‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 27 sur 135 · Voyez p. xxxu · texte numérisé non relu

Voyez p. xxxu

SUR RONSARD XXXiX

verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adverbe qui ne soufTre rien entre eux deux ; et le régime appelle aussitôt un accusatif, qui ne peut jamais se déplacer. C'est ce qui exclut toute suspension de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute variété, et souvent toute magnifique cadence. »

Rempli de la poésie des anciens et particulièrement des Grecs, la goûtant dans ses hardiesses les plus harmonieuses et les plus naturelles, Fénelon savait tout le faible de la poésie moderne et de la nôtre en particulier ; il l'a indiqué encore en d'autres endroits de cette Lettre, et ou u'ajamais dit à une Académie accoutumée à se célébrer elle-même, ainsi que sa propre langue, des vérités plus fortes d'une manière plus douce. Mois cela n'a été donné qu'au seul Fénelon.

M. Guizot, parlant de Ronsard dans un morceau sur VEtat de la 2^oésie en France avant Corneille, et lui tenant compte des services qu'il avait rendus ou avait voulu rendre, a dit à peu près dans le même sens, et sous forme d'aphorisme politique : « Les hommes qui font les révolutions sont toujours méprisés par ceux qui en profitent. »

Maintenant je viens exprès de relire, de parcourir encore une foistoutRonsardenmedemaudantsi je l'ai bien compris dans mon ancienne lecture, si je ne l'ai pas surfait, et aussi (car M. Gandar m'en avertit, et c'est un avertissement bien agréable et flatteur puisqu'il implique un succès) si je n'ai pas été trop timide, et si je ne suis pas resté en deçà du vrai dans ma réclamation en sa faveur. Je sais tout ce qu'avaient d'incomplet et jusqu'à un certain point de hâtif, cet extrait et ce jugement de 1828, et je le li\i'e aux cor-

NOTICE

rections de détail de ceux qui y reviennent armés de toutes pièces et avec une application d'érudit ; mais en ce qui est d'avoir fait un acte de goût, je ne saurais m'en repentir, et l'idée que je me forme de Ronsard est encore la même, c'est-à-dire celle-ci.

Il est jeune quand il conçoit son dessein : pourtant il a déjà vécu, voyagé ; il a fait légèrement ses premières études et les a manquées ; il est devenu page, et encore enfant il a couru le monde; il est allé en Angleterre, en Ecosse, en Hollande, en Allemagne, en Piémont. A le voir, on le croirait tout destiné au monde et aux armes, voué au service des princes. Il est de belle taille, de mine élégante, alerte et adroit aux exercices du corps, le front ouvert, l'air noble et généreux ; il a la conversation agréable et facile. Une surdité qui lui survient et qui l'afflige dès la jeunesse lui est un j)remier temps d'arrêt, un premier rappel intérieur qui le sollicite à la retraite. Et surtout il y avait alors dans l'air un grand souffle et un grand courant qui enlevait et qui embrasait toutes les âmes studieuses, et, parmi les ignorants mêmes, tous ceux qui étaient capables d'une ambition vraiment libérale. Ce mouvement de la Renaissance, comme on l'a vu du mouvement de 89, était un de ces puissants et féconds orages auxquels la jeunesse ne résiste pas. Ronsard en fut atteint; Lazare de Baïf, auprès duquel il avait été quelque temps eu Allemagne , l'initia à ce goût nouveau d'études. Ronsard prit une grande résolution. A l'âge de dixsept ans, après sept ou huit années de courses, de dis sipation-^, il se dit qu'il fallait être homme, compter dans son temps par un genre d'ambition et de succès qui ne ressemblât point à un autre, et cueillir la

SUR RONSAHD XLI

seule palme qui ne se flétrit pas. De retour a Paris, il s'enferma dans un collège auprès de Jean Dorn^ pour maître, et pendant sept aus (1!)42-1I549), avec quelques condisciples de sa trempe et qu'il excitait de sa propre ardeur, il refit de fond ea comble sou éducation. Il lut tous les poètes anciens, surtout les Grecs, chose très-neuve alors, eu France, Ce que fera un jour Alfieri à un âge plus avancé, Ronsard le fit plus jeune, mais par ua même principe d'opiniâtre volonté; il se dit : « Je serai poète, je le suis; «et il le fut. Il sortit de là plein d'enthousiasme et chargé de munitions poétiques, et il leva son drapeau. Lui et ses amis ils avaient conjuré ensemble pour que la langue française eût enfin une haute poésie, et ils se mirent incontinent à l'œuvre pour la lui donner (1550).

Ici j'entends des éruditsde nos jours qui en parlent bien à leur aise, et qui disent (MM. de Schlegel en tète) : Cette poésie française élevée existait au moyen âge, elle était dans les romans de chevalerie, dans ces chansons de geste qu'on exhume chaque jour, dans ces traditions vraiment modernes où il fallait l'aller chercher comme à sa source naturelle, et non chez les Grecs et les Latins. Le poète polonais Mickiewicz, dans ses Considérations d'histoire littéraire, adresse un reproche de ce genre à Ronsard; il l'accuse d'avoir rompu avec la tradition du moyen âge, et d'avoir jeté la poésie française dans la route qu'elle n'a plusquittée.Toutce qu'on aditplus vulgairement de Malherbe, il l'impute à Ronsard, et il a raison en un certain sens. La poésie française classique, à proprement parler, date bien de celui-ci, et Malherbe n'a fait que recommencer l'œuvre en la corrigeant, en la

Page 1