‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 105 sur 135 · HYMNE DU PRINTEMPS · texte numérisé non relu

HYMNE DU PRINTEMPS

A FLEUniMONT ROBERTET SEIGNEUR d'aLDYE, SECRETAIRE d'ÉTAT

Je chante, Robertet, la saison du printemps, Et comme Amour et luy, après avoir long-temps Combattu le discord de la masse première, Attrempez de chaleur sortirent en lumière.

Tous deux furent oiseaux, l'un dans les cœurs vola, L'autre au retour de l'an jouvenceau s'en alla Rajeunir contre terre, et pour mieux se conduire Il se fit compagnon des courriers de Zephyre.

Zephyre avoit un rhé d'aimant laborieux, Si rare et si subtil qu'il decevoit les yeux, Ouvrage de Vulcan : lequel depuis l'Aurore, Depuis le jour couchant jusqu'au rivage More, Tenoit large estendu, pour prendre dans ce rhé Flore dont le Printemps estoit énamouré.

Or ceste Flore estoit une nymphe gentille, Que la Terre conceut pour sa seconde fille. Ses cheveux estoient d'or, annelez et tressez ; D'une boucle d'argent ses flancs estoient pressez Son sein estoit remply d'esmail et de verdure ; Un crespe délié luy servoit de vesture ; Et portoit en la main un cofm plein de fleurs Qui nasquirent jadis du crystal de ses pleurs, Quand Aquilon voulut la mener en Scythie, Et la ravir ainsi comme il fit Orithye ; Mais elle cria tant que la Terre y courut, Et des mains du larron sa fille secourut.

Tousjours la douce manne et la tendre rosée (Qui d'une vapeur tendre en l'air est composée), Et la forte Jeunesse au sang chaud et ardant. Et Venus qui estoit de roses bien coifée, Suivoieut de tous costez Flore la belle Fée, Un jour qu'elle dansoit Zephyre l'espia, Et tendant ses filets la print et la lia Eu ses rets enlacée, et jeune et toute belle

Au printemps la donna qui lauguissoit pour elle. Si tost que le Printemps en ses bras la receut, Femme d'un si grand dieu, fertile elle conceut Les beautez de la terre, et sa vive semence Fit soudain retourner tout le monde en enfance.

Alors d'un nouveau chef les bois furent couverts. Les prez furent vestus d'habillemens tous verds, Les vignes de raisins : les campagnes portèrent Le froment qu'à foison les terres enfantèrent, Le doux miel distila du haut des arbrisseaux, Et le laict savoureux coula par les ruisseaux.

Amour qui le Printemps, son amy, n'abandonne.

Prit l'arc dedans la main : son dos il environne

D'un carquois plein de traits, puis alla dans la mer

Jusqu'au centre des eaux les poissons enflamer,

Et maugré la froideur des plus humides nues

En (lama les oiseaux de ses fiâmes cognues :

Alla par les rochers et par les bois déserts,

Irriter la fureur des saugliers et des cerfs,

Et parmi les citez aux hommes raisonnables

Fit sentir la douleur de ses traits incurables;

Et en blessant les cœurs d'un amoureux souci,

Avecque la douceur mesla si bien aussi

L'aigreur qui doucement coule dedans les veines,

Et avec le plaisir mesla si bien les peines,

Qu'un homme ne pourroit s'estimer bien-heureux,

S'il n'a senti le mal du plaisir amoureux.

Jupiter s'alluma d'une jalouse envie

Voyant que le Printemps jouyssoit de s'amie:

L'ire le surmonta, puis prenant le couteau

Dont naguère il avoit entamé son cerveau

Quand il conceut Pallas, la déesse guerrière, Detrencha le Printemps, et sa saison entière En trois parts divisa : adonques vint l'Esté Qui hasla tout le ciel ; et si ce n'eust esté Que Junon envoya Iris sa messagère, Qui la pluye amassa de son aile légère, Et tempera le feu de moiteuse froideur, Le monde fust péri d'une excessive ardeur.

i\.près, l'Autonne vint chargé de maladies, Et l'Hyver qui receut les tempestes hardies Des vents impétueux qui se houfent si fort Qu'à peine l'univers résiste à leur effort. Et couvrirent, mutins, la terre pesle-mesle De pluyes, de glaçons, de neiges et de gresle.

Le Soleil, qui aimoit la Terre, se fascha. De quoy l'Hyver jaloux sa dame lui cacha, Et rendit de ses yeux la lumière éclipsée. Portant dessur le front le mal de sa pensée, Et, retournant son char à reculons, alla Devers le Capricorne et se retira là.

Adonques en frayeur ténébreuse et profonde (Le Soleil estant loing) fust demeuré le monde Sans le gentil Printemps qui le fit revenir Et soudain derechef amoureux devenir.

D'une chaisne de fer deux ou trois fois retorse Prenant l'IIy ver au corps le garota par force. Et sans avoir pitié de ce pauvre grison, L'espace de neuf mois le détint en prison. Ainsi par le Printemps la Terre se fit belle.

Ainsi le beau Soleil retourna devers elle,

Et redoublant le feu de sa première amour,

Monta bien haut au ciel et allongea le jour,

Afin que plus long temps il embrassast sa femme :

Et ne fust que Tethys a pitié de la flame

Qu'Amour luy verse au cœur, il fust ja consumé.

Mais pour remédier à son mal enflamé, Elle appelle la Nuit : adonc la Nuit détache, Ou semble détacher, le Soleil qu'elle cache En la mer, où ïethys refroidit sa chaleur.

Mais luy qui cache en l'eau sa contrainte douleur, S'enfuit de son giron la laissant endormie, Et dès l'aube à cheval retourne voir s'amie.

Aussi de son costé la Terre cognoist bien Que de telle amitié procède tout son bien : Pour ce, de mille fleurs son visage elle farde, Et de pareil amour s'échauffe et le regarde. Comme une jeune fille, afijj de plaire mieux Aux yeux de son amy, par un soin curieux S'accoustre et se fait belle, et d'un fin artifice L'attire doucement à luy faire service : Ainsi la Terre rend son visage plus beau, Pour retenir long temps cet amoureux flambeau Qui luy donne la vie, et de qui la lumière Par sa vertu la fait de toutes choses mère. En l'honnevir de cest hymne, ô Printemps gracieux, Qui r'appelles l'année, et la remets aux cieux, Trois fois je te salue, et trois fois je te prie D'elonguer tout malheur du chef de mon Aluye, Et si quelque maistresse en ces beaux mois icy

Liiy lourmenle le cœur d'uu amoureux soucy,

Fléchi sa cruauté el la rens amoureuse

Autant qu'auparavant elle estoit rigoureuse ;

Et lay que ses beaux ans, qui sont eu leur printemps,

Soient toujours en amour bien-heureux et contens.*

Ronsard a composé des hymnes pour les trois autres saisons. Quelque sévère jugement qu'on porte de cette fantasmagorie mythologique, il y a certes dans tout cela plus d'originalité et de poésie véritable que dans ces poèmes de;^ Saisons, des Mois, etc., etc., dont on nous a inondés en un temps.

> Éd. P. Bl., t. V, p. 177.

Sous le titre de Poèmes, les anciens éditeurs de Ronsard ont réuni en deux livres un grand nombre de pièces composées sur divers sujets, soit didactiques, soit de mythologie, soit d'histoire contemporaine. Ce sont, par exemple, les Armes., la Chasse, les Plaintes de Calypso au départ d'Ulysse, les aventures d'Hi/las, de Narcisse, ou bien la Harangue de François de Guise à ses soldats pour la défense de Metz. Le premier livre est dédié à l'infortunée Marie Stuart : cette princesse en effet aimait beaucoup notre poète, et aux jours de sa puissance elle lui avait envoyé d'Ecosse un butTet de vaisselle d'argent de la valeur de 2,000 écus, avec cette inscription : A Ronsard, V Apollon de la source des 3/uses^ Ronsard fut reconnaissant comme il devait l'être. Voici le touchant sonnet qu'il adresse à l'illustre captive :

Encores que la mer de bien loin nous sépare,* Si est-ce que l'esclair de vostre beau soleil, De vostre œil qui n'a point au monde de pareil, Jamais loin de mon cœur par le temps ne s'egarei.

' Selon Guillaume CoUetet, ce présent aurait été fait à Ronsard par Marie Stuart prisonnière, en 1383, c'est-à-dire deux ans seulement avant la mort du poète.

Royne,* qui enfermez une royne si rare, Adoucissez vostre ire et changez de conseil; Le soleil se levant et allant au sommeil Ne voit point en la terre un acte si barbare.

Peuples, vous forlignez, aux armes nonchalants.

De vos ayeux Renaulds, Lancelots et Rolands,

Qui prenoient d'un grand cœur pour les dames querelle,

Les gardoient, les sauvoient, où "^ vous n'avez, François, Encore osé toucher ny vestir le harnois Pour ester de servage une royne si belle. •*

Déjà, lors du dépari de la princesse pour TÉcosse, après la mort de François II, Ronsard avait déploré ce triste voyage en vers pleins de douleur qui semblent déceler un pressentiment sinistre :

Gomme un beau pré despouillé de ses fleurs. Gomme un tableau privé de ses couleurs. Gomme le ciel, s'il perdoit ses étoiles, La mer ses eaux, la navire ses voiles. Un bois sa fueille, un antre son effroy. Un grand palais la pompe de son roy, Et un anneau sa perle précieuse :

A-insi perdra la France soucieuse Ses ornemens, en perdant la beauté Qui fut sa fleur, sa couleur, sa clair te.

' Elisabeth d'Angleterre. (L. M.)

. Ok en cet endroit signifie tandis QUC.

' Éd. F. L!l. t. VI, p. 9.

Hà je voudrois, Escosse, que tu peusses Errer ainsi que Dele, ' et que tu n'eusses Les pieds fermez au profond de la mer !

Hà je voudrois que tu peusses ramer

Ainsi que vole une barque poussée

De mainte rame à ses flancs eslancée,

Pour t'enfuïr longue espace devant

Le tard vaisseau qui t'iroit poursuivant,

Sans voir jamais surgir à Ion rivage

La belle royue à qui lu dois hommage.

Puis elle adonc, qui le suivroit en vain,

Retourneroit en France tout soudain

Pour habiter son duché de Touraine :

Lors de chansons j'aurois la bouche pleine,

Et en mes vers si fort je la louerois,

Que comme un cygne en chantant je mourrois.

Pour mon object j'aurois la beauté d'elle,

Pour mon sujet sa constance immortelle ;

Où maintenant la voyant absenter,

Rien que douleur je ne sçauroy chanter."-'

On ne donnera ici que deux ou trois extraits des Poèmes.

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