A GENEVRE
Amour impatient qui cause mes regrets.
Toute nuit sur mon cœur aiguise tous ses traits. M'aiguillonne, me poingt, me pique et me tourmente, Et ta jeune beauté tousjours me représente.
Mais si tost que le coq planté dessur un pau^ A trois fois salué le beau soleil nouveau. Je m'habille, et m'en vois où le désir me meine Par les prez non frayez de nulle trace humaine,
Et là je ne voy fleur ny herbe ny bouton, Qui ne me ramentoive ores ton beau Leton,
» Éd. P. Bl.. t. IV . i220; * PaUi pal, pieui
Et ores tes beaux yeux en qui Amour se joue, Ores ta belle bouche, ores ta belle ioue.
Puis foulant la rosée, en peusaûl je m'en vois Trouver quelque geuevre au beau milieu d'un bois, Où loin de toutes gens je me couche à l'ombrage De cet arbre grené dans l'ombre me soulage : * Je l'embrasse et le baise, et l'arraisonne ainsi, Comme s'il entendoit ma peine et mon souci : Genevre qui le nom de ma maistresse portes, Au moins je te suppli' que tu me reconfortes
Couché sous tes rameaux, puis qu'absent je ne puis Ny baiser ny revoir la dame à qui je suis. Je te puis asseurer que l'arbre de Thessale, De Phœbus tant chery, n'aura louange égale A la tienne amoureuse, et mes escrits feront Que les genevres verds les lauriers passeront.
Or sus embrasse-moy, ou bien que je t'embrasse, Abaisse un peu ta cyme à fin que j'entrelasse 3Ies bras à tes rameaux, et que cent mille fois Je baise ton escorce et embrasse ton bois.
Jamais du bûcheron la pénible coignée A te couper le pied ne soit embesonguée. Jamais tes verds rameaux ne sentent nul meschef : Tousjours l'ire du ciel s'eslongue de Ion chef. Foudres, gresles et pluye; et jamais la froidure Qui efueille les bois n'efueille ta verdure.
' Pourtant Virgile a dit : Juniperi gravis umbra. Ronsard iniile ici Pétrarque, qui confond volontiers Laurc avec le laurier.
Tous les dieux forestiers, les P'aunes et les Pans Te puissent honorer de bouquets tous les ans, De guirlandes de fleurs, et leur bande cornue Face lousjours honneur à ta plante cognue.
A l'entour de tou pied, soit de jour, soit de nuit. Un petit ruisselet caquette d'un doux bruit. Murmurant ton beau nom par ses rives sacrées ; Où les nymphes des bois et les nymphes des prées Couvertes de bouquets y puissent tous les jours. En dansant main à main, te coûter mes amours, Pour les bailler eu garde, en faisant leurs caroles, A la Nymphe des bois qui se paist de paroles.^
Ainsi je parle à l'arbre, et puis en le baisant
Et rebaisaut encor je luy voy redisant :
Genevre bien-aimé, certes je te ressemble;
Avec toy le destin sympathisant m'assemble :
Ta cyme est toute verte, et mes peusers tous vers
Ne meurissent jamais : sur le printemps tu sers
A percher les oiseaux, et l'Amour qui me cherche,
Ainsi qu'un jeune oiseau, dessur mon cœur se perche :
Ton chef est hérissé, poignant est mon souci :
Ta racine est amere, et mon mal l'est aussi :
Ta graiue est toute ronde, et mon amour est ronde,
Constante en fermeté qui toute en elle abonde :
Ton escorce est bien dure, et dur aussi je suis
A supporter d'amour la peine et les ennuis.
Tu parfumes les champs de ton odeur prochaine.
Et d'une bonne odeur m'amour est toute pleiue :
Tu vis dedans les bois, et bocager je vy
« Écho. (L. M.)
ÉLÉGIES 2o7
Solitaire et tout seul, si je ne suis suivy D'Amour qui m'acoonipngûc, et jamais ne me laisse Sans me représenter nostre belle rnaistresse : Noslre. car elle est mienne et tienne : puis je croy Que tu languis pour elle aussi bien comme moy.
Ainsi je parle à l'arbre, et luy, branlant la cyme, Fait semblant de m'eutendre, et d'apprendre ma ry me : Puis la rcclinnle aux vents, cl se dit bien-heureux D'eslre honoré du nom dont je suis amoureux.^
Un des parents de Ronsard lui avait, à ce qu'il paraît, enlevé sa maîtresse : de là l'élégie suivante, dont nous supprimons quelques parties communes ou obscures ; le reste se dislingue par je ne sais quel accent mordant et gaillard qui sent son franc gaulois :
0 dieux! j'aimerois mieux, si j'estois roy d'Asie, Que la guerre m'ostast mon sceptre que m'amie. L'homme vit aisément en ce mortel séjour Sans avoir un royaume, et non pas sans amour, Amour qui est la vie et des dieux et des hommes. Que sert d'amonceler les thresors à grands sommes, Estre prince, estre roy, sans prendre le doux fruict D'une jeune maistresse en ses bras toute nuict? Ah ! le jour et la nuict viennent pleins de tristesse A celuy, fust-il dieu, qui languit sans maistresse. Las ! si quelque voleur ou pirate de mer,
> Éd. P. Bi., t. IV, p. To±
Faisant en ce pais ses galères ramer,
M'avoit osté la mienne, ou quelque estrange prince.
Patience forcée il faudroit que je prinse.
Et ne me chaudroit point de pleurer sur le bord.
Faisant maugré moy place à la rigueur du Sort :
Voyant flotter la nef j'accuserois Fortune,
Qui me seroit (peut-eslre) avec mille commune :
M lis un parent me l'oste, ô fiere cruauté l
Jamais entre parens n'habita loyauté.
Mon Dieu! que sert d'aimer à la cour ces princesses? Jamais telle grandeur n'apporte que tristesses, Que noises, que débats : il faut aller de nuit. Il faut craindre un mari ; toute chose leur nuit; Puis pour leur recompense ils ne reçoivent d'elles Que le mesme plaisir des simples damoiselles. Ils n'ont pas le tetin ny l'embonpoinct meilleur, Ny les cheveux plus beaux, ny plus belle couleur, Ny, quand on vient au poinct, les grâces plus friandes.
Il n'est fce disent-ils) que d'aimer choses grandes,
Que d'aimer en grand lieu. Périsse la grandeur
Qui tousjourss'accompaigne et de crainte et de peur.
Le jeune Dorylas eu donne expérience.
Qui pour aimer trop haut n'eut jamais patience,'
Malheureux de son heur. Périsse la grandeur
Qui tousjours s'accompaigne et de crainte et de peur !
Tu diras au contraire : Une riche princesse
Est pleine de faveurs, d'honneurs et de richesse,
• Une autre leçon donne :
Qui n'eust entre les Grecs repos ni patience Pour haultement aymer. ( L. M. j
De pages, d'estafiers. Hà! quand on vient au bien Du plaisir amoureux, la suite ne vaut rien, Il se faut cacher d'elle : en cela l'abondance 'De trop de serviteurs porte grande nuisance; Où, quand ou aime bas, jamais on n'est épris (Gomme estant seule à seul) de crainte d'estre pris : Ou bien s'en est surpris, ce n'est que moquerie Qui n'apporte à l'amant querelle ny furie. Quant à moy bassement je veux tousjours aimer Et ne veux champion pour les dames m'armer Sans grande occasion : toute amour outragée, Hostesse d'un bon cœur, désire estre vengée.
Avant qu'estre amoureux louer je ne pouvois, Comme simple au mestier, la guerre de deux rois, Paris et Menelas, qui troublèrent l'Asie Et l'Europe en faveur d'une si belle amie.
Or Menelas fit bien de la redemander Par armes, et Paris par armes la garder : Car le tendre butin d'une si chère proye Valoit bien un combat de dix ans devant Troye. Je les absous du fait; je serois bien contant La demander dix ans et la garder autant.
Achille, ne desplaise à ton poëte Homère,
Il t'a fait un grand tort ! car après ta colère
Justement irritée encontre Agamemnon,
Il t'a faict appointer^ pour ton mort compagnon :
Tu ne devois superbe entrer en telle rage.
Ou tu devois garder plus longtemps ton courage.
* Appointer, raccommoder.
0 le brave amoureux! des chevaux visle-pieds, Des femmes, des talens, des citez, des trépieds Te firent oublier ton ire généreuse, Qu'à bon droit tu conceiis pour ta belle amoureuse! Tu devois courroucé, sans te fléchir après, Brusier ou voir brusler les navires des Grecs.
Mais qui auroit, dy-moy, de te louer envie, Quand tu as plus aimé ton amy que t'amie? As-tu daigné, coqu, embrasser Briseïs, Après qu'Agameranon tes plaisirs a trahis. Honnissant tes amours? et quoy qu'il jurast d'elle, Tu ne devois penser qu'il la rendist pucelle, Elle jeune et luy jeune, après avoir esté Couchez en mesme lict la longueur d'un esté. Ha! tes gestes son beaux : mais ton amour légère Deshonore tes faits et le romant d'Homère.
Quant à moy, ny talens, ny femme, ny cité Ne sauroient appaiser mon courroux despité, Que je ne porte au cœur une haineuse flame Contre ce faux parent qui m'a ravi mon ame.''
Nous fismes un contract ensemble l'autre jour, Que tu me donnerois mille baisers d'amour, Colombins, tourterins, à lèvres demi-closes, A souspirs souspirans la mesme odeur des roses, A langue serpentine, à tremblotans regars, De pareille façon que Venus baise Mars, Quand il se pasme d'aise au sein de sa maistresse.
î Éd. P. Bl., t. IV, p. 280.
Tu as parfait le nombre, helas! je le confesse : Mais Amour sans milieu, ami d'extrémité, Ne se contente point d'un nombre limité.
Qui feroit sacrifice à Bacchus pour trois grapes, A Pan pour trois aigneaux? Jupiter, quand tu frapcs De ton foudre la, terre (ayant poilry dans l'air Une poisseuse nue enceinte d'un esclair), Ta Majesté sans nombre eslance pesle-mesle Pluye sur pluye espaisse et giesle dessus gresle Sur champs, mers et forests, sans regarder combien : Un prince est iudigent qui peut nombrer son bien. L'abondance appartient à la Maison royale. D'abondance en baisers ma maislresse l'égale.
Or, loy donques, cent fois plus belle que n'estoit Celle qu'aux bords de Cypre une conque portoit. Pressurant les cheveux de sa teste immortelle, Encore tout moiteux de la mer maternelle; Imite-moy ce dieu, sans estre chiche ainsi De les aimes baisers, dont mou cœur vit ici. Si tu ne veux conter les langueurs et les peines, Ny les larmes qui font de mes yeux deux fontaines, Pourquo}^ me contes-tu les biens que je reçoy, Quand je ne conte point les maux (|ue j'ay pour toy? Car ce n'est la raison de donner par mesure Tes baisers, quand des maux innombrables j'endure. Donne-moy donc au licl, ensemble bien tmis, Tes baisers infinis pour mes maux infinis.*
' Ed. P. Bl., t. IV, p. 231).
262 ÉLÉOIBS
A GENEVRR
Le temps se passe, et se passant, Madame, Il fait passer mon amoureuse flame.
Ah! quand je pense aux extrêmes plaisirs Que je receus durant toute une année, J ay du penser l'ame si estonnée Qu'elle me fait tout tremblant devenir, Tant du penser m'est doux le souvenir. Quand le printemps poussoit l'herbe nouvelle, Qui de couleurs se faisoit aussi belle Qu'est la couleur d'un gaillard papegay^ Bleu, pers, gris, jaune, incarnat et vert-gay. Dès le matin avant que les avettes Eussent succé la douceur des fleurettes Qui embasmoient les jardins d'environ.
Vous amassiez dedans vostre giron.
Comme une fleur entre les fleurs assise, La couleur jaune, incarnate et la grise, Tantost la rousse et la blanche, et aussi Le rouge œillet, le jaunissant soulci, La pasquerette aux petites pensées :
L'une sur l'autre en un rond amassées, Un beau bouquet faisiez de voslre main. Que vous cachiez une heure en vostre sein : Puis me baisant, au sortir de la porte Me le donniez d'une si douce sorte,
• Papegay, perroquet.
Que tout le jour j'en sentoy revenir, La fleur à l'œil, au cœur le souvenir.
A mou retour des champs ou de la ville, D'une main blanche à presser bien subtile Vous m'aceolliez, et en cent et cent lieux Vous me baisiez et la bouche et les yeux De vostre langue à baiser bien apprise.
Tantost fronciez les plis de ma chemise, A chasque ply me baisant, ou mordant D'un petit tiait mon front de vostre dent * Tantost frisiez de vostre main vermeille Mes blonds cheveux à l'entour de l'aureille, Ou me pinsiez, chatouilliez, et j'eslois Si hors de moy que rien je no seutois, Mort de plaisir, tant le plaisir extrême Avoit perdu ma raison et moy-mesme.
Mais ce plaisir que j'alloy recevant, En peu de jours se perdit comme vent, Et l'amitié chaudement allumée S'assoupit toute et devint en fumée, Fust que le ciel le commandast ainsi, Fust vostre faute ou fust la mienne aussi, Fust par malheur ou par cas d'aventure, Fust que chacun ensuive sa nature Par trop encline aux nouvelles amours.
Ah! fier destin, nous rompismes le cours. Sans y penser, de l'amitié première.
Quand plus l'ardeur couroit en sa carrière; Si que laissant le vieil pour le nouveau, Par inconstance et fureur de cerveau,
Tous deux picquez d'estranges frenaisies, En autre part mismes nos fantaisies :
Si que tous deux faschez de trop de loy, Fusmes contents de rompre nostre foy Pour la donner à de moindres peut-estre : Ainsi Amour de toutes choses maistre, Ainsi le ciel et la saison des temps Furent et sont et seront inconstans.
Puis de tel fait la faute est excusable.
Venus qui fut déesse vénérable,
Navrée au cœur des fiâmes et des dards
De son enfant, aima bien le dieu Mars,
Ce grand guerrier nourrisson de la Thrace,
Peste et terreur de nostre humaine race :
Puis en quittant les amours de ce dieu,
Elle choisit Adonis en son lieu :
Puis se faschant d'Adonis, fut éprise
D'un pastoureau, d'un Phr^-gian Anchise •
Qui habitoit le sommet Ideaii :
Puis en laissant ce pasteur Phrygian
Aima Paris de la mesme contrée,
Tant elle fut de son plaisir outrée.
Elle fit bien d'avoir de tous pitié :
Rien n'est si sot qu'une vieille amitié.^
Mania-t-on jamais, je le demande, le vers de dix syllabes avec plus d'aisance et de prestesse? La malice et le sentiment se réunissent ici et se mêlent au badinage. Quoi de plus tendrement voluptueux que ce bouquet caché une heure au sein d'une maîtresse, puis tout d'un
» Ld. V. D!., t. IV, p. 306.
coup, au départ, donné avec un baiser, et d''une si douce sorte.
Que tout le jour j'en sentoy revenir La fleur à l'œil, au cœur le souvenir.
Les détails de la toilette, ces jjlis de chemise qu'on fronce, et ces baisers à chaque i)U, font un ravissant tableau avec lequel contrastent vivement le persiflage naïf de la fin, et ces maximes railleusement volages :
Elle fit bien d'avoir de tous pitié :
Rien n'est si sot qu'une vieille amitié.
Ceci est du Voltaire ; ce qui précède est du Marot et du La Fontaine.
Le poète, pour se distraire de son amour, se conseille à lui-même les voyages, comme un remède efficace.
Heureux eeluy qui ses peines oublie ! Va-t'en trois ans courir par l'Italie : Ainsi pourras de ton col dcslier Ce lacz coulant qui te tieul prisonnier. Autres citez, autres villes et fleuves, Autres desseins, autres volontez neuves ;
Autre contrée, autre air et autres cieux D'un seul regard t'esblouiront les yeux, Et te feront sortir de la pensée Plustost que vent celle qui t'a blessée. Car comme un clou par l'autre est repoussé, L'amour par l'autre est snidalu effacé.
Tu es semblable à ceux qui dans un antre Ont leur demeure où point le soleil n'entre,
Eux regardans en si obscur séjour Nostre lumière une heure en tout le jour, Pensent qu'une heure est le soleil, et croyent Que tout le jour est ceste heure qu'ils voyent.
Incontinent que leur cœur généreux Les fait sortir hors du séjour ombreux, En contemplant du soleil la lumière, Ils ont horreur de leur grotte première.
Le bon Orphée en l'anticjue saison Alla sur mer bien loin de sa maison Pour effacer le regret de sa femme, Et son chemin anéantit sa flame.
Quand le soleil s'abaissoit et levoit, Tousjours pleurant et criant le trouvoit Dessous un roc, où son ame blessée, Se nourrissoit d'une triste pensée.
Et ressembloit non un corps animé, Ains un rocher en homme transformé.
Mais aussi tost qu'il laissa sa contrée. Autre amour neuve en son cœur est entrée, Et se guarit en changeant de païs.
Pour Eurydice il aima Calais, Empoisonnant tout son cœur de la peste De cet enfant : je me tairay du reste : De membre à membre il en fut detranché. Sans chastiment ne s'enfuit le péché. *
Ce morceau est sur le même ton et a le même mérite que le précédent. On a cherché à expliquer de bien des
» Éd. P. Bl., t. IV, p. 324.
manières la mort d'Orphée ; on a dit que, devenu insensible à l'amour depuis la mort d'Eurydice, il avait provoqué par ses dédains la fureur des Bacchantes : mais il est plus piquant de penser, avec Ronsard , que cette mort fut un châtiment dont les dieux frappèrent le volage.
CONTRE LES BUCHERONS