XXVI NOTICE
J'abandonne le livre et m'en vais à l'Eglise. Au retour pour plaisir une heure je devise : De là je viens disner faisant sobre repas, Je rends grâces à Dieu : au reste je m'esbas.
Car si Taprès-disnée est plaisante et sereine, Je m'en vais pourmener tantost parm^- la plaine, Tantost en un village, et tantost en un bois, Et tantost par les lieux solitaires et cois. J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage, J'aime le flot de l'eau qui gazouille au rivage.
Là, devisant sur l'herbe avec un mien amy. Je me suis par les fleurs bien souvent endormy A l'ombrage d'un saule, ou lisant dans un livre : J'ay cherché le moyen de me faire revivre, Tout pur d'ambition et des soucis cuisans, Misérables bourreaux d'un tas de mesdisans, Qui font (comme ravis) les prophètes en France, Pippans les grans seigneurs d'une belle apparence.
Mais quand le ciel est triste et tout noir d'espesseur. Et qu'il ne fait aux champs ny plaisant ny bien seur. Je cherche compagnie, ou je joue à la Prime; Je voltige, ou je saute, ou je lutte, ou j'escrime, Je dy le mot pour rire, et à la vérité Je ne loge chez moy trop de sévérité.
Puis, quand la nuict brunette a rangé les estoilles, Encourtinant le ciel et la terre de voiles, Sans soucy je me couche, et là, levant les yeux Et la bouche et le cœur vers la voûte des cieux, Je fais mon oraison, priant la bonté haute De vouloir pardonner doucement à ma faute. Au reste je ne suis ny mutin ny meschant, Qui fay croire ma loy par le glaive Irenchant.
SUR RONSARB XXVII
Voilà comme je vy ; si ta vie est meilleure,
Je n'en suis envieux, et soit à la bonne heure. *
Sous Charles IX, Ronsard quittait peu la cour, parce que le prince ne pouvait se passer de sa compagnie ; mais après la mort de Charles, le poète déjà vieux, très-affligé de goutte et un peu négligé par Henri III, se retira à son abbaye de Croix- Val en Vendômois, sous l'ombrage de la forêt de Gastine, et aux bords de la fontaine Bellerie, qu'il a tant célébrées. Il venait encore de temps en temps à Paris visiter Gallaud, Baïf et ses autres bons amis du faubourg Saint-Marcel; leur plaisir était d'aller ensemble s'ébattre dans les bois de Meudon. Cependant les voyages de Ronsard devinrent de moins en moins fréquents. Le 22 octobre 1585, il écrivait à Galland ses pressentiments d'une fin prochaine, et n'espérait déjà plus survivre aux feuilles d'automne. La maladie en effet se joignit à ses infirmités habituelles, et il expira dans des sentiments de grande piété, le vendredi 27 décembre 1585, en son prieuré de Saint- Cosme, près de Tours, où il s'était fait transporter. Il fut enterré dans le chœur de l'église du prieuré sans aucune pompe ; mais vingt-quatre ans après sa mort, Joachim de La Chétardie, conseiller-clerc au parlement de Paris, et prieur-commendataire de SainL-Cosme, lui fit dresser un tombeau de marbre, surmonté d'une statue. Galland, entre les bras duquel Ronsard avait expiré, attendit moins longtemps pour rendre à son ami les hommages solennels qui lui étaient dus, et le lundi 24 février 1585, en la chapelle du collège de Boncour, fut célébrée une messe
* Réponse à quelque Ministre. — Édit. P. BU, t. VI, p. H2.