‹ Œuvres choisiesChapitre 46 sur 49 · A MONSIEUR DE S · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE S

Des Champs-Elysées . le ?o avril.

'ai succombé à la douce tentation de faire encore parler de moi dans votre monde , et j ai cru que mon nom ne pouvoit revoir plus Vo^-^^ agréablement la lumière qui vous éclaire que sous des auspices comme les vôtres. En effet, nos inclinations et nos foi'tunes ont été assez égales ; nous avons tous deux aimé les belles-lettres, nous avons eu tous deux ce caractère d'esprit aisé qui ne connoit gTièr-^ de règle que le caprice, qui préfère la libeité à toute chose, et qui ne sait point encenser les idoles de la faveur. Nous avons tous deux paru à la cour avec plus de réputation que de bonheur, et tous deux nous en avons été exilés après plusieurs années de service, vous par la mort de la reine, votre maîtresse, et moi par les calomnies de mes ennemis.

Cette conformité, dont yestime que vous ne vous tiendrez pas déshonoré, m'a fait naître Vernie de lier avec vous m\ commerce qui ne peut vous être désgréable, non plus qu'à moi, puisque nous parviendrons par ce moyen à nous communiquer des nouvelles qui n'avoient guère passé, jusqu'à présent, de l'un de nos mondes dans l'autre. Vous ne serez pas embarrassé pour

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me faire tenir vos dépêches : les occasions en sont fréquentes, et chaque jour nous amène quantité de vos habitants. Pour mni^ je n'aurai pas la même facilité; les moits voyagent peu et ne reviennent que dans les légendes, mais c'rst là mon affaire; puisque je vous lecherche, je dois faire les gros frais de notre correspondance, et il ne tiendra qu'à votre régularité que vous n'ayez souvent des relations de ce qui se passe chez nous de curieux, dussé-je faire la dépense de vous dépèchei dos courriers exprès : je tâcherai surtout de les choisi! d(.' figure à ne vous point effrayer ; mais coupons couil sur le compliment; entre courtisans, je sais conibien sobrement on en use, et pour vous convaincre que la cour du roi François u'avoit pas , sur cet article , le^ manières moins aiséi'S que la vôtre, je veux, sans plus long préambule, vous conter un événement tout nouveau qui a fait du bruit dans le silence de no?» ôinbres.

Gomme je m'entretenois ces jours passés dans uuc forêt d'orangers avec Catulle et le cavalier Marin, nous entendîmes une harmonie confuse dont nous avions peine à discerner les sons, et qui, s'approchant de nou> peu à peu, nous fit enfin démêler que c'étoit une excellente symphonie, composée de diverses sortes d'instruments. Un moment après parut Mercure, qui exerce toujours sa charge d'introducteur dans ce royaume , non point habillé de ces lambeaux dont on le ch irge tous les mois pour le rendre plus galant, mais dans ses plus beaux habits de fête, et tel qu'il étoit dans les premiers temps, avant qu'il se fournit à la fripeiie. Il nous fit signe avec son caducée que nous eussions à nous tirer à quartier, et nous dit, sans s'arrêter, que nous allions voir passer le triomphe du fameux Jean- Baptiste LuUi , descendu depuis peu de jours dans le»

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l'iaines que nous liabitOQsrCette nouvelle excita notre curiosité, qui ne tarda pas à être satisfaite.

Sur une espèce de brancard , composé grossièrement de plusieurs branches de laurier, parut, porté par douze satyres, un petit homme d'assez mauvaise mine et d'un extérieur fort négligé. De petits yeux bordés de rouge. qu'on voyoit à peine et qui avoient peine à voir, bril- ] oient d'un feu sombre qui marquoit tout ensemble beaucoup d'esprit et beaucoup de malice ; un caractère de plaisanterie étoit répandu sur son visage, et certain air d'inquiétude régnoit dans toute sa personne ; enfin, sa figure entière respiroit la bizarrerie, et quand nous n'aurions pas été suffisamment instruits de ce qu'il étoit, sur la foi de sa physionomie nous l'aurions pris sans peine pour un musicien. Autour de lui voloient plusieurs petites banderoles; dans une on lisoit, écrit en lettres d'or, Cadmus ; dans une autre. Psyché; dans une troisième, Bellérophon ; enfin, dans chacune, le nom de quelqu'un de ces opéras dont Lulli a réjoui la France pendant dix-huit ou vingt ans. Autour de cette machine étoit rangée une troupe de violons et de hautl>ùis ramassés à la hâte, qui jouoient la symphonie des Champs-Élysiens de l'opéra de Proserpine. Lulli battoit la mesure avec beaucoup d'impatience, fort chagrin de ' ne pas les trouver si bien concertés que ceux qu'il avoit iaçonués de sa main eu l'autre monde et avec lesquels il paroissoit qu'il eut voulu retourner de tout sou cœm-. Les satyres faisoient marcher leur fardeau en cadence, dont la justesse étoit quelquefois interrompue par les trépignements que l'ignorance des concertants arrachoit à la gravité du triomphateur. Après cela paroissoit un gros des plus illustres musiciens de Tantiquité, ayant Orphée à leur tète; ils faisoient cortège à lem^ confrère et témoignoient par un profond silence, accompagné de

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quelques gestes d'admiration , l'estime qu'ils avoient pour cette charmante symphonie. A la vérité, les musiciens modernes ne paroissoient point à cette fête -, il y en avoit seulement quelques-uns qui suivoient de loin et sembloient plutôt être là pour critiquer que pour faire honneur à LuUi. Un seul d'entre eux se faisoit remarquer par son empressement. 11 s'étoit érigé de son chef en maître des cérémonies ; il régloit la marche, il ordonnoit de toutes choses, il se démontoit le corps et le visage à force de grimaces et de contorsions, il meudioit l'approbation des spectateurs avec une ardeur si persuasive, qu'il étoit impossible de pouvoir la lui refuser. Cet homme étoit le célèbre Beaujoyeux, que plusieurs conformités intéressoient puissamment en faveur de LuUi. Si vous ne savez pas ce que c'étoit que Beaujoyeux, je vais vous en instruire en peu de mots. Beaujoyeux étoit de Florence, comme en étoit LuUi; comme lui, il avoit commencé à se distinguer dans le monde par son talent à jouer du violon, où il excelloit par-dessus tous les homoies de son temps. Le maréchal de Brissac, étant alors gouverneur de Pit-mont, 1 avoit pris à son service et en avoit fait présent à la reine Catherine <le Médicis, comme d'un homme unique en son espèce, de même que mademoiselle d'Orléans avoit fait présent au roi de LuUi. Dans ses commencements, Beaujoyeux ne se faisoit appeler que Baltazar ou Baltazarin , comme LuUi dans les siens se contentoit du nom de Baptiste. Mais l'un et l'autre ayant eu le bonheur de plaire à la cour et de faire une fortune considérable par le moyen de leurs inventions de ballets et de représentations en musique, ils jugèrent également à propos d'alonger leurs noms à proportion de l'agrandissement de leur fortune, et se firent appeler, l'un, le seigneur Baithazar de Beaujoyeux, et l'autre, le sieirr Jean-Baptiste de

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LuUi. C'étoit donc c€tte ressemblance de mœurs, de patrie et de succès, qui intéressoit si puissamment Beaujoyeux à la gloire de LuUi , et il lui sembloit (^u'il retomberoit quelque chose sur lui-même de l'honneur ou de la confusion que son compatriote alloit recevoir. Une foule d'om]>res de toute sorte de conditions et de nations différentes suivoit la pompe de cette marche;, mais le plus grand nombre étoit de ceux que les Italiens appellent virtuosi, mot que nous ne rendons que par une périphrase, et que nous concevons sous l'idée de ceux qui se distinguent par l'amour et la connoissance parfaite des sciences ou des beaux-arts.

Au moment où ce spectacle passoit à l'endroit où nous étions an'ètés, il arriva une chose assez plaisante. Un violon du feu roi, qui s'étoit joint à la bande, croyant se signaler par-dessus les autres, joua certain endroit de sa partie avec force variations et roulements, s'imaginant, suivant les principes de son temps, que celte méthode donnoit beaucoup de grâce à son jeu, et que c'étoit là le plus exquis raffinement de son art. Alors la patience échappant à Lulli, il tira de son brancard une des plus grosses branches qu'il put arracher, et lui en donnant cinq ou six roups sur les oreilles : « Eh î « morbleu, coquin, lui dit-il, ôte-toi d'ici ; va-t'en avec « ta broderie faii'e danser les servantes de cabaret , si « cabaret il y a dan? ce pays, et ne viens point par tes con- « tre-temps défigurer les meilleurs accords de ma sym- « phonie. » Le malheureux se retira tout honteux avec cette correction, et nous, tout en riant, nous nous mêlâmes à la foule des spectateurs, résolus d'être témoins de la réception qui seroit faite à Lulli et du jugement qui seroit rendu sur le mérite de ses ouvrages.

Chemin faisant, je m'avisai de demander à Catulle par quelle raison l'on ne voyoit point les musiciens mo-

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dernes empressés de rendre à Lulli les mêmes honnem's qu'il recevoit des musiciens des premiers siècles. Ne TOUS en étonnez pas, me dit-il, l'homme est une espèce d'animal envieux et jaloux, surtout lliomme de lettres ou celui qui excelle dans quelqu'une de ces connoissances ingénieuses que nous appelons les beaux-arts. Il nous semble toujours que la réputation des gens de notre profession ternit le lustre de la nôtre, et particulièrement celle des hommes qui ont vécu dans le même temps que nous ou qui en ont approché. Pour ceux qui nous ont précédés d'un temps considérable, on estime que ce ne soit pas la même chose; nous considéions l'éclat de leur gloire comme affaibli pour venir jusqu'à nous ; nous appréhendons moins d'en être effacés, et notre amour-propre se flatte que si nous cédons aux anciens, le respect que l'on a pour leur âge a plus de part à cette déférence que celui que l'on a pour leur mérite. De là vient que vous voyez tous les jours, dans votre monde, des auteurs qui chicanent sans quartier certaines gens de leur volée, d'ailleurs très-dignes d'admiration, et les attaquent sur un mot ou sur uue expression qui leur paroit foible, tandis qu'ils consacrent les moindres bagatelles des anciens, lors même qu'ils les entendent le moins, et veulent à toute force leur trouver de l'esprit dans les endroits où peut-être jamais ils ne prétendirent eu avoir. Ainsi, la jalousie que Ton a contre les modernes fait souvent la meilleure partie de l'admiration que l'on témoigne pour les anciens. Siir les mêmes principes, mais appliqués différemment , roule la complaisance que témoignent ici-bas pour les modernes les illustres des premiers siècles. Us se considèrent comme les originaux et contemplent avec plaisir leur image prétendue dans les productions louables des auteurs de ce temps. Ils comptent pour peu de chose ce que ceux-ci

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ont pu mettre du leur à. polir les premières inventions, et ils regardent comme leur patrimoine toute la gloire qui peut revenir à ceux auxquels il ne reste, ce leur semble , que le foible honneur de les avoir suivis.

En nous entretenant ainsi, nous arrivâmes avec la troupe au temple de Proserpine, qui est le lieu destiné aux apothéoses ou, si vous l'aimez mieux, aux consécrations que l'on a coutume de faire des noms célèbres à l'immortalité. Quand il descend dans ce royaume une ombre qui prétend avoir bien mérité du genre humain, soit en inventant d'utiles ou d'agréables nouveautés , soit en perfectionnant les inventions des autres, quelque savant du premier ordre, quelque illustre dans ^-ne profession libérale, on le conduit en présence de la reine, où quelqu'un de ses amis fait son éloge et ex [ ose sa prétention; ensuite il est permis à tous les assistants de proposer tout ce qu'ils ont à dire contre lui; après qu I la reine, ayant pris l'avis de son sénat, prononce l'arrêt qui lui assure l'immortalité ou qui l'en exclut pour jamais. Pour l'ordinaire , Pluton honore de sa présence de semblables examens; mais il est occupé depuis quelques jours à pacifier une sédition terrible qui est arrivée dans les enfers , où les esprits sont fort inquiets, et prévoyant que cette affaire, jointe à quelques autres, l'occuperoit assez longtemps , il a établi la reine son épouse régente des Champs-Élysiens pendant son absence , et lui a remis les sceaux de cette partie de son empire.

On avoit dressé dans le vestibule du temple un trône sur lequel Proserpine étoit assise , et à quelque distance on avoit placé des bancs moins élevés, sur lescfuels étoient rangées six princesses d'une beauté surprenante et d'une magnificence qui n'y répondoit pas mal. Au pied d'un superbe escalier, les satyres m.irent bas la

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machine, et LuUi monta gravement vers le tvôno, soutenu sous les bras par Orphée d'un côté et par Beaujoyeux de l'autre , comme un ambassadeur que l'on conduit à l'audience du grand-seigneur. A peine avoit-il fait quelques pas qu'on le vit changer de couleur et faire paroître sur son visage plus de crainte qu'il n'en avoit jamais eu pour le prétendu poison de Guichard; alors, tirant Orphée par la manche : « Notre maître, lui dit-il, sommes-nous ici en sûreté? — Et d'où vient, répondit Orphée, que vous me faites cette question ? — Eh ! vertu de ma mort, répliqua Lulli, ne voyez-vous pas que l'on me conduit devant un tribunal de femmes ? Avez-vous oublié comment il vous en prit d'être jugé par des Bacchantes , et ne tremblez-vous pas encore au souvenir de la bonne et brève justice qu'elles prirent en gré de vous faire? De vous à moi, je ne sens pas mes affaires bien nettes sur l'article qui vous coûta le jnur. Entre gens de la même profession, il n'est pas nécessaire de s'expliquer davantage; retirons-nous, je vous prie, tandis que je ne suis encore mutilé d'aucun de mes membres. Serviteur à la gloire s'il faut y aller par ce chemin-là.—Rassurez-vous, répondit Orphée en souriant, les morts ne craignent point la solution de continuité; il y a si peu que vous êtes mort, que vous avez peine encore à vous souvenir de tous les privilèges attachés à cette heureuse condition , parmi lesquels celui de ne pouvoir être démembré est incontestable ; mais à prendre tout au pis , que pensez-vous craindre de Proserpine , dont vous avez fait revivre en l'autre monde , avec tant d'éclat, la mémoire presque éteinte? Vous voyez bien que son jugement ne peut que vous être favorable par le soin qu'elle a pris de vous choisir des conseillères qui toutes vous ont obligation comme elle. » Alors Lulli, clignant ses petits yeux et les fermant à

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demi pour voir plus clair, aperçut à la faveur d'une assez vilaine grimace qu'effectivement à la droite de la reine étoient assises H^rmione, Alceste et Sangari.le, et que sa gauche étoit occupée par Orianp, Angélique et Armide, toutes vêtues «îe nobles habits de théâtre dont autrefois il leur avoit fait présent , et portant sur leurs beaux visages des marques évidentes d'une disposition favorable pour lui.

Cet objet l'ayant im peu rassuré, il continua de monter d'un pas plus ferme ; toute l'assemblée le suivit et, quand ou fut arrivé au haut du perron, après les génuflexions en tel cas requises, Beaujoyeux, eu panégy liste moderne et dont le zèle faisoit une partie de Téloquence, après avoir débité quantité de fades lieux communs à la louange de la musique, en vint au fait et soutint, par un discours étudié, que la reinf, dans sa justice, ne pouvoit se refuser à rendre un jugement par lequel le nom de Lulli fût affranchi de l'oubli et placé parmi les noms célèbres dans le temple de mémoire. Ses principales raisons fment que, par la piopi e force de son génie , Lulli avoit acquis ce rave talent qui avoit fait tant de bruit dans le monde; qu'ayant été poussé hors de son pays par la nécessité, dans un âge où l'industrie n'a point de lieu, il s'étoit formé de lui-même, sans autre maitre que son étoile; que l'école où il s'étoit instruit avoit été l'antichambre de Mademoiselle, où il avoit pris, parmi les pages et les valets de pied, les premières teintures de ce qu'il avoit été dans la suite. Cet endroit de son éloge fit sourire malicieusement la plupart des auditeurs fmais l'orateur continua sans y prendre garde, et ajouta qu'ensuite, s'étant attaché au plus grand des rois, alors dans l'âge où l'on a le plus de goût pour les plaisirs, il avoit dès son début effacé tout ce qu'il y avoit de musiciens dans la cour la plus brillante de l'univers ,

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par la beauté de ses airs, par leur variété surprenante . par la justesse de ses desseins pour les ballets et par la part qu'il avoit prise lui-même à leur exécution, ce dont il s'étoii toujours acquitté avec une grâce qui enlevoit les cœurs, soit qu'il prit en main son violon, soit qu'il se mèlàt dans les entrées de danse ' ; qu'ensuite , prenant des idées plus vastes à mesure qu'il faisoit de plus grands progrès dans son art, il avoit résolu d'établir sur le théâtre françois la musique représentative, ce qui n'avoit point été entrepris jusqu'à lui, ou ne l'avoit été qu'avec bien peu de succès ; qu'il y avoit si bien réussi , que toute l'Europe en étoit encore aujourd'hui dans l'adoiiration, et que les gens sans intérêt convenoient qu'il avoit passé de bien loin tout ce qu'a fait voir en ce geni e la célèbre mère des arts, la galante, l'icgénieuse Italie; qu'on avoit peine à concevoir comment un même génie avoit pu sufflie à tant de diversité et par quel enchantement un même auteur, qui pendant près de vingt ans avoit fourni au public de nouveaux spectacles, étoit parvenu à les caractériser tous de quelque façon paiticulière, en sorte qu'il n'en éloit pas un qui ne contint beaucoup de choses originales et qui ne se ressembloient point entre elles, non plus qu' i tout ce qu'on avoit ouï jusqu'alors; que le juste assemblage qu'il avoit su faire des agréments de la musique, des beautés de la peinture et de la perspective , de la magnificence et de la nouveauté des habits , de la propreté et de la variété des danses, étoit un chef-d'œuvre qui ne laissoit rien à désirer; que Ton sortuit toujours de ses opéras avec une nouvelle envie de les revoir, et que le plus grand éloge

r . Ce fiit LiiUi qui remplit le rôle de mufti dans la ce'r«îraonie turque du Bourgeois gentilhomme, joué pour la première fois à Charabord, devant le roi. le 14 octobre 1670.

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'|ue Ton en pût faire étoit de faire remarquer que vingt années de représentation n'avoient pu refroidir cet empressement dans la cour la plus délicate, ni dans la ville la plus polie de l'univers, et, qui plus est, la plus avide de nouveautés.

Dès que Beaujoyeux eut fini, Anacréon, cpii est cette année le syndic des poètes défunts, s'avança au premier rang, en s'appuyant sur nu jeune garçon nommé Bathylle, qu'il aime fort, et bien qu'il fût à moitié i>Te, il ne laissa pas de demander en bégayant la permission de parler. Après l'avoir obtenue, il remontra avec beaucoup de grâce qu'il s'opposoit, pour le corps des poètes, à la louange que les musiciens prétendoient mériter au sujet des représentations en musique; il soutint que c'étoit une injustice criante de consiiérer comme le principal moteur de ces grands s]:ectacles celui qui n'y avoit droit tout au plus que pour la cinquième partie; qu.' le peintre qui ordonnoit les décorations, le maître de danse qui disposoit les ballets et même le machiniste, ainsi que celui qui dessine les habits, entioieut pour leur part dans la composition totale d'un opéia aussi bien que le musicien qui en composoit les chants; que" le véiitable auteur d'im opéra etoit le poète; qu'il étoit le nœud qui assembloit toutes ces parties et l'âme qui les faisoit mouvoir; que l'invention du sujet pro duisoit toutes ces beautés difTérentes , selon qu'elle étuit plus ou moins fertile; que les événements qu'elle faiS' it naître les aîtiroient à leur suite par une heureuse nécessité et que, si la musique avoit de l'élévation et de la grandeur, si elle exprimoit d'une manière pathétique Ips mouvements des passions , elle en avoit la principale obligation à l'énergie des vers qui la conduisoieut par la main ; qu'à la vérité la poésie recevoit, par un secours mutuel, quelques agréments de la musique, mais qu'il

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ne s'ensuivoit pas que celle-ci dût lui être préférable ; qu'ainsi, quoiqu'il soit vrai de dire qu'une belle personne reçoive quelque avantage de la façon .calante dont elle est coiffée, on seroit pourtant ridicule de préférer une jolie coiffure à un beau visage; qu'il demeuroit d'accord que dans Tautre monde on n'avoit pas tout à fait décidé de cette manière, et qu'il sembloit, dans le fait particulier dont il s'agissoit , qu'on eût donné la préférence au musicien sur le poëte, du moins par l'inégalité des récompenses, puisque Lulli s'étoit fait tout d'or dans une affaire où Quinault avoit été réduit à se contenter de quelques centaines de pistoles; qu'enfin c'étoit par là qu'il prétendoit avoir sujet de se plaindre au Dom de tout son corps et de demander que, poui rendre justice aux poètes, on leur fit aux Champs-Elysées une part de gloire ( qui est ce qui fait vivre les morts ) proportionnée à celle que dans l'autre moade on avoit faite au musicien en argent (qui est ce qui fait subsister les vivants). A cela Beauj oyeux voulut répliquer que Lulli avoit droit à l'immortalité par ces deux endroits, qu'il avoit été poëte aussi bien que musicien, et qu'il n'y avoit, pour en être convaincu, qu'à jeter les yeux sur les épitres en vers adressées au roi , qu'il avoit mises à la tête de quelques-uns de ses opéras i. Cette proposition fut sifflée par toute l'assemblée, et il s'éleva un éclat de ricée générale qui déferra un peu le panégyriste; elle fut accrue par une scène de comédie italienne qui se passa dans ce moment, et qui réjouit beaucoup les spectateurs.

Dès qu'Anacréon s'étoit avancé, Lulli avoit jeté les yeux sm' Batbylle, son favori, et l'avoit trouvé fort à

I. Lulli étoit incapable d'écrire lui-même ces dédicaces. On. sait que La Fontaine composa pour lui celles des opéras d'Amadis et de Roland.

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sou gré. Toute raiiplication qu'il devoit à la discussion qui devoit avoir lieu devant le céli'bre tiiliuual et dans laquelle il ne s'agissoit pas de moins your lui que d'unrobscurité ou d'une {:loire immoitelle, ne put l'emporter sur le naturel , ou plutôt sur la force d'uue habitudr invétérée. Il cherchoit les yeux de Batbylle, il lui marchoit sur le pied, il le tiroit par la manche, il faisoit briller à sa vue un diamant qu'il avoit au doigt; enfin il s'avisa de lui présenter du tabac d'Espagne qu'il portoit dans une boite de Milan. Le jeune garçon négligeant le tabac courut à la bague et voulut la tirer du doigt de Lulli; le Florentin l'eût volontiers donnée, rien ne lui coùtoit pour cela, mais il prétendoit auparavant faire des conditions. Il fit donc quelques résistances, et dans ce conflit la boite de tabac tomba par terre. Le bruit qu'elle fit en tombant obligea Anaciéou de tourner la tète ; il compiit tout à la première vue ; il en rougit de colère, Pathylle en pâlit de i*eur, Lulli en baissa les yeux de honte, et Jean délia Casa, poète italien, ainsi que Marc-Antoine Muret, poëte et orateur françois, ayant pénéti é la fin de cette aventure, comme gens du métier qu'ils étoient , s'en mirent si fort à rire qu'ils se firent remarquer de toute l'assemblée. La huée n'eût pas fini si tôt, si Proserpine, avec un signe de la main, n'eût majestueusement imposé silence aux ombres peu respectueuses.

Aussitôt que les flots de cette risée furent calmés, ou vit paroitre sur les rangs le sieur Perrin *, ci-devant

I . C'est à Pierre Perrin que l'on doit l'introduction de l'opéra en France. Il avoit obtenu, en 1669, des lettres-patentes pour l'établissement d'une académie de musique; mais en 1692, Lulli profitant de la division qui existoit entre Perrin et ses associés, réussit, par le crédit de madame de Montespau, a obtenir du roi le privilège exclusif. Perrin, né a L} ou, n'étoit point ccclésias-

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grand chansonnier de France, qui vint faire à la reine une remontrance très humble, dont la substance étoit que bien loin d'accorder à Lulli l'immortalité, pour avoir établi sur le théâtre françois les représentations en musique, il demandoit qu'il fût sévèrement puni comme un voleur qu'il étoit des fatigues et de la réputation d'autrui ; que toute la France savoit la peine que lui, Perrin, s'étoit donnée pour enrichir sa nation de ce charmant spectacle, en étudiant pendant vingt ans le goût et les défauts des Italiens, en associant à ses desseins d'illustres machinistes et d'excellents musiciens, en élevant à ses frais et fais mt subsister pendant plusieurs années un sérail complet de chantres et de chanteuses , ce qui lui avoit si bien réussi qu'il étoit en passe d'espérer toute la fortune où peut aspirer un homme de sa profession : témoin la pastorale d'Issy i, laquelle, bien qu'on ne pût la considéier que comme un essai cru et indigeste des grandes choses qu'il méditoit, n'avoit pas laissé de charmer tout Paris et ensuite toute la cour, dans les représentations que le cardinal Mazarin en avoit voulu voir à Vincennes ; témoin encore, mais témoin plus illustre, l'opéra de Pomone, qui avoit paru aux yeux de toute la terre comme un enchantement et comme le plus beau spectacle dont l'esprit humain ait jamais régalé les sens; que l'avidité de Lulli étoit venue lui arracher sa proie dans le temps qu'il la croyoit infaillible, et que ce corsaire, abusant du crédit que lui donnoit sa charge de surintendant de la

tique, quoiqu'il soit plus connu sous le nom d'abbé Perrin, et mieux encore par les attaques dont Boileau le rendit l'objet.

I. Le premier opéra françois fut joué, en 1659, à Issy, dans la maison de campagne de M. de La Haj-e. Les paroles de cette pastorale étoient de Perrin, et Cambert en avoit composé la musique. L'opéra de Pomone, des mêmes auteurs, fut joué à Paris en 1671.

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musique du roi, avoit eu l'adresse de persuader qu'il étoit le seul homme du royaume capaMe de soutenir la dieiiité des arts, et que c'en étoit fait en France du bon goût si on ne l'altandonnoit à sa conduite : opinion qui arracha ce privilège exclusif qui a coupé la gorge à tant de gens. — Oui, oui ! coupé la gorge, s'écria terriblement une ombre furieuse qui, fendant la presse, fut d'abord reconnue pour celle du pauvre Cambert, encore toute défigurée des blessures dont il fut assassiné en Angleterre. Vous voyez, Madame, continua-t-il du même ton, où m'a réduit la t\Tannie de LuUi; les applaudissements que je recevois du public excitèrent son indignation; il voulut s'emparer des terres que j'avois défrichées et me réduisit à la cruelle nécessité d'aller chercher du pain et Je la gloire dans une cour étrangère, où Tenvie a trouvé le moyen d'achever en m'ôtant le jour le crime qu'elle avoit commencé en m'exilant de mon pays. Mais de quelque main que partent les coups qui m'ont privé de la vie, je ne les imputerai jamais qu'à LuUi, que je considère comme mon véritable assassin et contre lequel je vous demande justice. Ce n'est pas pour moi seul. Madame, que j'implore votre équité, c'est au nom de tous ceux qui se sont distingués de son temps par quelque rare talent en musique et qu'il n'a cessé de poursuivre par toute sorte de voies. Je vous atteste, ombres fameuses ces illustres, qui avez eu le malheur de le trouver sur votre chemin, et dont la vertu fut si souvent opprimée par sa cal.ale; je t'atteste encore, quoique vivant, célèbre Lorenzani , dont le mérite, connu de toute l'Europe , n'a servi qu'à blesser les yeux du jaloux Lulli, et qui aurois depuis longtemps occupé les premières places de ta profession, si tu ne les avois trop bien méritées.

Alors Molière s'avança, et après avoir fait à la i eine

uno profonde revéïence, il s'exprima en ces termes: Madame, si c'est une preuve de la Mb! esse humaine que de faillir, il faut convenir qu'il y a quelque espèce de courage et de grandeur d'âme dans le libre aveu que l'on fait de ses fautes et que, si quelque chose est capable de les eflacer, c'est la confusion salutaire dont on se couvre en les manifestant aux autres. Je viens, persuadé de ce principe, demeurer publiquement d'accord que j'ai failli, comme un homme foihle que j'étois, et mériter mon pardon par une confession authentique. Le bruit que faisoient dans le monde les opéras dont on vient de vous pailer, excitèrent mes craintes et éveillèrent ma cupidité; j'appréhendai que cette nouveauté ne fit déserter mon théâtre, et je me persuadai que si je pouvois m'en rendre le maître, rien ne pourroit désormais me troubler dans la qualité que je prétendois m'atîribuer d'arbitre des plaisirs et du bon goût dans le siècle galant où j'ai vécu. Comme j'avois besoin d'un musicien pour exécuter ce projet, je jetai les yeux sur LuUi et je lui communiquai ma pensée, persuadé que la liaison que nous avions depuis longtemps en concourant ensemble aux plaisirs du roi , et le succès merveilleux qu'avoit eu depuis peu de temps le charmant spectacle de Psyché, où tous deux nous avions eu n<:;îre part de plaisir et de gloire, m'étoient des garants infaillibles de notre future intelligence. Je m'en ouvris donc à lui ; il applaudit à mon dessein , il me promit une fidélité et même une subordination inviolable; nous fîmes nos conventions, nous réglâmes nos emplois et nos partages, et nous primes jour pour aller ensemble mettre la faux dans la moisson d'autrui, en demanJant au roi le privilège de la représentation des opéras. Voilà ma faute, Madame ; en voici la punition, punition anticipée, qui , dès l'autre monde , en a effacé la plus grande

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partie. Je dormois tranquillement sur la foi de ce traité, |uand Lulli, plus éveillé que moi, partit de la maia •leux jours avant celui dont nous étions convenus. Il lUa demander au roi le privilège pour lui seul ; il l'otitint à la faveur des belles couleurs qu'il sut donner à sa requête, et l'obtint même avec des conditions rigoureuses qui me donnèrent beaucoup à courir pour conserver pendant ma vie quelques oraements à mon théâtre. J'ai cru devoir ce témoignage à la droiture de '.œur du héros qui paroit en votre présence ; jugez , Madame , de ce qui lui est dû, et prononcez un arrêt dont la postérité puisse tirer quelque fruit , en apprenant le sort qui attend dans la seconde vie ceux qui ont man- 'ïué de foi durant la première.

En cet endroit , Lulli qui n'avoit point encore parlé, demanda à la reine la permission de lui faire un petit conte, et avec le talent qu'il avoit pour ces sortes de narlations * : Madame, dit-il, autrefois le cardinal Hippolyte de Médicis, dont la mémoire est encore en recommandation chez tous les gens d'esprit et de mérite qui en ont ouï parler, avoit besoin d'un cuisinier. Un de ses amis, homme d'im petit génie, et, comme disent les Italiens , di poco, lui en présentoit m\ qu'il vouloit placer. Interrogé sur la capacité du personnage^ il dit que c et oit un garçon fort sage, qui ne manquoit jamais aux heures de son loisir de fréquenter les lieux de dévotion. Cela est bon, difle cardinal en souriant, mais je désire un cuisinier. — C'est le meilleur tireur au vol qui soit en Toscane. — Je veux uu cuisinier, reprit le cardinal. — 11 a bonne mine et fait honneur à son maître ea se tenant bien proprement. — Je veux un cuisinier. — Il

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