‹ Œuvres choisiesChapitre 45 sur 49 · A MONSIEUR DE S · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE S

Mâcon. 5 mai 1687 '.

. uand vous négligez un ami absent , et ab- ■' sent depuis plusieurs années, vous agissez

en bomme de cour, et moi, quand, malgré votre indifférence, je conserve toujours la cbaleur de mon amitié, j'en use en bommv^. de campagne. Nous autres gens oisifs, relégués parmi les cboux et les melons, nous n'avons autre chose à faire qu'à rappelt-r nos anciennes idées; nous nous faisons un plaisir de tenir encore au monde par un petit endroit, et nous nous flattons que la mémoire de nos honneurs passés est une espèce de lien qui les unit avec notre bassesse présente pour nous la rendre en quelque manière plus supportable. Pour vous , à qui les occupations actuelles ne laissent point de loisir pour la réflexion , vous demeurez si absorbé dans le présent que vous ne pouvez être touché ni de la mémoire du passé , ui de la méditation de l'avenir. A la bonne heure, soit, il faut que chacun remplisse ses devoirs; le vôtre est d'être un courtisan oublieux et négligent pour tout ce (jui ne conduit point à la fortune , le mien d'être un campagnard du siècle d'or, constant dans ses anciens attachements, el comme j'ai des preuves , par votre silence de plu-

I, Cette lettre, qui sert de préambule a la Lettre de Marol, est adressée de Mâcou à M. Sainctot. maître ries ce'rémoriies à la cour. V. le P. Lelong.

aga Lettre

sieurs mois, que vous oubliez parfaitement bien, je veux vous faire connaître que je me souviens encore mieux, en vous écrivant pour le moins huit jours de suite. J'aurois peine à y fournir de mon fonds ; mais heureusement il m'arriva ces jours passés uue aventure dont le récit pourroit occuper agréablement, s'il étoit fait dans les règles, et où il entre des nouvelles de votre ancienne et de votre moderne connoissance. Si je vous ks conte de bonne grâce, je satisferai au désir que j'ai toujours conservé de vous être agréable, et, si je n'y réussis pas, je me vengerai de votre oubli en vous engageant dans les horreurs d'une lecture fatigante.

11 y M quelques jours que, rentrant chez moi assez tard, mon valet me mit entre les mains un paquet qu'il me dit avoir été apporté par une personne inconnue. Je jetai les youx dessus et je n'y remarquai aucune écriture; je frottai l'enveloppe pour ôter la poussière qu'; avait pu s'y at-acher, et je le poitai a la lumière, tout cela sans aucun succès et sans y apercevoir une ombro de caractère. Je n'hésitai pas un moment à croire que c'étoit un exploit, et je ne doutai pas que l'assassinaiite honnêteté de quelque huissier respectueux ne se fût servie de cet expédient pour me rafraîchir la mémoire, h^ plus doucement qu'il se pourroit, des tributs que je paie tous les ans pour avoir eu l'honneur de rendre service à la reine. Dans cette pensé(% je pris un flambeau et courus à mon cabinet faire l'ouverture de cette dépêche suspecte , pour cacher à ma famille l'émotion qu'elle pouvoit me caus(^r. La précipitation avec laquelle je marcbois 151 éteindre ma lumière, ce qui ne fut pas plus tôt arrivé que je remarquai que la surface du paquet que je tenois dans ma main sembloit jeter de pétées étincelles confuses. A peine eus-je passé la main dessus que j'apeiçus distinctement mon nom qui s'y

DE Clément Marot. -^93

tiouvoit éciit encaractèies brillants et lumineux, avec tout le reste de mon adresse. J'en fus surpris', mais jf ne le fus pas longtemps; je me ressouvins sur-lechamp de cette ingénieuse composition que l'on appelle phosphore et dont on doit l'invention à la célèbre académie de Londres >, qui enrichit tous les jours les cabinets des cuiieux de quelque expérience de physique. J'en avois xu autrefois d'assez grosses pièces chez le roi, et même j'en ;ivois l'idée toute lécente, au sujet d"un petit morceau qu'en apporta ici, le carnaval passé, mi gentiliiomnie de mes amis à qui un milord anglois en avoit lait présent. Je n'ai que faire de vous dire que c'est une espèce de mastic composé d'huile et des minéraux qui participent le plus de la nature du feu, que cette composition exhale continuellement ime manière de fumée , qu'on la conserve dans l'eau pour empêcher qu'elle ne se consume, qu'elle brille dans l'obscurité d'une lumière assez vive, et même, ce qui vient parliculi''rement à notre fait, que s'en servant comme d'un crayon pour écrire sur le papier, bien que les caractères ne paroissent pas d'abord, on n'a qu'à les frotter avec la main et les porter dans un lieu obscur, pour n'en i>as perdre le moindre trait, non plus que si c'étoient des traits de flaiume, de quelque côté de la feuille qu'on les veuille regarder. Vous savez tout cela mieux que moi ;

I. C'est a un alchimiste de Hambourg, nomme' Brandt, qu'on doit la de'couverte du phosphore; elle eut lieu en 1669. Quelques anne'es plus tard, Kunkel, chimiste allemand, et Robert Boyle, en Angleterre, le de'couvrirent a leur tour ; mais ils gardèrent le secret de sa pre'paration. Un apothicaire de Londres, collaborateur de Boyle, vendit longtemps du phosphore à toute l'I urope, sous le nom de phosphore d'Atiglelerre. Comme ce secret ne fut connu en France qu'en 1737, il n'est pas étonnant de voir Sénecé parler d'une manière aussi inexacte des effets et surtout de la nature du phosphore.

Lettre

ce que j'ai à vous dire, c'est qu'après être revenu de ma surprise, je fis l'ouverture de mon paquet, et passant légèrement la main sur les feuilles de cette dépèche , j'y lus dans l'obscurité la relation dont je vous envoie une copie. Comme je ne connoissois point le caractère, je courus avec précipitation à la signature, ainsi que l'on fait toujours en cas pareil, et je ne fus pas médiocrement étonné d'y trouver le nom de Clément Marot, avec la date que vous allez lire.

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