‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 26 sur 135 · XXXVI NOTICE · texte numérisé non relu

XXXVI NOTICE

duire, et dignes de se perfecliouner par l'étude sans en avoir les loisirs ni les instruments ; mais ils avaient une certaine flamme au cœur et une ardeur d'idéal qui ne s'est pas encore éteinte chez tous, et qui fait l'honneur de ces générations rapides dont les individus isolés se survivent; il y avait eu je ne sais quel astre ou quel météore qui les avait touchés en naissant. Chacun alors prenait donc l'initiation où il le pouvait; l'un entrait dans le sentiment de la haute poésie par Byron, l'autre par Shakespeare, un autre de préférence par Dante ; on saisissait un point, et l'on devinait le reste : tout cela se rejoignait dans une noble fièvre et une émulation commime. Ce qui était bien certain pour ceux qui tentaient la pratique de l'art en vers, et surtout dans l'ordre lyrique, c'est que les dernières sources trop fréquentées du xviii^ siècle, sources de tout temps mélangées et fort minces, étaient taries et épuisées, et qu'il fallait se retremper ailleurs, non pas tant pour les sentiments (on les avait en soi) que pour l'expression, pour la couleur, pour le style. Une grande partie de la difficulté était là.

Or, en ces mêmes années, étudiant de mon côté lexYi<^ siècle français et notre ancienne poésie à un point de vue critique, je ne fus pas longtemps à m'apercevoir d'un certain rapport entre ce qu'on avait voulu alors et ce que l'on désirait dans le présent. Et, en effet, à ce grand moment de la Renaissance, lorsqu'au sortir de l'étude fervente des belles œuvres de l'antiquité on s'était retrouvé en présence d'une poésie française naturelle, élégante, mais peu élevée, on avait eu conscience à cet égard de la pauvreté domestique ; on avait fait effort pour en triompher,

SUR RONSARD XXXVIl

ei pour monter une lyre au ton des plus graves et des plus héroïques desseins. On avait échoué, mais, selon moi, en partie seulement; car il était possible encore, dans l'ensemble confus des poésies oubliées de cette époque, de recueillir à première vue et de faire goûter une certaine quantité de pièces vives, neuves, d'une rhythme ferme et varié, d'une couleur charmante, d'une expression imprévue et pourtant bien française. Est-ce à dire pour cela que je conseillais d'imiter ces poètes du xvi'' siècle et enparliculier Ronsard, soit directement dans la forme et dans la langue, soit dans l'ordre des idées? Pas le moins du monde. Je disais précisément le contraire, et j'avertissais que tel n'était point mon but. Mais la lyre de Malherbe, celle que ce vigoureux lyrique avait refaite et léguée à ses successeurs, n'était plus qu'à quatre cordes, et je demandais qu'on en ajoutât une cinquième qui y avait été avant lui. Mais le style de la poésie lyrique était fort déchu : il était entravé et gêné de toutes parts, jeté à froid dans des moules usés ; les heureuses tentatives de quelques jeunes poètes tendaient à le restaurer, à l'étendre, et à ceux qui s'en étonnaient ou s'en irritaient comme d'une innovation inouïe, je rappelais qu'on l'avait déjà essayé et sans tant de maladresse et de malheur qu'on l'avait bien voulu dire. Enrichir la palette de quelques tons agréables à l'œil, ajouter quelques notes aux accents connus, quelques nombres et couplets aux rhythmes en usage, justifier surtout par des exemples retrouvés à propos ce qu'osaient d'instinct les poètes novateurs de notre temps, reuouer la tradition sur un point où l'on n'avait jusque-là signalé que des débris, c'était mou ambition la plus haute.

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Je la rassemblais autour du nom de Ronsard, et je la limitais moi-même dans ces vers où, ce me semble, je ne demandais que peu. J'y disais en propres termes, et en m'adressant au poète auquel je venais d'élever dans mon volume une sorte à' autel expiatoire :

Non que j'espère encore, au trône radieux, etc. '

Ma conclusion, après tout, n'était pas tellement différente du jugement qu'avait porté, sur Ronsard, Fénelon dans sa Lettre à l'Académie française :

« Ronsard, y disait-il, avait trop entrepris tout à coup. Il avait forcé notre langue par des inversions trop hardies et obscures; c'était un langage cru et informe. I] y ajoutait trop de mots composés qui n'étaient point encore introduits dans le commerce de la nation : il parlait français en grec, malgré les Français mêmes. Il tt'avait pas tort, ce me semble, de tenter quelque nouvelle route four enrichir notre langue, four enhardirnotre poésie, et 2^our dénouer notre versification naissante. Mais, en fait de langue, on ne vient à bout de rien sans Tavcu des hommes pour lesquels on parle. On ne doit jamais faire deux fas a la fois ; et il faut s'arrêter dès qu'on ne se voit pas suivi de la multitude. La singularité est dangereuse en tout : elle ne peut être excusée dans les choses qui ne dépendent que de l'usage.

« L'excès choquant de Ronsard nous a un peu jetés dans l'extrémité opposée : on a appauvri, desséché et gêné notre langue. Elle n'ose jamais procéder que suivant la méthode la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire : on voit toujours venir un nominatif substantif qui mène son adjectif comme par la main ; son

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