‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 104 sur 135 · DE LA FOREST DE GASTINE · texte numérisé non relu

DE LA FOREST DE GASTINE

Quiconque aura premier la main embesongnée A te coupper, forest, d'une dure congnée, Qu'il puisse s'enferrer de sou propre bastoa, Et sente en l'estomac la faim d'Erisichthon, Qui coupa de Gerès le chesue vénérable, Et qui gourmand de tout, de tout insatiable, Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea, Puis pressé de la faim soy-mesme se mangea : Ainsi puisse engloutir ses renies et sa terre. Et se dévore après par les dents de la guerre !

Qu'il puisse pour venger le sang de nos forests, Tou^^jours nouveaux emprunts sur nouveaux interests Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme Tout son bien à payer la principale somme !

Que lousjours sans repos ne face en son cerveau Que tramer pour néant quelque dessein nouveau, Porté d'impatience et de fureur diverse, Et de mauvais conseil qui les hommes renverse !

Escoute, bûcheron, arreste un peu le bras : Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;

Ne vois-lu pas le sang lequel dégoûte à force Des nymphes qui vivoient dessous la dure escorcc ? Sacrilège meurdrier, si on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts, et de détresses Merites-tu, meschant, pour taer nos déesses?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers 1 Plus le cerf solitaire et les chevreuls légers Ne paistront sous ton ombre, et la verte crinière Plus du soleil d'esté ne rompra la lumière.

Plus l'amoureux pasteur sus un Ironq adossé, Enflant son flageolet à quatre trous perse. Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette, Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette : Tout deviendra muet ; Echo sera sans vois ; Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois, Dont l'ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le contre, et la charrue ; Tu perdras ton silence, et Satyres et Pans, Et plus le cerf chez toy ne cachera ses fans.

Adieu, vieille forest, le jouet de Zephire, Où premier j'accorday les langues de ma lyre, Où premier j'entendi les flèches resonner D'Apollon, qui me vint tout le cœur estonner ; Où premier admirant la belle Galliope, Je devins amoureux de sa neuvaine Irope, Quand sa main sur le front cent roses me jetia. Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

Adieu, vieille forest, adieu, testes sacrées,

De tableaux et de fleurs en tout temps révérées,

Maintenant le desdain des passans altérez, Qui, bruslez en l'esté des rayous etherez. Sans plus trouver le frais de tes douces verdures, Accusent tes meurtriers, et leur disent injures 1

Adieu, cliesues, couronne aux vaillans citoyens, Arbres de Jupiter, germes Dodonéens, Qui premiers aux humains donnastes à repaistre ; Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sçeu recognoistre Les biens receus de vous, peuples vi'ayment grossiers. De massacrer ainsi leurs pères nourriciers !

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !

0 dieux, que véritable est la philosophie,

Qui dit que toute chose à la fin périra,

Et qu'en changeant de forme une autre vestira 1

De Tempe la vallée un jour sera montagne, Et la cyme d'Athos une large campagne : Neptune quelquefois de blé sera couvert : La matière demeure et la forme se perd. *

Admirable élégie. Le sentiment qui Ta dictée est profondément vrai et touchant. M. de Chateaubriand a dit : « Qu'il y a longtemps que j'ai quitté mes bruyères natales I On vient d'abattre un vieux bois de chênes et d'ormes parmi lesquels j'ai été élevé ; je serais tenté de pousser des plaintes comme ces êtres dont la vie était attachée aux arbres de la magique forêt du Tasse. » ( Voyage en Italie.) Ronsard a eu l'honneur de se rencontrer d'avance avec l'illustre poète de nos jours. Nous croirions faire injure à nos lecteurs en insistant sur les beautés de cette pièce: Escoute, bûcheron.... le flageolet à quatre trotis perse ;... tu perdras ton silence., etc., etc.

» Éd. P. Bl., t. IV, p. 347.

Les hymnes de Ronsard furent composés à rimilation d'Homère, d'Orphée et surtout de Callimaque. La mythologie la plus savante, des allégories astronomiques perpétuelles, un mélange confus de platonisme et de christianisme, font pour nous de ces poèmes, si admirés en leur temps, une lecture presque inintelligible et parfaitement ennuyeuse. Ronsard a essayé de consacrer ce genre païen aux saints de l'Église ; il a célébré saint Biaise et saint Roch, mais l'essai n'a pas été heureux, et, dans ses' préoccupations classiques, il est allé parler à saint Roch de Lucine et à'Hyménée. Pour donner une idée des hymnes, nous choisissons celle du Printemps, qui au mérite de la brièveté joint celui d'un style coloré fraîchement et d'un vers artistement construit.

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