SUR RONSARD M
de bonne heure, comme il devient vile incapable d'autre chose que de courtes poussées, et comme il a le sentiment que la poésie, ainsi que la jeunesse, gît toute dans la chaleur du sang, et s'évanouit avec elle. Il a exprimé cela admirablement dans une Épître à son ami Jean Galland, principal au collège de Concourt ; il lui dit :
Comme on voit en septembre aux tonneaux angevins Bouillir en escumant la jeunesse des vins, Qui, chaude en son berceau, à toute force gronde Et voudroit tout d'un coup sortir hors de sa bonde, Ardente, impatiente, et n'a point de repos. De s'enfler, d'escumer, de jaillir à gros flots, Tant que le froid hiver lui ait dompté sa force, * Rembarrant sa puissance es prisons d'une escorce : Ainsi la poésie en la jeune saison Bouillonne dans nos cœurs... ^
Mais quand vient l'âge de trente-cinq ou quarante ans (c'est la limite qu'il assigne), le sang se refroidit; adieu la Muse et les belles chansons :
Nos lauriers sont séchez, et le train de nos vers Se présente à nos yeux boiteux et de travers : Toujours quelque malheur en marchant les retarde, El comme par despit la Muse les regarde.
Il faut lire toute la pièce, qui, avec celle des Muses délogées, est une des meilleures de Ronsard mûri ou plutôt vieilli, et l'on conçoit, à la lecture de tels vers,
1 Dans toutes les éditions que j'ai vues on lit : Tant que le froid hiver lui ait donné sa force...., ce qui est contraire au sons.
* Voy. ci-après, p, 213.
LU NOTICE
qu'on ait rapproché de son nom celui de Corneille. Régnier, dans sa chaude veine, n'a rien fait de mieux. Mais Ronsard, qui n'a plus que des rencontres et par-ci par-là de ces bons accidents, s'en prend alors de sou peu d'entrain et de son ralentissement aux rois et princes qui ne l'ont pas assez récompensé ni fait assez riche : au fond, il ne devrait s'en prendre qu'à lui et à sa nature. Cet esprit gaillard et ce cœur généreux (c'est ainsi qu'il se qualifie avec raison) n'a pas su assez dégager la poésie de la fougue même du tempérament ; sa santé s'est fatiguée avant qu'il ait régulièrement mûri ; il n'a pas eu deux jeunesses. Sauf de rares passages dans le Ion de ce que je viens de ciler, sauf de courts moments où le vieux coursier de guerre se redresse comme au son du clairon, il s'oublie, il se traîne ; il ne donne pas à sa propre manière son perfectionnement graduel, et, après une si fière et tumultueuse entrée, il a une fm lente, inégale et incertaine. Il meurt à soixante et un ans (1 585), mais il a commencé d'être le lonJiomme Ronsard de bonne heure, vers cinquante ans et plus tôt, — à l'âge où Malherbe, qui est au contraire un poète do vieillesse, acquerra seulement sa pleine verdeur.
Cela est si vrai que, lorsqu'il veut se corriger luimême, Ronsard n'a pas la main sûre ni le tact heureux ; il lui arrive de retrancher, on ne sait pourquoi, de ses dernières éditions des vers qui sont charmants, et du petit nombre de ceux qui paraîtront tels à tous les yeux. Ses admirateurs, dans le temps, ne s'expliquaient pas cette sévérité, et ils ont rétabli après lui ces pièces qu'on dirait plutôt de choix que de rebut. Voici un sonnet touchant, mélancolique, qu'il avait rejeté et que la postérité a accueilli ; il l'adressait à