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Homme long à conter, s'il en est un en France

La Fontaxxe : le Florentin : .

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lit et écrit en perfection. — Je veux un cuisiuiei . — Kn cas d'affaires ou pounoit compter sur lui; c'est uu jeune liumme qui a du cœur et que le péril ne feroit pas reculer. — Je veux un cuisinier. Enfin, cà tous les éloge? postiches que cet ami impertinent donn dt à celui qu'il vouloit produire , il ne tiroit autre chose du cardinal que quelques soutires et voglio un cuoco, je veiLX un cuisinier, ce qui lui tit enfin comprendre le ridicule ([U'il se donuoit devant l'homme le plus éclairé de son temps. L'application de mon histoire est facile : on dit autant de mal de moi que l'on disoit de Lien au cardinal de son prétendu cuisinier; c'est un fourbe, c'est un ingrat, un scélérat achevé, c'est un voleur des fatigues d'autrui. Voilà un fort vilain portrait , pour peu qu'il soit ressemblant; mais, par Cerl)t're et la triple Hécate, fùt-il plus vilain mille fois, est-ce de tout cela qu'il s'agit? La question est de savoir si j'ai été musicien, si je l'ai été distingué et si je puis à ce titre mériter les récompenses où j'aspire. Je vous prie donc, Aladarae, de me vouloir juger sur ce pied-là, sans entrer dans un détail où mes accusateurs auroient peut-être autant de peine que moi à trouver leur compte si on les recherchoit sur de pareilles matières.

11 est vrai, dit alors le bonhomme Orlando Lasso ', que vous avez été un musicien fort distingué, si Ton se distingue en méprisant les bonnes règles. L'usage fré-

I. Roland Lassus, compositeur célèbre du xvie siècle, étoit ne' "a Mons. A son retour dltalie, il se fit appeler Orlando Lasso. On trouve parmi ses œuvres un grand nombre de chansons de ilarot et de Ronsard, qu'il a mises en musique. Lorenzani, Vittoriode Spolette et Luiggi furent aussi des musiciens distingués k la même époque ; mais leur réputation ne s'étendit point aux siècles suivants. Il n'eu est pas de même de Carissimi, de Venise, dont le style pur et savant peut encore servir de modèle dans les écoles de composition.

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quent de la septième n'a jamais effrayé votre grand cœur, et jamais vous ne vous êtes semlf-mont att;iché à sauver, par la suite des accords parfaits, la dureté de ceux que vous avez souvent hasardés mal à propos. Pour moi, ajouta Vittorio de SpoLtte, je le trouve aussi fort distingué en mal par l'uniformité de son récitatif, qîii est telle que Ton devine aisemt^nt la fin d'un récit, pour peu qu'on en ait ouï le comme ncemf^ut. Si l'on condamne ses ouvrages, interrompit Luij:gi, je demande auparavant que l'on en séparf ce qu'il peut avoir pris des miens, afin que l'innocent ne soit point confondu dans la punition du coupable. Je ne suis pas de votre sentiment, dit alors Carissimi, et j'abandonne au bras séculier plusieurs de mes basses dont il a trouvé bon de s'emparer; aussi bien ne voudrois-je plus les reconuoitre ni m'en servir après lui. Une confusion de voix succéda à tous ces reproches; la cabale des musiciens modernes s'éleva tout à la fois, et l'on n'entendit plus qu'une criaillerie confuse où l'on ne discernoit que des injures; encore comprenoit-on qu'un reste de respect pour la reine empéchoit qu'on ne lui en débitât de plus atroces. Qui a jamais vu, dans une justice subalterne, des procureurs échauffés par la plaidoiiie? On les entend sur la fin qui parlent tous en même temps; la tète leur tourne, les raisonnements se convertissent en injures, le respect pour le juge a quo, affaibli par l'habitude de boire ensemble, est une digue impuissante pour arrêter le torrent de leur passion, et l'espoir d'être payé plus grassement de leur partie, si elle vient à gagner son procès , • st la seule réflexion dont ils sont capables. Ainsi se gouvernoieut, ou plutôt ne se gouvernoient plus , les musiciens ameutés contre Lulli. Cet insolent procédé révolta Proserpine ; elle en fit paroître son indignation par sa rouL'eur, et peu s'en fallut

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qu'elle n'en cassât sa musique, comme font depuis peu les chapitres affligés par la diminution de leurs revenus. Enfin s'étant remise elle prit son parti tout à coup, et dit qu'elle ne vouloit point prononcer entre tant de personnes qui lui étoient chères, mais que pour être réglée sur leurs différends elle les renvoyoit par-devant le Bon-Goût. A peine eut-elle fini de parler, qu'un grand rideau de damas noir, semé de flammes en broderie or et couleur de feu, descendit de la voûte du vestibule et déroba la reine à nos yeux avec toute sa biillante compagnie , de la même manière que le rideau de l'Opéra termine brusquement le spectacle. En même temps un tourbillon violent nous poussa tous au bas de l'escalier, et les portes du temple se fermèrent d'elles-mêmes avec iracas.

Cet événement toutefois ne fit perdre courage à personne : chacun crut que sa cause étoit gagnée, puisque le Bon-Goût en devoit être le juge, car c'est une juridiction où il est peu de gens qui ne s'imaginent d'avoir beaucoup d'accès. Nous nous acheminâmes donc tous du côté où nous crûmes qu'habitoit le Bon-Goût, sans ^^arder de rang ni d'ordre dans notre marche, tant ceux qui avoient intérêt à la décision de l'affaire que ceux qui, comme moi, étoient poussés simplement par la curiosité d'en connoître le succ's.

Nous n'avions pas marché un quart d'heure que nous rencontrâmes un grand bois fort épais et fort sombre. 11 étoit percé d'une infinité de routes également unies et spacieuses, qui se croisoient en tous sens et formulent une espèce de labyrinthe très-difficile. Nous apprîmes que c'étoit la forêt d'Ignorance, habitée par des peuples grossiers et barbares qui tenoient plus de la bête que de l'homme. Nous hésitâmes quelque temps, et tous ceux qui composoient notre troupe s'arrêtèrent pour délibère]-

(^i nous serviroit de guide dans un pas si difficile. Aloi*s Louis de Gongoia, poëte espagnol ^, enfilant le preinitT chemin qui se trouva sur sa gauche, nous dit hardiment de le suivre, et que les routes qui conduisoient au Bon-Goùt lui étoient aussi connues que les rues de Madrid. Nous ne paroissiens pas trop résolus à nous embarquer sur la foi d'un tel garant, lorsque don Diego Huilado de Mendoça, autiefois grand d'Espagne, et, ce qui le faisoit le plus distinguer parmi nous, auteur du fameux roman de Lazarilie de Toimes, nous dit avec un geste de mépris: Parbleu, Messieurs, ce seioit une grande sottise de croire cpie le prince du style recherché ne sût pas où habite le Bon-Goùt. Boto a tal, sehores, que séria muy lindo disparate â no saber el principe del estiloc ulto â donde el Buen-Gusto se aposenta. Vous savez sans doute que ce style que les Espagnols appellent culto, comme qui diioit recherché et poli , est une enflure monstnieuse de discours qui se résout entièrement en métaphores, qui se subtilise en pensées et qui s'embarrasse tellement de transpositions , quil en devient impénétrable même aux Espagnols natui^els, et souvent aux auteurs qui s'en sont servis. Cependant Gongora, dans le commencement de ce siècle, avoit tellement persuadé la cour de Philippe III que 1-1 dinnité qui préside à l'art des poètes demande du mystère dans les moindres choses, et que son enthousiasme ne permet pas que Ton s'explique naturellement, qu'il s'étoit établi le chef de cette secte

1. Voir les Études sur l'Espagne de M. Philarète Chasles et VHistoire comparée des littératures espagnole el franeoise, par M. Adolphe de Puibusque. particulièrement le chapitre VIII. •• Le genre bâtard mis en vogue par Gongora. dit M. de Puibusque. n"est autre chose quun mélange du raflanement napolitain et de l'enflure castillane. "

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incompréhensible , dans une nation cpii donne aisément dans le merveilleux , et qu'il avoit fait croire à toute l'Espagne, où il a encore des sectateurs, que pour avoir de l'esprit il ne falloit pas être intelligible. C'est d'après cela que Mendoça, qui avoit pris un peu de sa teinture dans notre monde, trouvoit fort riJicule, que pour arriver au Bon-Goût, on ne s'abandonnât pas à la conduite de ce ptince illustre du galimathias. Il suivit doue hardiment son garant, et fut imité tn cela du soldat Garcilaso, qui, en chantant une redondiUe de sa façon i, se mit sur les pas des deux premiers, avec quantité d'autres acteurs de sa nation.

Le commandeur Annibal Cai o ^, j ugeant qu'ils alloieut s'égarer, leur crioit à pleine tète : Où allez-vous. Messieurs? retournez à moi, je vous montrerai le chemin le plus court et le plus sûr. Dàve andate, sipuori ? tomate in quà , che cercate maria pcr Havenna '^. Fidatevi di me, io vi mostrerà la strada regia, la sicura, l'abbreviata. Dire cela et enfiler un autre chemin, ce ne fut pour lui que la même chose: Le crédit qu'il avoit parmi les gens de sa langue en entraîna quelques-uns après lui; les modernes suivirent presque tous; mais quand ils virent le Chiabrera engagé dans la même route, ils se dirent l'un à l'autre qu'il n'étoit pas possible qu'un prètie à bref apostolique fût capable d'errer dans le choix du bon chemin et, soutenant que l'opinion contraire étoit pour le moins une hérésie, ils

1. Ce sont de petits rondeaux de cinq vers où Garcihiso .i excellé. lA'o/e de Sénecé].

2. Poëte italien du xvie siècle, auteur d'une traduction de rÉne'ide, en vers libres et non rimes.

3. Maria per Ravenna est un proverbe qui signifie cliercher les choses où elles ue sont pas : la iner a Ravenne. Nous dirions eu fi-ançais : prendre Paris pour Corbeil. ou chercher midi à quatorze heures.

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marchèrent gaiement sur les pas de leurs conducteurs.

Peut-être avez-vous ouï dire que ce Ghiahrera étoit un poëte de Savonne qui vivoit il n'y a pas vingt ans et auquel le pape Alexandre VII, qui étoit poëte comme lui , soit par une sympathie secrète, soit par une véritable estime pour le mérite qu'il lui trouvoit, écrivit un bref authentique pour le féliciter sur la beauté de ses vers et la fécondité de son génie : honneur extraordinaire pour les muses, dont elles n'avoient point goûté jusqu'alors, et qui faisoit croire pieusement au reste des poètes ultra-montains que c'étoit matière d'inquisition de douter que le Chiabrera fût infaillible.

Cela n'empêcha point qu'une cabale de versificateurs allemands, sous la conduite de Conrad Celtes i, ne prit encore un chemin tout différent des deux autres. Ce Celtes portoit sur la tête une couronne d'or émaillée de vert et ciselée en feuilles de laurier, dont il avoit été couronné des propres mains de l'empereur Frédéric III, qui le premier d'entre les Césars avoit tr>juvé la noble invention de couronner des sottises. Plusieurs de ses confrères, coiffés comme lui par la libéralité de quelques autres empereurs du même goût, le suivoient avec une gravité risible. Le vulgaire des poètes de la même nation s'engagea sur leurs pas en nous ai-pi^lant à haute voix et témoignant sa surprise, en latin gothique, de ce que nous hésitions,' lorsqu'il s'agissoit de trouver le Bon-Goût , de suivre les traces de poètes couronnés qui Tavoient si bien établi dans les cours du septentrion et qui le faisoient encore régner, ainsi que les grâces et les jeux, dans tous les poëmes de l'Allemagne.

Nous avons appris depuis que les Espagnols s'enfon-

I. Son véritable nom était Meissel, mot allemand qui signifie burin, ciseau, et dont Celtes est la traduction latine. Celtes naquit au milieu du xve siècle et mourut en i5o8.

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cèrent dans un taillis tout hérissé de ronces et d'épines, dont les pointes les déchirèrent impitoyablement et d'où ils se tirèrent dans un état à n'être plus reconnoissables. Les Italiens rencontrèrent dans leur chemin une montagne qui sembloit devoir les conduire jusqu'au ciel. D'abord ils n'espérèrent pas moins que de prendre avec la main la lune et les étoiles et d'établir dans le soleil même le trône éclatant de leur gloire; mais quand il fut question de redescendre , ils ne reconnurent plus ni voie, ni sentier; ce n'étoit que rochers escarpés, que précipices impraticables, et le moins maltraité de la troupe en fat à peine quitte pour se froisser quelques côtes dans des chutis inévitables. Les Allemands eurent un sort bien différent ; ces bonnes gens allèrent s'engager dans des lieux bas et marécageux où ils s'embourbèrent si profondément qu'ils furent contraint? d'y passer la nuit à faire concert avec les grenouilles. Peut-ètr(! n'en seroient-ils pas encore dehors si quelques savants de leur nation, qui passoient par là bien montés, ne les en eussent tirés par les cheveux. Ce qu'il y eut de singulier dans cette aventure, c'est que le lendemain ious ces gens-là soutinrent hautement qu'ils avoient trouvé le Bon-Goùt, et qu'on ne pouvoit le rencontrer que par le chemin qu'ils avoient tenu ; ils en faisoient même des descriptions à leur manière et le peignoient, non-seulement fort différent de l'idée qu'en ont ceux qui l'ont vu de près, mais encore ils ne pouvoient s'accorder ensemble et multiplioient à l'infini des portraits ridicules, dissemblables entre eux et encore plus dissemblables à l'original.

Mais, pour revenir au gios de notre troupe qui avoit fait ferme et n'avoit pas voulu suivre ces détachements d'enfants perdus, nous tînmes sur-le-champ une espèce de conseil pour délibérer qui seroit notre guide dans un

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chemin si difficile. Notre résolution fut bientôt prise , et l'opinion de Catulle , qui parla des preiniei's , fut qu'on devoit prier Virgile de nous guider, parce que jamais aucun homme n'avoit connu si bien que lui les routes qui conduisent au Bon-Goùt avec sûreté. Cet avis fut applaudi de toute la troupe ; on appela Virgile de toutes parts, et, un murmure confus d'éloges et d'acclamations lui fit entendre que nous nous eu remettions à lui du soin de notre conduite. Nirgile s'avança modestement, et après nous avoir remerciés de la bonne opinion que nous avions de lui, il nous dit que puisque nous lui faisions l'honneur de nous abandonner à ses conseils , il mettroit toute son industrie à nous bien guider; qu'il ne savoit pas si ce qu'on appeloit le bon goût dans son siècle seroit le même aujourd'hui, mais quïl y avoit beaucoup d'apparence, parce que k bon goût n'étoit autre chose qu'une certaine conformité a'>ec la belle nature et la di'oite raison qui n'avoient jamais changé et qui ne dépendoient ni de la diversité des temps et des lieux, ni de la différence des mœurs et des nations; que d'ailleurs jamais siècle n'avoit ressemblé à celui d'Auguste comme le siècle d'cà présent, tant pour avoir produit un prince dont le mérite ,. la valeur et la bonne fortune attirent les yeux de toute la terre, que pour avoir atteint le plus haut point de perfection et de délicatesse auquel l'esprit humain puisse pousser ses counoissances. La piincipale difficulté , ajouta-t-il, est de sortir de ce labyrinthe que nous avons devant les yeux ; mais j'espère y réussir. A sou issue se rencontre le pays qu habite le Bon-Goût tt qu'on appelle les Plaines-Allégoriques. C'est un pays assez inégal, très-froid en quelques endroits, couvert et scabreux en quelques autres ; la diversité du paysage eu est assez divertissante : certains quartiers paj:'oiss(^nt

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heureusement cultivés , variés très-agréablement et tempérés à souhait. C'est là que certains Grecs, nommés Gébès et Philostiate, ont autiefois établi leui^s colonies, que Lucien et Apulée ont depuis embellies de divers ornements. Le jurisconsulte Alciat, longtemps après eux, y a bâti d'assez agréables habitations, aupiès desquelles l'académicien Gomberville s'est placé de nos jours avec succès. Les endroits où se sont établis les Italiens Boccalini et Palavicino ont un air assez riant; et dans la même plage deux François, nommés Guéret et Furetière, ont acquis deux maisons de plaisance parfaitement bien entendues, uù selon toutes les apparences ils prétendent habiter quand ils viendront se retirer parmi nous. A l'entrée du pays s'élèvent deux montagnes fort hautes , mais d'une hauteur inégale, sur chacune desquelles est bâtie une belle ville. La montagne que l'on trouve à droite est la plus élevée; la ville qu'elle porte sur sa croupe se nomme luvtntion ; elle est superbe en tours et en édifices dont la structure paroît merveilleuse : mais ce qui la rend plus remarquable et la distingue de toutes les cités qui se voient ailleurs, c'est un château qui commande toute la ville et que l'on nomme Bel-Cspiit. 11 brille d'une limiière éblouissante comme s'il étoit d'un seul diamant; son éclat n'est pourtant point sa plus belle qualité, car il échauffe, il anime, il vivifie; en un mot, il est comme le soleil du climat où il est situé. De l'autre côté, sur la montagne la moins élevée, on voit ime autre ville qui s'appelle Imitation, et qui paroitioit aussi fort belle si elle n'étoit eflacée par sa voisine que l'on reconnoit pour l'original, et à laquelle cette dernière ressemble beaucoup. Les deux montagnes ne sont séparées que par un vallon fort étroit, dont l'ouverture est entièrement occupée par un grand fleuve qu'on aiv pelle Imagination. Il est extrêmement rapide, fort agité et

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très-énimeux ; il roiiln beaucoup de salile et de j^ravicimêlé avec ses flots, et jamais il n'est assez cilme pour qu'on puisse en voir le fond. Tous les matins, la lumière qui part du château dont nous avons parlé, frappant sur les ondes agitées du fleuve, en élève, par une vertu ocailte, des brouillards épais qui entourent le sommet des deux montagnes et viennent se résoudre en une rosée qui tombe avec abondance sur Ips deux villes. Les peuples qui les habitent sont fort bizarres; la plupart paroissent sous une figure extraordinaire : on y voit des harpies, des sphinx, des chimères; la fignre humaine dans quelques-uns est associée à celle des bêtes; les satjTes et les centaures y sont communs; les animaux moitié femme et moitié poisson y fourmillent. Vous diriez que c'est là qu'Ovide prenoit ses modèles quand il composoit ses Métamorphoses ; en un mot, on y peut remarquer tout ce que la poésie et la peinture ont jamais imaginé de plus extravagant. Il y a un endroit de la ville d'Invention qui s^" nomme le quartier des Romans ; tous les hommes y sont faits à peindre : on ne peut rien concevoir d'égal à leur bon air ni à leur mine relevée, comme rien n'approche de la régularité des traits de leurs maltresses ; nviis ce qui est embarrassant, c'est qu'ils se ressemblent tous si fort que le père et la mère qui les ont mis au monde auroient peine à les discerner l'un de l'autre. A dire vrai, ces peuples n'ont pas la vie fort longue, et la plus grande partie meurent dès le moment de leur naissance ; ceux qui sont un peu plus robustes sont assujettis à aller se faire approuver par le Bon -Goût, sans quoi la lumière leur est interdite. A cet effet on les voit descendre par troupes de leurs montagnes et se précipiter dans le fleuve, qui, après être sorti des détroits où il a pris naissance, s'étend plus tranquille dans la plaine et va baigner les murs du

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palais qu'habite le Bon-Goùt. La plupart de ces malheureux avortons n'ont ni force ni adresse ; en un instant ils sont engloutis dans les flots de ce fleuve peu praticable et trouvent leur sépulture au lieu même de leur origine. Quelques autres, plus industrieux, se fabriquent à la hâte, avec du jonc ou quelque autre matière de pareille solidité , de petits bateaux couverts qu ils appellent des Métaphores, mais que le poids de leur charge fait souvent enfoncer. Si par hasard il en échappe quelques-uns, ils ne sont pas pour cela hors d'affaire, car à deux lieues de là on rencontre une forteresse appelée le Péage des Critiques, où Ton exerce avec beaucoup de rigueur les droits qui sont dus au Bon-Goùt. Ceux qui ne peuvent les payer sont coulés à fond sans miséricorde par des barques armées qui sortent du port et croisent continuellement le fleuve ; de sorte qu'entre mille qui s'embarquent sur l'Imagination , à peine s'en trouve-t-il un seul qui puisse se sauver.

Virgile nous contoit tout cela chemin faisant, et nous recrutions avec une attention qui charmoit l'ennui du voyage. Nous arrivâmes insensiblement au pied des montagnes dont il nous avoit parlé ; nous y remarquâmes toutes choses comme il nous les avoit dépeintes , et nous fûmes fort surpris , quoique nous y fussions préparés, de voir toutes les figures extravagantes qui descendoient de ces montagnes. Les bords du fleuve sont si fort escarpés qu'il est impossible de se frayer un sentier sm^ le rivage ; il fallut donc nous embarquer, et nous trouvâmes un assez bon bâtiment, à la faveur de notre guide, qui avoit de fort bonnes connoissances dans ces parages.

A peine fûmes-nous embarqués sur l'Imagination que chacun de nous se sentit ému d'une chaleur inquiète et surnaturelle. Les uns prophétisoient ou se mèloient tout

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au moins d'interpréter les plus obscures prophéties; d'autres faisoient des vers dignes du temps Je la splendeur d'Athènes ou da bon siècle de Romf; ; on en voyoit qui debitoient de nouveaux systèmes du monde et faisoient tourner sur le bout du doigt tous les globes de l'univers ; d'autres épluchoient la nature en cartésiens, ou commentoient les atomes Je Déniocrite. LuUi luimême, que nous oublions depuis trop longtemps, ayant pris son violon , eu tiroit des accords qui nous eulevoient Jamais il n'avoit été ému d'uu si beau feu, pas même lorsque, retiré dans sa maison de campagne pour composer quelque opéra nouveau, il excitoit son génie par l'idée brillante de l'or que ses portiers alloient recevoir. Au milieu de cet enthousiasme dont aucun de nous n'étoit exempt , nous arrivâmes au Péage des Ciitiques, oîi jamais on n'avoit fait si bonne garde. Quatre galères bien équipées occupoient presque toute la largeur du fleuve et ne laissoient rien passer sans l'avoir examiné avec la dernière ligueur. Leur chiourme étoit composée de plagiaires que l'on avoit mis à la chaîne et qui ramoient avec quelques pédants bonnes voglies, que la faim et la misère avoient réduits à ce pénible métier. Ces bâtiments étoient çiontés chacun de cent soldats, tous bons critiques, gens de main et d'exécution, Suisses et Allemands pour la plupart. Les quatre capitaines, pour lors de garde, étoient Jules Scaliger et Gérard Vossius, qui occupoient le milieu et le plus profond du fleuve, avec Isaac Casaubon et Adrien Turuèbe, qui se tenoient sur les ailes, et qui, s'acquittant de leur charge avec plus d'humanité, laissoient toujours échapper quelques malheureuses Métaphores ; mais elles n'en étoient pas quittes pour cela, car cà une portée de mousquet de la première garde, dans uu endroit où le fleuve

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se rétrécissoit , étoit postée une autre escadre de trois barques commandées par l'Allemand Scioppius, le François Sanmaise et l'Italien Castelvetro, gens sans quartier et sans miséricorde, qui ne faisoient grâce qu'au vrai mérite ; en sorte qu'on ne voyoit autour d'eux que petits bateaux renversés et que cadavres flottants ^ Dès que nous fûmes à portée de la voix, on nous demanda d'où venoit notre barque et qui la commandoit. Nous répondîmes que nous venions des Champs-Élysiens, et que notre commandant s'appeloit Virgile. Ce nom respecté de 3 critiques nous fut un passe-port suffisant; ils nous saluèrent de toute leur artillerie, ils s'ouvrirent pour nous laisser le passage libre, et ne nous demandèrent rien de plus. Quand nous vînmes à la seconde garde, nous rencontrâmes quelque ombre de difficulté. Certains esprits bourrus, tels qu'étoient Macrobe et Favorin parmi les anciens, et Gallucci ou le

1. Voltaire, au nombre des obstacles qu'il trouve sur le chemin du Temple du Goût, se plaint de rencontrer les Scioppius, les Scaliger, les Saumaise,

Gens hérissés de savantes fadaises, Le teint jauni , les yeux rouges et secs, Le dos courbé sous un tas d'auteurs grecs , Tout noircis d'encre et coiffés dv poussière.

n oublioit sans doute les services qu'avoient rendus les philologues à une époque où la littérature moderne préparoit son essor par une sévère étude de l'antiquité, et où les traits d'une critique légère se fussent vainement émoussés contre de graves et savants travaux.

Louis Castelvetro, né à Modène en i5o5, avoit dans sa critique une sévérité qui lui fit beaucoup d'ennemis. Son meilleur ouvrage, l'Exposition de la Poétique d'Aristote, faillit a être la proie des flammes pendant un séjour que l'auteur fit à Lyon.

(P. A. Cl

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jemie Duverdier dans les nouvelles troupes, soutinrent qu'il falloit examiner Virgile à la rigueur et comme le moindre des passagers ; qu'il étoit h'-nmie à se charger comme un autre de marchandises de contrebande ; qu'il avoit été un insigne plagiaire, ayant pillé son second livre presque mot à mot d'un ancien poète nommé Pisandre, et la plus grande partie des autres n'étant que des lambeaux d'Homère recousus ensemble; qu'il avoit erré considérablement en astronomie, en géographie et dans la connoissauce de la nature ; qu'il avoit fait des anachronismes insout^-nables, témoin Didou qu'il faisoit plus \-ieille de trois cents ans pour la faire rencontrer avec Énée; que, non content d'avoir ôté la jeunesse à cette belle reine, il lui ôtoit encore injustement la pudeur, personne, avant lui , n'ayant parlé de Di ion que comme de la personne de son temps la plus chaste et îa plus fidèle aux mânes de son époux ; qu'ainsi, par un double attentat, et r our flatter lâchement les Romains dans l'auteur prétendu de leur race, il lui ravissoit à la fois les deux qualités les plus estimées chez le beau sexe : la jeunesse et la chasteté. Cependant tout cela ne fut dit qu'à demi- voix et en murmurant; les généraux n'y eurent aucun égard et nous passâmes sans difficulté ; seulement quand nous fûmes devant la galère de Castel vetro, il jeta les yeux sur Lulli et s'écria : Quel est ce nouveau visage que je ne connois point ? il a la mine d'un grand fripon. De quelle nation étDit-il et dans quelle religion a-t-il vécu ? Alors Machiavel , qui étoit avec nous , prenant la parole : Oh ! pour la religion , monsieur llnspecteur, n'en soyez pas en peine, dit- il, c'est moi qui vous en réponds; il étoit de la religion de Florence , religion belle et bonne dont j'ai l'hormeur detre le patriarche, et dans laquelle j'ai m et vois

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encore aujourd'hui des princes, des rois et des souverains pontifes. La divinité qu'on y respecte le plus s'appelle Intérêt, et il n'est pas de victimes^, c[uelque sacrées qu'elles soient, qn'on ne lui immole chaque jour. — Va, va, homme de bien, répondit Cast'dvetro, je te connoisj je voudrois qu'il n'y eût dans ton bateau que des gens de ta secte, je vous aurois bientôt coulés à fond et vengé l'univers des désordres que lui ont apportés vos maximes pernicieuses. Si tu veux me croire, tu ne te feras connoître que le moins que ta pourras ; ou n'est pas toujours d'humeur à avoir des égards , et peut-être... La rapidité du fleuve qui nous empoitoit nous fit perdre le reste de ce discours menaçant, et nous gagnâmes toujours pays.

Enfin, après avoir traversé plusieurs charmantes plaines que le fleuve partageoit, nous arrivâmes, en côtoyant les bois les plus agréables qu'il soit possible de voir, à !a vue d'un supeibe palais que Virgile nous dit être celui du Bon -Goût. Bien qu'il y eût de la grandeur dans le dessin de l'édifice, le bel ordre et la proportion de ses parties étoieut ce qui frappoit le plus. Un certain air de propreté qui régnoit dans toute l'ordonnance du bâtiment rioit aux yeiuc et remplissoit agréablement l'idée ^ J'en avois autrefois approché, mais jamais d'aussi près que dans cette occasion, et je vous avoue que j'en fus charmé Après avoir mis pied

Simple en étoit la noble architecture ; Chaque ornement à sa place arrêté , Y sembloit mis par la nécessité :

L'art s'y cacboit sous l'air de la nature , L'obil satiïfiit embrassoit sa structure, Jamais surpris, et toujours enchanté.

(Voltaire, te Temple drc Godt.)

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i terre, nous entrâmes dans le vestibule du château, dont Taccès est libre à tous ceux qui peuvent arriver jusque là. Le docte Varron, que nous rencontrâmes dans la première salle, prit soin de nous introduire dans le cabinet du prince, qui nous parut de fort bonne mine et très-lden mis , sans dorure et sans broderie, d'une manière simple mais commode. 11 étoit appuyé d'un côté sur la Vérité et de l'autre sur la Raison , que je reconnus aisément pour les avoir vues ailleurs. Ces deux beautés tenoient chacune en main un éventail avec lequel elles chassoient continuellement de grosses mouches de toutes couleurs qui cherchoieut à piqumle Bon -Goût et attaquoient principalement ses yeux, qui étoient vifs, perçants, et à la péoétration desquels rien ne pouvoit échapper. Le bon seigneur avoit à ses pieds deux jeunes enfants qui jouoient avec lui et qui, le tiiaut par ses habits, essayoient d'attirer ses regards et de le faire pencher de leur côté. L'un d'eiLX étoit un petit garçon toujours inquiet, toujours en mouvement, qui changeoit de couleur comme un caméléon, et bien qu'il parût assez doux, montroit néanmoins, au travers de Cette apparence, quelque chose d'impérieux qui faisoit juger qu'il étoit volontaire.' L'autre étoit une petite fille aussi fixe et constante que son camarade paroissoit volage, mais dont la physionomie n'annonçoit pas une humeur moins absolue ni moins tyrannique. Le Bc«n- Goût se défendoit de leur importunité et conservoit sa gravité autant qu'il étoit possible ; mais il les repouss<3it mollement avec un sourire qui manifestoit le penchant de son cœur, et donnoit à connoitre l'inclination violente qui l'entrainoit vers eux. Je demandai à Catulle ce que signifioit tout ce mystère. Il me dit en peu de mots que ce petit garçon, si changeant et si inquiet,

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se nommoit l'Usage, et que la petite fille, si grave et si fixe, s'appeloit l'Habitude; que l'un et l'autre travailloient fort le Bon -Goût pour l'attirer à eux, et quesi quelque chose pouvoit rompre l'équilibre exact qu'il garde dans ses jugements, c'étoit la tendresse qui le fciisoit pencher de leur côté et Tengageoit dans leurs intérêts. A l'égard des mouches importunes qui essayoient de lui crever les yeux, et dont la Raison et la Vérité le défendoient avec tant de soin, il m'apprit qu'on les nommoit les Préjugés; qu'il y en avoit de nations et de coutumes, de religions et de cabales; que certains Préjugés naissoient de l'admiration que l'on a pour la fabuleuse antiquité ; que d'autres venoient des erieuis populaires qu'un recevoit avec le lait; qu'il s'en formoit du respect aveugle que Ton a pour la qualité ou la profession de certaines gens ; enfin qu'il en étoit d'une infinité d'espèces, toutes ennemies du Bon- Goùt et qui le rendroient infailliblement aveugle sans les efforts infatigables de la Raison et de la Vérité.

Pendant que Catulle m'expliquoit toutes ces choses, le fidèle Beaujoyeux, paranymphe de LuUi, avoit exposé au prince le sujet de notre visite , et l'avoit prié, en conséquence du renvoi qui lui en avoit été fait par Proseriine, de vouloir bien décider s'il méritoit un rang considérable parmi les illustres de son temps par ses compositions eu musique. Les adversaires de LuUi voulurent alois prendre la parole et plaider leur cause dans toutes les formes ; mais la Raison leur imposa silence et leur dit que les formes contentieuses des tribunaux de justice n'étoient non plus de l'usage du Bon-Goùt que de celui du Divan; qu'il falloit aller au fait, et que puisqu'il étoit question de la musique de Liilli, il falloit en entendre quelque chose pour Juger

DE Clément Marot. Saq

si elle étoit aussi bonne qu'on le pretendoit. La faction des Lullistes fut ravie de cette proposition. On apporta un bureau sur lequel étoient rangés en deux piles tous les opéras de Lulli. Celui qui tomba le premier sous la main du Bon -Goût fut l'opéra dAthys, et il l'ouvrit à l'endroit de la descente de Gybèle. La symphonie en fut exécutée avec beaucoup de justesse, et l'on connut sur le \i.5age du juge qu'elle ne lui plaisoit pas médiocrement. Cependant, comme le Bon -Goût n"a pas coutume de se régler sur une seule expérience, il voulut entendie quelque morceau de cet opéra. Il ouvrit de nouveau le li^Te, et fort heureusemeût pour Lulli ce fut à l'endroit du Sommeil.

Tandis qu'on le jouoit, le prince s'endormit; mais ayant été sur la fin éveillé par la Raison , il prononça en bâillant que Lulli étoit un excellent musicien. La Raison interpréta cet arrêt en peu de mots, et dit que la marque la plus certaine de la bonté d'une expression ^toit de produire l'effet pour le.^iel elle est employée, et que d'après ce principe une symphonie MX-e pour exprimer le sommeil ne pouvoit manquer d'être excellente lorsqu'elle engageoit à dormir. Ainsi l'on vit pour la première fois un jugement équitable rendu par un juge endormi. Après cela toute notre troupe se sépara; Lulli, suivi de ses amis, se retira fort content en dansant devant son juge cette célèbre pantalonnade du Muphti, dont il avoit jadis si fort réjoui la cour à Chambord. Depuis nous avons appris que par ordre de Proserpine on a fait ériger en son honneur un obélis'jue dont le piédestal est un trophée composé d'instmments , de li-sTCS de musique, de mas-ques, de ballets et d'autres ornements semblables. L'inscription contient ces paroles :

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A LA MÉMOIRE HAKMOSIQCE

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