'à la poule,

Nous présentent leurs peaux en foule

Pour en habiller notie main.

On en fait au métier, on en fait à l'aiguille. De laine, de castor, de soie et de coton.

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