LA PEINTURE. CHANT IL
Porteroient au tableau l'œil terne du climat ; Vole aux champs d'Ausonie, aux rochers helvétiques , Aux bords de la Durance , aux climats germaniques (2) ; Yois l'aspect si frap|)ant de ces monts empourprés , Ces pierres, ces terrains fortement colorés : C'est dans le sein veiné de ces vastes retraites , C'est là que la nature apprêta tes palettes.
PIW DU SECOND CHATCT.
(i) Page 33. La couleur sous ses doigts s'embellit...
i-L est assez extraordinaire que les peiutresde l'Italie, où le climat est si beau , aient manqué de coloris , si l'on excepte l'école véuitienne ; tandis que les [)eintres flamands , nés sous un ciel épais, out eu général mieux colorié. 11 faut croire que les artistes d'Italie, accoutumés a peindre d'après les statues antiques , n'ont cherché qu'à rendre les belles proportions de la sculpture sans s'occuper de la couleur, ou qu'«u étudiant les tableaux ternis par le temps , ils en ont copié le défaut qui n'étoit qu'accidentel , au lieu que les peintres flamands ont, pour ainsi dire, lutte contre leur propre ciel , et cherché , par l'éclat de la couleur, à surmonter le vice du climat. Peut-être aussi doivent-ils le coloris de leurs tableaux à l'avantage de voir iierpétuellement de belles couleurs sur le teint des Flaiiiaudes , et que cette nature animée leur a servi à embellir l'autre.
(2) Page 40. Vole aux champs d'Ausonie , aux...
Si l'on propose au peintre de voyager en Allemagne, ce n'est pas pour la beauté du ciel , c'est pour l'aspect des terres métalliques, les montagnes ayant une couleur pro^ noncée que n'ont point les monticules qui nous environnent, la plupart remplis de craie et de plâtre , et moins colorés même que nos plaines sablonneuses. La vue des terrains d'Allemagne est si puissante sur les artistes , qu'il n'y a point de mauvais peintre allemand dont les tableaux n'aient du coloris.
La couleur frappe les hommes ; montrez à un enfant ou à un villageois deux estampes dont l'une sera enluminée : leurs yeux se portent sur celle-ci , et ils la préfèrent à l'autre.
CHANT m.
J iA. figure est formée , et l'homme reste à naître : Ravis le feu des cieux, va , cours lui donner l'être • Dans ce corps languissant, même sous la couleur l''ais circuler la vie, et répands la chaleur; Qu'il soit frappé par-tout de ce rayon céleste ; Que le port, le maintien, le visage, le geste , Tout parle ; et, pour cueillir un immortel laurier, Embrasse au même instant, si tu peux, l'art entier. Rapproche mes leçons dans un même exercice ; Le moment du génie est celui de l'esquisse ; C'est là qu'on voit la verve et la chaleur du plan, Et du peintre inspiré le plus sublime élan. Redoute un long travail ; une pénible couche Amor'.iroit le feu de la première touche. Souviens-toi que tu dois souvent du même Jet Imprimer la couleur, et la forme, et l'effet. Si le lils de Japet, artiste plus habile, En formant la statue , en pétrissant l'argile, Eût dans le même iustant animé sou dessin. Les dieux qu'il déroba j)ardonnoient sou larcm. Mais comment aux couleurs, comment à chaque image Communiquer la vie et prêter un langage.^ Observe le mortel qui, j)rivé de la voix. S'évertue et s'énonce ou des yeux ou des doigts ; Avec quelle saillie il remplace et répare Les refus obstinés de la nature avare .'
CHANT III. /.i
Sa langue ne peut rompre un importun lien ; Mais Ja voix qui lui manque est dans tout son
maintien.
Eh bien ! si comme lui la figure est muette, Que la peinture parle et soit son interprète. Da sceau qui la distingue empreins la passion (i), Peins sous un air pensif l'ardente ambition. Donne à l'effroi l'œil trouble, et que son teint pâl isse , Mets comme un double fond dans l'œil de l'artifice , Que le front de l'espoir paroisse s'éclaircir, l''ais pétiller l'ardeur dans les yeux du désir , Compose le visage et l'air de l'hypocrite , Que l'œil de l'envieux s'enfonce en son orbiie, Elevé le sourcil de l'indomtable orgueil , Abaisse les regards de la tristesse en deuil , Peins la colère en feu , la surprise immobile, Et la douce innocence avec un front tranquille.
Joins à l'expression du visage et des traits Une attitude heureuse et des mouvements vrais ; Ues corps sache avec art déployer l'habitude ; Souvent le personnage est tout dans l'attitude. Sisygambis , tombant aux genoux du vainqueur, A déjà d'Alexandre adouci la rigueur :
Scévola , sans frémir, tient son bras dans la flamme : C'est sur ce bras tendu que sort toute .sou ame : Le poing sur son épée, Achille furieux Semble porter la main à la foudre des dieux.
Si ton œil n'a du corps pénétré la structuce , Tu n'as pu ni trscer ni poser la ligure ; Et de même au dehors tu ne peux déployer Le feu des passions qu'en sondant leur foyer : Descends dans ce "Vésuve , et vois dans cet abîme Quelle source de feux doit jaillir à la cime. La passion toujours, selon l'âge et les rangs, Dans des signes pareils eut des traits diiférents. Pour nous peindre l'acteur, mesure sou théâtre ;
La douleur d'uu héros n'est point celle d'un pâtre ;
Distingue par le sexe autant que par l'état
Les larmes d'une femme et les pleurs d'un soldat.
Le même sentiment, selon les caractères ,
Se manifeste encor par des signes contraires ;
Ce père en sa douleur, d'un courage assuré,
Peint les livides traits de son lîls expiré.
Toi, malheureux Dédale, auteur de ta hlessure,
Deux fois tu veux graver ta fatale aventure ,
Deux fois ton cœur se serre , et tu sens sur l'airain
De ta main paternelle échapper le burin.
Conserve aux passions toute leur violence, l''ais-les parler encor jusque dans leur silence ; Laisse-nous entrevoir ces comliats ignorés , Ces mouvements secrets dans l'ame concentrés. Antioclius périt du mal qui le consume , Tous les secours sont vains ; le cœur plein d'amertume, Son père levé au ciel ses regards obscurcis. Auprès d'Antiachus Erasistrate assis , Interrogeant le pouls de ce prince immobile , Ne sent battre qu'à peine une artère débile. La relue, l'œil humide, et d'un front ingénu, Paroit ; le pouls s'élève , et le mal est connu.
Pour tracer ces tableaux d'un crayon plus lidelo , 11 faut observer l'homme, et dans plus d'un modèle. Parcours ce labyrinthe et ses trompeurs chejiiius , Diversement coupés chez les divers humains : L'homme diffère d'ame autant que de visage ; C'est le même rapport, et c'est une autre image ; Tu dessines le corps , mais ton œil sert ta main ; L'ame seule voit l'ame, elle échappe au dessin.
Eh! comment donc la peindre? Il faut sentir toimême ; Tu ne peux la saisir sans cet instinct suprême. Su'Jy justilié tombe aux pieds de î'enri.
CHANT in. /,5
Confus de son erreur, le prince jette un cri : « Leve-toi , l'on croira que loa roi te pardonne (2). » Noble et sublime élan que l'héroïsme donne ! Comment nous jjeindras-tu ce mouvement soudain. Si l'ame de Henri n'a passé dans ton sein, Si du fond de ton cœur ce récit plein de charmes A ton œil humecté n'a fait monter les larmes ? Le cœur vil et pervers , sous le vice abattu , Jamais d'un trait profond ne peignit la vertu •, Si des cieux un moment il approche la sphère , Il y porte avec lui les vapeurs de la terre.
Le plus beau droit de l'art est d'orner les anieJs , Ces asiles ouverts aux fragiles mortels , Où, fatigué du cL-.)0 des passions fatales , L'homme vient reposer du moins par intervalles : Sois saisi de respect, et dans ces lieux divins Songe que ta réponds des regards des humains. Là leur vue attentive et toutes leurs pensées Sur d'augustes tableaux doivent être fixées. Si j'arrive pjourtant dans ces temples de paix , Que vois-je sur les murs ? Les plus affreux objets, Les fureurs des tyrans, l'invention des crimes , Les gènes , les bûchers , et le sang des victimes , Et toujours vingt bourreaux pour un héros chrétien (3).
Ah ! qu'aujourd'hui le ciel , mon guide et mou
soutien , A qui peut-être ici ma voix sert d'interprète , A la lyre en mes mains n'a-t-il joint la palete ! J'irois, et de ce pas, j'irois dans les lieux saints Effacer sur les murs le sang dont ils sout teints. Ces arènes d'horreur, ces barbares exemples Faits pour l'œil des Nérons, et qu'on voit dans nos
temples.
Peintre aveugle, en m'offrant ces féroces tableaux , Quelle est dore la vertu qu'inspirent tes pinceaux .'
Quand Sparte à la victoire aguérissoit les âmes, Lorsque da vrai courage elle y versoit les flammes, E toit-ce en présentant des clianips couverts de morts , Des soldats dont la guerre eût mutilé les corps ? Ouvroit-on les tombeaux? On montroitles trophées. ])onne un même aiguillon aux âmes échauffées, Enlevé sous nos yeux dans le séjour divin Les héros de la foi les armes à la main ; Ou, si tu veux montrer quel fut leur sacrifice. Peins-les devant leur juge, et non dans le supplice ; Ltà marque leur constance ainsi que leur espoir ; Voilà de leur vertu le lidele miroir; N'en présente point d'autre , et rends-leur ces hommages ; Sers la religion sous de douces images ; Entends, remplis la loi de son auteur divin ; Peins le Juif secouru par le Samaritain. L'humanité toujours au sublime est unie ; Sois sensible ; sans l'ame il n'est point de génie.
Quand tu ne peindras pas la vertu sous ses traits , Peins la nature , elle a d'invincibles attraits ; Son image nous charme, elle n'est jamais vaine Et même à la vertu son aspect nous ramené.
Mais si tu veux m'offrir, loin du bruit des cités, Du spectacle des champs les tranquilles beautés, Dégage de tout soin ton ame libre et pure, Et mets-la daus ce calme oii tu vois la nature ; En vain à l'observer ton œil s'est attaché , L'ceil sera trouble encor si le cœur n'est touché. Eh ! d'où vient que liergheiu est au rang de tes
maîtres .'' D'où A'ient qu'il a reçu des déités champêtres Le feuillage immortel qui verdit sur son iront? 11 connut, il jicignit ce sentiment profond ; Il l'épaucha par-tout sous ses touches divines ; Il eut pour atelier le sommet des collines :
Epris lie la nature et plein de ses attraits, C'étoit là qu'il traçoit de ses pinceaux si vrais Les mobiles aspects des nuances célestes, Le repos d'un beau soir sur des sites agrestes , La monture du pâtre et les bêlants troupeaux Par des chemins fleuris regagnant les hameaux, Et ce silence heureux d'un vaste paysage , Des j)remiers jours du monde attendrissante image.
As-tu cette ame forte et cet instinct hardi Par qui tout est osé, tout est approfondi? Va , cherche la nature ou bizarre ou sauvage. Joins son génie au tien pour saisir son ouvrage : Montre vers le Jura l'accord de deux saisons, La verdure à tes pieds , la glace au haut des monts ; Le fracas des torrents vomissant de ces cimes Leurs flots retentissants tombant dans ces abîmes; Ces rochers suspendus menaçant à la fois Le ciel de leur sommet, la terre de leur poids.
L'œil est le vrai dépôt de la mémoire humaine^ Mais il veut des objets, des tableaux qu'il retienne : La nature animée , et les traits importants. Tout ce qui nous instruit , voilà ce que j'attends.
Tu peins les animaux, que leur instinct paroisse : iSur ses genoux ployés que le chameau s'abai.sse , Et prête un dos convexe à d'énormes fardeaux ; Que , vers le Labrador et sur le bord des eaux , Le castor, architecte aussi prudent qu'habile. Cimente cette digue et se forme un asile. J'aime à voir sous leurs traits le coursier valeureux , Le chien recounoissant , l'éléphant généreux : Que la toile en un mot jamais vide et déserte Des faits , des vérités , soit une école ouverte : Sur un objet oiseux quand tu perds tes pinceaux. Je crois voir Philoctete aux l'ives de Lemnos Lancer obscurément contre une foiblc proie Ces flèches dont le sort est de renver.serTroie.
Ce n'est pas cependant que, d'nn front sourcillenx, Je proscrive les traits d'un badinage heureux; Telle image à la fois est frivole et piquantej Les Grecs ont admiré le tableau de Timante. Polyphème s'endort, du colosse étendu Dans la forêt au loin le corps est répandu ; Les satyres légers s'attroupent en silence , Immobiles autour de sa stature immense, Quel est de leurs regards l'élonnement profonil? L'un observe son œil isolé sur son front , L'autre , le thyrse en main et d'espace en es|iace , Toise du vieux pasteur la gigantesque niasse.
Epouse d'Antiraaque, au vallon de Tenipé , De ton air ravissant que mon œil est frappé! Moitié nymphe aux beaux yeux , moitié coursier superbe , Ta croupe s'arrondit nonchalamment sur rheroe ; Tes fils, j)ressant ton sein de la lèvre et des doigts, Sucent avec le lait la rudesse des bois ; Le centaure sorti de la forêt voisine Paroît à demi-corps au dos de la colline , Tient en l'air un lion qu'il perça de ses dards ; Ses lîls l'ont aperçu ; quel feu dans leurs regards ! Le centaure sourit à leur naissante audace , Dans leur œil qui pétille il reconnoît sa race. Je vois avec plaisir ces traits ingénieux Où la saillie attire et captive les yeux. Calot même, entraîné par sa verve burlesque, I\le plaît par les écarts de sa touche grotesque. Lorsqu'il jieint de démons Antoine harcelé , L'enfer en mascarade, et le saint désolé.
Comme on voit de deux jours la rencontre im« prudente Offusquer les objets que la toile présente, Garde que le sujet qui doit seul nous fixer Dans un autre jamais n'aille s'embarrasser;
Qui liiontrc tleax sujets les confond et les cache : L'unité! Funitc! c'est ainsi qu'on m'attache; Sans elle rien ne ]>laît, sans elle rien n'est beau, Un seul fait au théâtre , un seul dans le tableau. Mais ne va pas non plus , sur la toile imparfaite , Inquiéter ma vue à demi satisfaite; Que du sujet entier le tableau soit rempli.
C'est peu de l'unité , s'il est trop embelli , Si l'amas fastueux d'une fausse richesse Etouffe imprudemment le fonds qui m'intéresse; Loin les ornements froids , les détails superflus , Tout Ci' qu'on peint de trop pesé sur les tissus.
O sublime Poussin! dans tes mâles ouvrages. Tu n'as point an hasard jeté les personnages ; Peins-tu les eaux du ciel submergeant l'univers; Vers ces tristes sommets déjà presque couverts, Au peu d'humains épars sur l'abîme de l'onde , .le recounr)is d'abord le naufrage du monde.
Dans on moindre naufrage, au défaut drs grands traits, Horace est indigné que l'on soigne un cyprès ; Dans ce peintre insen.sé c'est souvent toi qu'il
nomme:
Songe à l'objet premier, peins les lieux, mais peins
l'homme; L'homme est l'être sensible , et son aspect aimé Porte un charme secret sur l'être inanimé.
Aux flammes dans la nuit cette ville est en proie ; Que la lueur aix loin dans les airs se déploie , Et que par tourbillons les A'ents roulent les feux. Mais peins plus fortement des objets plus affreux , Le citoyen fuyant loin du toit qui s'endsrase, Ceux que surprend la flamme ou que la pierre écrase , Ceux à qui sous les pieds le feu i ompt les chemins , Et qui restent aux ais suspeudus par les mains ; Qu'un autre sur le seuil d'une porte enflammée
iF.MIERRE. 2. 4
ri^ LA PEINTURE.
Tombe étouffé soiulaiu par des Hots th.- fumée.
Que la mère tremblante, un enfant dans ses bias,
lin autre à sou côté, précipite ses pas.
l'ais descendreun vieillard parce mur que 1 ou brisr ,
Et (lu'un nouvel Enéc emporte un autre Anchise.
Yeux-tu peindre i côle de cet affreux tableau Dans le même désastre un spectacle nouveau? Que le pâtre au matin, vers ces vastes ruines Apportant les tributs des campagnes voisines , Voyant cncor les airs par la cendre obscurcis , Immobile d'effroi reste an pied du glacis ; Peins les femmes en pleurs, dans l'horreur absorbées , Et de leurs bras tremblants les corbeilles tombées.
Mais il est des objets, mais il est des tableaux Sur qui la main stérile use en vain les pinceaux ; Change de route alors, et qu'un beau stratagème Remplace sous les doigts l'art qui manque à lui-
nicme.
Le poète doit peindre, et le peintre exprimer; S'il est quelques objets qu'il ne puisse animer, Connois mieux la peinture, elle a sa réticence, Et tire son secours de sa ju-opie impuissance.
Ipbigéuie en pleurs, sous le bandeau mortel , De festons couronnée avance vers l'autel ; Touslesfrontssontcmpreintsdeladouleurdesamcs
Clytemnestre se meurt dans les bras de ses femmes, Sa bile laisse voir un désespoir soumis, Ulysse est consterné; Ménélas, tu frémis; Calcbas même est touché : mais le père ! le père....: D'atteindre à sa douleur l'artiste désespère; Il cherche, hésite, enfin le génie a parle ; Comment nous montre-t-il Agamemnon? Voile.
Tiens admirer encor dan:, un nouveau spectacle Les ressources de l'art vainqueur d'un autre obstacle :
Condé, dans ce beau lion que Santeuil a chante, Respire eu vingt tableaux, .savamment imite;
CHANT m. ^-
De Lciis et de Rocroi que les paimes sonl helhsl Que l'on aime à tracer ces tiges iininortelles ' Mais quand du sang François il a rougi son Lras l'orcé d'abandonner les courtines d'Àrras ' ' Quand il laisse en partant sur sa trace guerrière Ln sillon mélangé d'ombres et de lumière • Il fuit le peindre eucor ce grand homme égaré. () Coudé; par ton lils le peintre est iuspiré: Tes fastes dans les mains, la Muse de l'histoire i)échire le feuillet qui lerniroit ta gloire. Ainsi l'allégorie au besoin servit l'art • Mais souvent un artiste imagine au hasard Kt, pour ni'embarrasser par une énigme v:i'ine Se perche, avec le Sphinx, sur la roche thébaine ■ Mon œil impatient, parla toile offusqué, '
Laisse dans ses brouillards le sens mal indiqué • Le sens doit être clair quoiqu'il change d'organe • L allégorie habite un palais diaphane (4). " Franchis par son secours des obstacles nouveaux Donne par elle un corps k des êtres moraux • Mais, sans t'envelopper trop souvent de son'voiie- Je hais le peintre froid embarrassant la toile Dont le génie étroit, sur l'emblème guindé ' A sans cesse ou sa nymphe ou son monstre Iffidé • Cest toujours ou lion, ou svrene, ou furie C'est toujours l'abondance et sa corne fleurie
De trois 111s divisés l'orgueil envenimé Fait rendre la couronne à leur père alarmé (5) ■ bur la tête du roi si le cravon la pose lu n'offres à mes yeux ni 'le fait , ni il cause: Eh bien ! que la Discordeaux serpents pour cheveux , Ombrageant de son aile un trône malheureux. De ses livides mains place le diadème Sur le honl du monarque , aux yeux de ses /Ils même. JUns, quand 1 histoire enseigne et parle avec clarté J.-.n.ais v.ueux qu'elle alors tu n'auras inventé
52 LA PEINTURli.
Et ta raaiii, l'iiuitaut sans paroître servile
Cueille encore avec |^loire une palme facile.
[1 est uue stupiile et lourde déité; Le Tniolus autrefois fut par elle habité ; L'Ignorance est sou nom : la Paresse pesaule L'enfanta sans douleur au bord d'une eau dormante: Le Hasard l'accompagne, et l'Erreur la conduit, De faux pas en faux pas la Sottise la suit. Ne laisse point guider par ses mains téméraires La main que la Peinture admet à ses mystères. La Science toujours fut la base des arts; Ne va point, jeune éieve , en d'imprudents écarts R rouiller les pas du temps dans le champ de l'histoire ; Couvrir d'un baudrier les soldats du Prétoire ; Teindre des mêmes eaux le fleuve et l'Océan ; Marquer des mêmes feux l'éclair et le A'olcan ((>)■, 5>ur un sol étranger transportant des dryades, Ombrager de forêts les plaines des Orcades; Faire asseoir l'Iroquois au milieu des ormeaux, Ou planter le palmier au bord de nos ruisseaux. Debout derrière loi le Ridicule veille, Il perce de ses traits l'artiste qui sommeille : Quel que soil le laurier qse le peintre ail cueilli , L'erreur de son crayon n'est point mise en oubli ; Le tableau l'éternisé, et cette flétrissure Eteint plus d'un rayon sur le frûntd'All)ert-Dure(7).
Ose, c'est là ta gloire, et c'est un de tes droits; Mais des chemins nouveaux il est un heureux choix ; Ose, mais du vrai seul garde toujours la trace ; fiuide toujours de l'œil les écarts de l'audace; Ne va point accoupler la panthère et l'agneau , Mctire en un même nid l'aiglon sous l'étourneau , Travestir sous les traits d'une grâce mon<laine Madeleine en Laïs, ou Thérèse en Hélène. Loin de nous toat absurde et téméraire olijct ; Tu peins la v/rifé, resjjecte ton sujet.
CHANT m. 51
Du sacré , du proHine évite le luélange , Ne renouvelle point l'erreur de Michel-Ange: Il peint au dernier jour le juge des mortels Descendant pour ilxer leurs destins éternels; Les morts avec effroi ranimant leur poussier*' ; L'inexprimable horreur de la nature entière; La terre tout-à-coup s'écliappanl de ses gonds, Le soleil de sa sphère, et les mers de leurs fonds; Et le peintre a souillé ce tableau redoutable Par les spectres impurs et l'enfer de la fabie : A ce bizarre aspect la Raisou s'indigna , Et , le voile baissé, la Pudeur s'éloigna.
Ce n'est plus la raison ni le goiït qui murmure, Ce n'est plus la pudeur, j'entends lîe la nature Et de J'huniauité les lamentable.') voix; Pour peindre un Dieu mourant sur le funeste bois Michel -Ange atiroit pu...! Le crime et le génie (S) ! Tais-toi, monstre exécrable, absurde calomnie; Quel chef-d'ceuvre de l'art eût jamais effacé Une goutie du sang que le peintre eût versé.' Que n'eùt-on vu plutôi dans ce délire extrême Sécher la main du peintre, et périr l'art lui-même .'
Habile à te tracer de sublimes leçons , Jule pour les grands traits sut tailler ses crayons (<)) ; Lorsqu'il suit Raphaël, Jule, foibleet timide. Se traine obscurément loin des ])as de sou guide ; Tant le génie est fait pour marcher sans appui , Et chancelle toujours dans le sillon d'autrui ! Mais à lui-même eulin quand Jule s'abandonne , Poëte dans son art, de quels traits il étonne! Comme de son pinceau la verve et la lierté i'-clate avec splendeur dans le palais du T ! Comme il peint les Titans frappés par le tonnerre, Des ïuonts qu'ils en tassoient renversés vers la terre, Les troncs d'arbres, les rocs échappés de leur main, Les coursiers du soleil dispersés et sans frein !
La foudre tombe au loin , et le jour qui s épjare
Par la voùle rompue entre et luit au Téuare ;
Cybele, avec effroi, presse du haut des aiis
Ses lions en écume à travers les éclairs;
La mer s'enfle et bondit en montagnes humides;
Les vagues ont brisé le char des néréides,
Et la lerre sanglante , ébranlée en ses flancs ,
S'affaisse sous le poids des colosses fumants.
Est-ce une illusion.' Quelle douce magie, Quel charme me transporte aux bosquets d'Idalie, Dans la troupe enfantine et des Ris et des Jeux, Aux autels de Yénus, près des amants heureu.x .■' La foule des Amours de tous côtés assiège L'atcJier de l'Albane et celui du Corrége; Les uns pour les pinceaux taillent le myrte en fleur, D'autres sur la jialettc étendent la couleur ; Celui-ci d'un genou qu'avec peine il avance Veut dresser à lui seul le chevalet immense ; Il sue , il se dépite , il soulevé à moitié , Par son adresse enfin la machine est sur pié : Celui-là pour tracer un portrait de sa mère, Du peintre gravement conduit la main légère ; Plus il est sérieux , plus son air est charmant ; Cet autre plus badin va , vient étourdiment , De son léger flambeau tire des étincelles , De crayous plus aigus fait des flèches nouvelles , Touche, dérange tout par ses folâtres jeux , Il a distrait l'artiste, et l'ouvrage en est mieux.
Que n'ont point su tracer sur la pierre ou la toile , Ces Carraches, de l'art triple et brillante étoile .'' Ce Paul, né dans Vérone, et que rien n'a distrait Du laurier qu'il dispute à ce lier Tintoret! Rubeus, dont le génie énergique et fertile Fut toujours secondé par sa touche facile; Le peintre de Bruno qui vit de ses foyers D.>s artistes romains les chefs-d'œuvres alticrs.
CHANT ill. ôj
Et "j'cieva lui-même aux. prodiges du Tila-e ; llolbtin, dont le crayon fut si mâle et si libre; G s deux Kassans sL vrais, cet heureux Vouweriuaus Qui peignit des coursiers jusqu'aux hennissements ; Le Poussin , qui toujours sans élevé et sans maître De l'art chez les î'raiicois tif nt le sceptre peut-être ; (^e brillant le Lorrain , au pinceau si fla'îeur, Rlmbrant, de la lumière heureux distributeur; Le Priaiatice, épris des beautés de l'nntitjue , Destructeur du faux goût et du c;a\on gothique ; Veudeikqui, nous montrant le beau dans tout som
jour, De ia force à la grâce a passé tour-à-tour ; Ce Vinci si correct, celtii qui ne dans Parme Sur sa toile élégante a .'cmé faut de charme; Ce Guide, plus touchaut, ce hardi Salvator, ilt le Dominiquin, méditant son essor (lo), Qui laissa si long-temps sis travaux .sous uu voiie Puis déploya soudain les trésors de la toile ; Ainsi l'aigle caché dans les forêts dîda Pour prendre un vol plus haut souvent le relarda .
O puissance de l'art! véritables prodiges! Ole jdus séduisant , le plus doux des prestiges ! Plus on a su cacher les secrets du pinceau , Plus il produit l'erreur, plus son trioinjihe est beau. Trompé par les raisins l'oiseau vole au treillage , L'animal belliqueux hennit à son image ; Lt l'œil du connoisseur, et l'ail du villageois, La science et l'instinct sont séduits à-la-fois. Créateur des objets dont il est le copiste , L'art a trompé la brute, il va tromper l'artiste : Zeuxis, tu cours lever ce magique rideau. Il ne cache que l'art, ce voile est le tableau.
Zirphé pliis fraîche cncor que Ja rose nouvelle, La charmante Zirphé, lille d'un autre Apellc, D'un seul de ses regards attiroit tous les \a?i!x :
On aspire à sa niiiin; mais quel aiiiaut heureux ,
Quel peintre dans son art saura vaincre le père?
Cl'est la loi qu'il impose, et rhyuieu se diffère.
Un élevé timide, hélas! loin de l'esjjoir,
Des charmes de Zirphé sentoit tout le pouvoir,
L'adoroit en silence, et la belle ingénue
Sur lui, comme au hasard , laissoit tomber sa vue,
En l'absence du peintre, il entre en sou réduit ,
Preud le pinceau , hasarde... il achevé , et s'enfuit :
L'artiste impatient, que son zèle rappelle,
Kevole à l'atelier, à la Venus nouvelle
Dont il arrondissoil les contours animés,
.1 ouïssant tles appas par lui-même formés;
Mais un insecte ailé sur la gorge repose
Vers le point où les lis laissent fleurir la rose ;
Le ])eintre l'aperçoit, et, du bout de ses doigts,
Du l;ibleau qu'il effleure il le chasse deux fois...
Mais , quelle illusion ! cpielle surprise extrême !
La mouche est immobile, il le devient lui-même :
l'ientôl l'étonïiement a f;iit ])lace an courroux.
L'élevé alors tremblant jiaroît , tombe à genoux.
C'est moi... C'est toi! qu'eutends-je .^ 11 se tait,
s'embarrasse, Ailiiiire, réfléchit, le relevé et l'embrasse; Sois l'époux de ma fille. Ah ! vous comblez mes vœux. L'Amour rit, l'art triomphe, et trois ca'urs sont heureux.
Des yeux qu'il a séduits l'art passe jusqu'à l'ame; Des passions (|u'il peint il y verse la flamme, Le courage, l'effroi, la haine, l'amitié , El l'indignation, la crainte et la pitié. Combien le cœur ému s'ouvie à cet art céleste! Jusqu'où va son pouvoir! tout eu parle et l'atteste; La loi qui dans Athene interdit les pinceaux Alix doigts qu'avoient durcis les scrviles travaux, La toile hospitalière au temple (^arthage
Rassurant les Troyens sur uu nouveau rivage , Protogene en honneur et de son atelier Sauvant Rhode lui seul des assauts du bélier; Alexandre effrayé par l'image sanglante Du triste Palamede immolé dans sa tente , Croyant revoir Je sang dont lui-même est souillé, Dans son sein tout-à-coup le remords éveillé ; Porcie à son époux s'arrachant en Romaine , Et dans le même jour ne respirant qu'à peine , Au tableau des adieux d'Andromaque et d'Hector ; L'image d'un soldat est plus puissanle encor (i i), Elle arme un peuple entier victorieux d'avance : Pierre dans Pétersbourg, iWédicis dans Florence, Appellent la Peinture , et d'un de ses regards Elle semble allumer le pur flambeau des arts , Aux lieux qu'ils habitoient fai t revivre leurs traces , Et ranime le Russe engourdi sous ses glaces. Jeune élevé , cours donc , cours saisir les pinceaux : Vole , apprête à ton art des triomphes nouveaux.
Un autre art né du tien s'empresse à reproduira En cent lieux différents le tableau qu'on admire ; Par lui bravant le sort et ses coups imprévus Tu vis où tu n'es pas , tu vis quand tu n'es plus , La toile se consume , et ton ouvrage dure : Ainsi périt chaque être , et jamais la nature. A l'aspect des talents couionnés avant toi Redouble de courage , agis , cherche , conçoi (i 2) : Hé .' dans le champ des arts quel prix , quelle victoire A jamais épuisé les moissons de la gloire? Elle tient des lauriers toujours prè(spour ton fi ont ; Féconde le terrain, les palmes y croîtront.
Par les traits immortels qui les caractérisent. Vois briller ces esprits que les cieux favorisent (1 3}, Ces célèbres humains créateurs dans leur art, Elevés sur la foule, et comptés d'un regard , Montrant par leur essor la distance infinie
Des efforts du travail aux élaus du gùuie, Plaaant sur l'univers, les flanihcHUx daus les mains, De la hauteur des cieux éclairaut les humaius. Ose les égaler eu t'élevant sans guide, L'envieux pâlira devant ton vol rapide ; Alors on sentira sous les brûlants pinceaux Ton aine tout entière éparse en tes tableaux. Sur-tout, si jusqu'ici la nature tracée Te laisse sans secours à ta vaste pensée ; S'il faut que ton pinceau, plus hardi sous ta main, Tienne de l'iniini dans un ouvrage humain , Et peigne et vivilie une image immortelle, Dont tes débiles yeux n'ont pu voir de modèle.
Quel nouveau Kaph;<él pourra montrer eucor Le Christ transliguré sur le haut du TaLori L'air s'épure et blanchit; il'une splendeur divine Son corps, son vêtement tout-à-coup s'illumine ; Sou visage éblouit , l'éclair part de ses yeux ; Le Dieu tient en suspens les puissances des cieux. Ses disciples, tombés le front dans la poussière , Restent comme aveuglés sous ce poids de luiuiere. Le peintre soutient seul ce céleste appareil ; Une fois l'oeil de l'homme a lixé le soleil.
Moi-même je le sens , ma voix s'est renforcée , Des esprits plus subtils montent à ma pensée , Mon sang s'est enflammé plus rajiide et plus pur, Ou plutôt j'ai quitté ce vêtement obscur; Ce corps mortel et vil a revêtu des ailes ; Je plane, je m'élève aux sphères éteniclles; Déjà la terre au loin n'est plus qu'un point sous moi. (Jénic ! oui, d'un coup d'œil , tu m'égales à toi ; Un /byer de lumière éclaire Féleudue.
Artiste, suis mon vol au-dessus de la nue ; Un feu pur dans l'éther jaillissant par éclats Trace en sillons de flamme, Invente, tu vivras.
r I X DU r O !■. 31 F .
NOTES DU CHAN r UL
[i ) Page 45. IJu sceau qui la distiu^ue , cinprciiii. ..
J/io:N;ARD DE Vinci faisant uu tableau des dou/.o apôtres, que les coideliers lui avoient deniaudé, le f.'arda long-temps saus l'acliever, ne sachant quelle expn ssiou donner à la tète de Judas , cl ji;' croyant pas que ])i)ur le caracti'iiser il suf£i>e de le peindre une l)oui-se a la mail).
(a) Page /,5. « Levc-toi , l'ou croira que ton roi...
Ce Leau trait a été depuis peu exécuté en sculpture, et l'ouvrage étoit à Luuéville quand le roi de Danemark, y passant à son retour dans ses états , a été lr;q)pé du sujet. La ville lui a oiiért ce morceau de sculpture , qu'il a accepté et fait transpM'ter à CopenLatjue.
Voila de ces sujets sur qui les arts doivent s'épuiser pour en éterniser l'entliousiasme : heureuse la nation ([ul les Iburnit et les âmes qui en sont touclié.-s ! Le sen^ tiinent qu'ils inspirent n'est point sans elïct : on ne peut guère admirer ces traits de magnanimité , saus qu'ils fassent uaîtr- en nous uue douce émulation pour la vertu.
(3) Page 45. Et toujours vingt Jjourreaux pour un..,.
La raison et la pudeur sont également d'accord pour écarter ces tableaux de cruauté qu'on voit dans plusieurs de nos églises. Si la constance des martyrs honore la religion , ce fut un si grand crime de donner lieu a cet héroïsme , cpi'il y a toujours du scandale à présenter dans leur histoire ces excès honteux a l'iiumanité et qui !,< di;cui]< nt.
Sain; Augustin a dit dans ses lettres , qu'il vaudrois mieux qu'il n'y eût point de mieéricordicnx et qu'il n'y
6o NOTES DU CHANT III.
fût point de misère ; eh ! quel est l'homme compulis saut qui n'aimât ])<is mieux (Mer l'iudigeuce que de l:i soulager ? De même il vaudroit mieux qu'il n'y eût amais eu de courages aussi suhlimts , que d'avoir vu naître des âmes aussi féroces pour les exercer.
Que ne peu!-on retrancher de la mémoire des siècles les temps de crime et de persécution ! les tyrans sont comme ces êtres qui sortent des proportions ordinaires, comme ces monstres qui sont censés ne point faire race, et dont on ne doit point perpétuer l'existence après qu'ils ne sont plus. C'est déjà trop qu'ils vivent dans l'histoire, et que, voulant conserver la mémoire des événements , ou ne puisse laisser entièrement respirer les générations de l'horreur qu'inspirent les méchants à queh|ue distance qu'ils soient ; ils ne doivent point reparoître avec toute leur fureur sur la toile , et n'y peuvent exciter que cette curiosité des âmes dures pour le spectacle des supplices, et qu'il seroit trop odieux de satisfaire dans les temples, ou hien cette invincible horreur qui fait le tourment des âmes sensibles.
Enfin la représentation pittoresque de ces événements est sûrement horrible , en ce qu'elle met les bons et les méchants en scène d'une manière nécessairement plus marquée pour le crime que pour la vertu ; reprociie qu'on ne peut faire à la représentation théâtrale , où le poète , plus maître des mœurs, peut repousser par la succession des impressions celles dont il veut ôter le danger , montrer les tyrans dans plus d'un moment , et amener toutes h s suites de leurs forfaits ; mais il n'y a point de commentaire dans le tableau , il ne peint qu'u7i moment , et c'est celui du crime ; et comme la peinture est faite pour parler aux yeux , je vois bien plus les fureurs des bourreaux et l'appareil des tortures , que je ne vois la patience et le courage des victimes.
En supposant que ces tableaux puissent servir indireclement à endurcir les hommes à la douleur dans des occasions moins lerril)les, ce ne seroit pas moins un objet d'horreur que la lâcheté présentée à côté du courage; prut-ètve quelques âmes ferventes ne volent dans le tableau d'un martyr que sa constance , et leur purelé
NOTES DU CHANT III. 6i
saura chercher le hien à travers le scandale même ; niais il n'est point dans la disposition ordinaire des esprits de s'exciter au courage à la vue de l'oppression : l'innocence à la merci des méchauts ne donne que de l'indignation et de l'iiorreur. Montrez -moi le courage dans ces actions nohles et fermes où le spectacle de la vertu, n'est point trouhlé par celui des crimes.
S'il est contre la morale de clierclier à amollir les âmes par des images trop licencieuses , de peindre le délire des sens , leur ahandonnement dans les plaisirs , doit-il être plus permis d'étaler des passions exécrables , bien plus démenties par la nature ? Est - il moins scandaleux de peindre racharnemcnt de la tvrannie , que les extases de la volupté?
Les femmes , sur qui les impressions sont plus vives , doivent-elles être exposées à rencontrer dans nos églises ces images atroces qui donnent le spectacle de l'indécence avec celui de la barbarie, et blessent quelquefois l'imagination autantque rjuimanité ; si ces tableaux n'ont point pour elles la sorte de danger qu'on leur attribue , s'ils ne sont point la cuuse des accidents qu'on en raconte , comme nos plus habiles physiciens le soutiennent avec raison , peut-on nier que beaucoup de femmes , prévenues de cette opinion , ne puissent être véritablement troublées à la vue des objets déligurés qu'on leur présente , et que l'inquiétude et l'agitation qu'elles en peuvent garder, ne soit un mal très réel?
Les peintres penseront peut-être que pour l'intérêt de l'art on ne doit point abandonner ce genre de tableaux , parceque c'est le genre de la force, et que c'est là qu'on voit à découvert les différentes contractions des muscles ; mais outre qu'il seroit contre le respect des temples de vouloir fixer l'attention principale sur l'art et non sur le sujet représenté , les peintres, pour conserver ces robustes académies , u'ont-ils pas ces sujets où la stature des personnages et les exercices vigoureux sous lesquels ou les représente , peuvent déployer le jeu des muscles dans de fortes attitudes ? Mais qu'où abandonne ces tableaux de supplice , sur lesquels on regrette que les pinceaux de Le Brun et de Jouvenet se soient épuisés , ou qu'on nous montre les souffrances
dans ces hasards mallieu-eux où l'homiue n'a point de paît au supplice de sou ^îinhlable , comme dans le Milou de Crotone ; s'il faut j-eindre des tortures , c'est assez de faire gémir la nature , sans affliger la vertu.
Ces réflexions paroîtront sortir des borues d'uuenote, mal:i j'ai été entraîné par le sujet, et j'avoue que je n'ai pas été maître de m'arrêter.
(/i) PageSi. L'Allégorie habite un palais diaphauc.
Les peintres ont trop abusé eu général de l'allégorie : si elle n'est heureuse comme celle du tableau du grand Condé dans la galerie de Chantilly, elle est presque toujours froide ou iuintelligil^le ; et même lorsqu'elle est claire, elle nuit au sujet si elle ne le sert pas, elle fait perdre de la vérité aux tableaux où elle est jnêlée , et par conséquent de l'iuîerèt ; j'aimerois mieux que le sujet fût tout entier aIlégori(jue. Les personnages fantastiques détruisent les personnages réels.
Le principal mérite de la peinture étant dans l'imitation , il sembleroit même qu'elle devroit être assujettie à ne ])résenter que les objets visibles ; toutes les fois qu'elle se jette dans les figures chimériques , plus d imitation , plus de modèle, plus d'objet de com- 2)araison.
L all< gorie n est guère la figure delà peinture qui ne présente qu'un moment, et doit faire saisir l'objet du 2)remier coup-d'o;Jl ; si elle appartient à la poésie, c'est parceqiie cet art comjxirte la succession des images , et qu'il explique lui-même ses tableaux. Rubens a beaucoup employé l'allégorie dans la galerie du Lux( ni- J)ourg ; mais si vous excepte/, l'apothéose de Henri IV, c'est bien moins dans toules ces images symboliques qu'on doit l'admirer , que dans l'expression qu'il a donnée aux véritables peisounages , comme dans le tableau de la naissance du fils de Marie de Médicis. ; c'est un trait du génie que d'avoir su montrer sur le visage de la œere la joie à travers la douleur,
^5) Page 5i. De trois fils divises l'orgueil envinimé.
Ces trois princes son! Loihalre, l'epin et Lduis, tous trois fils de Louis le Débonnaire.
NOTES DU CHANT III. r,3
(6) Page 52. Marquer des mêmes feux l'éclair et...
Le volcan tirant sa substance d'uu soufre terrestre et €]ui n'est point pur^^é des parties grossières , sa flamme n'est point celle de l'éclair, dont le feu subtil est l'effet d'une matière iuflammalile plus épurée qui ne clierclie qu'à s'élever. En général, pour connoiiri; la couleur qu'on doit donner à la flamme, il faut examiner quel est son aliment , elle varie autant que la nature des corps qu'elle consume.
(7) ''^g^ ^2. sur le front d'Albert-Dure.
Albert-Dure ou Durer naquità Nuremberg en 1471 .
Après avoir voyagé en Flandre , eu Allemagne et a Venise , il lit paroître ses premières estampes. L'empereur Maximilieu I le combla de bienfaits. Durer joignoit à un grand talent , des manières nobles , une conversation agréable et une heureuse physionomie. Son estampe de la Mélancolie est un chef-d'œuvre ; ses Vierj^es sont encore d'une rare beauté. Son défaut principal étoit d'être observateur peu scrupuleux des costumes ; dans ses tableaux , il habilloit tous les peu- ])!es commes les Allemands.
(8) Page 55. Michel-Ange auroit pu..! le crime...
On a souvent répété que, pour donner plus de vérité à un crucifix , Michel-Ange poignarda un modèle mis en croix , comme si un malheureux mourant dans les convulsions de la rage pouvoit représenter un Dieu résigné qui se soumet à la mort. Comment ce délire fut-il tombé dans la tète de Miciul-Auge , de ce même artiste qui, taillant un jour un buste de Brutns , s'arrêta tout-à-coup et abandonna l'ouvrage , en soui'caiit que ce Romain avoit été l'assassin de César ?
Jamais le moment de l'enthousiasme ne peut être celui du crime , et même je ne puis croire que le crime et le ijénie soient compatibles : qu'on n'objecte point qu'il y a eu il< s scélérats qui avoient de grandes qualités , peu;etre les passions violentes qui les agitoieut ont donné à leur esprit un ressort qu'Us n'aiiroleut pas eu sans elles , et ne voit-ou pas que les passions ont du génie même
dans les hommes ordinaires ; mais cette énergie momentanée !,uppose un intérêt particulier , et par conséquent susceptible d'injuslice; au lieu que le génie proprement dit sans l'intérêt présent d'aucune passion persouuelle, s échauffe de lui-même, appelle à lui la nature , lui donne et eu tire une vie nouvelle. ^ Le crime est la dureté et la personnalité d'un être qui s isole; le génie naît de la sensibilité d'un être qui se communique ; l'un sujipose un être lieureux par 1 en tbousiasme du Lea», par le sentimeiit d'admiration qu'il inspire ; 1 autre est d'un ê(re trouble et déjà jnalheureux agite ]iar sou objet et n'en pouvant jouir même après le succès.
Ces différences criginelles laissent entre le crime et le génie une évidente incompatiljilité , aussi impossible i détruire que ces antipathies des corps que la chimie ne peut .approcher ; tel le mercure , ce principe si .clii capable de pénétrer les corps les plus solides ne s'al' liera jamais avec le fer '
(g) Page 53. Jule pour les grands traits sut tailler...
Jule Romain ec.t vraiment le poète de la peinture Voici comme 1 abbe de Marsy , dans sou poème , parle' au combat des Géant.'; par ce peintre.
Giijus ut £id vivum .«ipecies exprcs.>;a ruina. Jucuudi attouitas crroris imagine ticulcs Afficeret magis , atcpie artcm uatui-a juvaret, Speluncam e rudibu.s ..ino loge, sine ordine/saxi., Struxit, etc.
«Pour rendre avec plus de vérité cette déroute des « Ueants , et pour faire servir la nature à l'ai t il i bu; « une caverne , etc. u ' '
A en juger par ces vers , il sembleroil que Jule llo maiu se seroit réellement associé à la nature pour Jeter plusdillusion dans cette image; cependant il n'a rien lait dans le pourtour des murs oii ce combat est peint que ménager un enfoncement qui sert de chemmee "
Il seroit lieureux de pouvoir s'associer il la uature ])Our donner plus de prestige à l'iniitaliou , mais il est ))!en rare qu'on rt-ussisse à côté d'elle , l'objet de comparaison est alors trop près ; les arts même qu'on a voulu réunir pour imiter la nature n'out fait ordinairement que s'eutreuulre et s'éloigner d'elle : les basreliefs de sculpture unis à la peiuture daus un inèuie corps d'ouvrage y laissent moius d'illusion; au moins faut-il tirer de l'art qu'on met en œuvre toutes les ressources qu'il peut fournir, et savoir se concerter quelquefois avec le local, lorsqu'on ne peut le changer. C'est ce qu'a exécuté un habile architecte dans la ville de Lyon. On demandoit qu'il construisît une chapelle de Saint Pierre ; mais le lieu étoit obscur, et ne pouvoit recevoir le jour que de c^'ité. L'artiste y bâtit la prison de l'apôtre , et tourua ainsi à l'avantage du sujet l'inconvénient du local. Comme la sculpture et sur-tout la peinture choisissent leur champ , elles sont plus indépendantes de ces obstacles ; cependant il est possiLlt que dans des décorations d'édifices elles reuconirent des difficultés qui retarderoieut kur essor, si elles ne s'accoutument pas à les surmonter et à maîtriser le terrain. Cette facilité de travail , cet art de tirer parti du local iieut être d'un grand usage et donner du prix aux plus petites choses.
Un prince romain ayant découvert dans un de ses jai dius une source qui ne fournissoit qu'une modique quantité d'eau, et désirant de faire servir cette découverte à l'embellissement de sa maison, s'adressa au cavalier Bernini : celui-ci , ayant examiné la source et la hauteur à laquelle elle pouvoit s'élever , imafrina une statue représentant une nymphe qui, au sortir du bain, presse sa chevelure et en exprime la pet te quantité d'eau que donnoit la source.
(lo) Page 55. Et le Dominiquiu méditant son essor.
C'est un usage établi h Rome , de faire mettre en mosaïque , dans l'église ,de Saint-Pierre, tous les tableaux fsîimés. Le Dominiquiu , ayant peint la commuuiou de
saint Jérôme, désira cette distinction, et lit exposer son tableau dans cette église , pour être jugé par le public ; mais soit ignorance , soit jalousie , son ouvrage lut méconnu et relégué comme par mépris dans un lieu oii il seroit peut-être encore ignoré sans la fr.iuciiise du l'oussin. Ce peintre apprend où est le tableau et demande à le copier : comme il travailloit , Le Dominiquiu entre pour observer l'impression de son ouvrage sur un artiste liabile, se tient derrière lui, lie conversation cl développe sur l'art la théorie la jilus Imniucuse ; le Poussin étonné se retourne, le voit les yeux mouilles de larmes ; Le Dommiquin se nomme , Le Poussin jette les pinceaux, se levé, et lui baise les mains avi c transport ; il ne se borne ]>as à cet liommage , il emploie tont son crédit pour réhabiliter le tableau , qui a été cojiié en mosaïque dans l'église de Saint-Pierre.
Ne point nuire aux talents , ne point grossirle nombre des envieux , c'est assez pour un artiste ordinaire; mai» des esprits d'une autre tremjie doivent se mettre à la tête des jugements , vaincre l'injustice et faire révolution dans ceux qu'elle a trompés. Im artiste célèbre qui n'auroit point réclamé conlre le mépris qu on aurolt l'ait d'un vrai talent seroit indigne de celui qu'il a reçu luimême.
(^i i)Page 57. L'image d'un soldat est plus puissante...
Effectivement, il y eut un ])eintre qui, par la repn'seutation d'un soldat, échauffa les Athéniens et les fit marcher au combat avec nue impétuosité de courage qui leur valut la victoire; mais comme il senfoit la dii'- Cculté de remuer un peuple rassasié de chefs-d œuvre eu tout genre, il voulut s'aider encore de tout ce qui pouvoit contribuer à un grand effet : il dem:inda que son tableau fût jugé au milieu de la place publique , le laissa s:)us un voile , et lit entendre une musique guerrière qui, par son impression, prépara les esprits à en recevoir une autre : quand ils lui parurent sufiisamment disposés , il découvrit son tableau. Les Athéniens transportés crurent voir dans ce soldat un nouveau Tyrtée.
1\() ï E s D U C lî A N T 1 1 1. «7
(12) Page 57. A l'aspect des taleuts fourouués...
Raphaël ayant vu un tableau de la Divinité, peiut par Micliel-Aiige , sortit comme d'un j)rofond sommeil , et courut son tableau d'Lsaie.
(i j) Page 57. Par les traits immortels...
Les moindres traits de la vie privée des grands artistes décèlent encore l'ardeur de leur imagination. Douatello , fameux sculpteur , donnant à une statue le dernier coup de maillet , lui cria, parle.
V ly DES ?r o T i; s.
DU POEME DES FASTES