‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 36 sur 135 · SUR RONSARD LUI · texte numérisé non relu

SUR RONSARD LUI

sa dame en lui envoyant un bouquet, une aprèsmidi :

Je vous envoie un bouquet que ma main, etc. '

Rémi Belleau, dans son commentaire, a fait remarquer que ce sonnet est imité d'une petite pièce latine do Marulle ; il ne dit pas qu'il pourrait aussi bien paraître imité de cette jolie épigramme de l'Anthologie, et qui est du poète Rufin :

« Je t'envoie, Rhodoclée, cette couronne qu'avec de belles fleurs j'ai moi-même tressée de mes mains : il y a un lis, un bouton de rose, une anémone humide, un tiède narcisse, et la violette à l'éclat sombre. Ainsi couronnée, cesse d'être tron fière ! lu fleuris et lu finis, et toi et la couronne. >:

Un des plus beaux sonnets de Ronsard, et qui le caractérisent le mieux dans son feu d'étude, dans sa fièvre de poésie et de travail, c'est celui qui commence par ces vers empressés, impétueux :

Je veux lire en trois jours VIliade d'IIomero,

Et pour ce, Corydon, terme bien Thuis sur moi...

Il y ordonne à ce laquais, Corydon, de tenir sa porte exactement close et de ne le déranger pour rien au monde, sous peine d'éprouver à l'instant sa colère.

' Voy. ci-après, p. 315.

2 20 octobre IHîio.

LIY NOTICE

Il n'y aurail que le cas unique où quelqu'un viendrait de la part de sa maîtresse Gassandre : oh ! alors la consigne tomberait à l'instant ; mais hormis pour elle, il est invisible à l'univers :

Au reste, si un dieu vouloit pour moi descendre Du ciel, ferme la perte et ne le laisse entrer. *

Je le crois bien, en lisant avec cette passion V Iliade d'Homère, il est déjà avec les dieux mêmes et avec les héros fils des dieux.

Dans cette pièce on sent toute l'ardeur de la Renaissauce, cette avidité d'apprendre, de dévorer, de s'incorporer les anciens. Si Ronsard sort d'une lecture ainsi forcée avec une poésie un peu haute en idée, mais inégale et indigeste, et la tête montée comme on dit, on n'en sera pas surpris. Excusez-le s'il ne gouverne pas son français comme il le faudrait, il vient de faire un excès d'Homère ou de Pindare.

M. Gandar, qui est un adorateur d'Homère (et j'appelle adorateurs ceux qui le sont par un vœu tout spécial et par une pratique fidèle), lui qui a fait le pèlerinage d'Ithaque, qui a visité le port de Phorcys et la grotte des Nymphes, qui a reconnu le lieu certain des étables d'Eumée, et déterminé l'endroit probable de la maison d'Ulysse^, M. Gandar s'est complu à rechercher dans l'œuvre de Ivonsard la trace et l'influence homérique. Il a t^ès-bien montré que c'était une grande nouveauté alors en France de lire Homère en grec, que dans l'Université même, et parmi ceux qui passaient pour doctes, ou ne s'en

• Voyez ci-après, p. 318.

* Dans sa thèse latine De Vlijssis Ithaca, 1834.

s IT R n O N s A R D LV

avisait que depuis peu, cl il eu a fait uu mérite à notre poète, qui, nou content de l'étudier sans cesse, voulait encore limiter, le reproduire et doter son siècle et son pays d'un poème épique : vain effort, mais noble pensée !

Ici je ne puis m'empécher de remarquer combien l'influence d'Homère, de ce grand poète naturel, fut petite dans notre littérature, ou, pour parler plus exactement, combien elle en fut absente ; et, afin de rendre le fait plus net et plus sensible, je me pose une question :

Quels sont les grands écrivains français qui auraient pu s'aller promener aux champs eu emportant un Homère, rien que le texte, ou qui, s'enfermant comme Ronsard en des heures de sainte orgie, auraient pu avoir raison en trois jours de VJiiade ou de l' Odyssée ? Quels sont-ils, grands prosateurs ou poètes ? et, selon que cette lecture directe et familière leur a été possible ou non, n'y aurait-il pas un certain trait à en déduire par rapport à chacun, une certaine réflexion qui porte sur l'ensemble du talent? et aussi, cette revue faite, n'y a-t-il pas une conclusion générale à tirer sur le caractère presque exclusivement latin de notre littérature ?

Avant Ronsard, il n'est chez nous qu'un seul écrivain célèbre, un seul qui soit capable de cette lecture largement prise à la source : c'est Rabelais, également lecteur de Platon, d'Hippocrate ou d'Homère ; et au milieu de ses bruyantes facéties, — à l'ampleur, ou naturel et à la richesse aisée de sa forme, — il s'en ressent.

Depuis Ronsard, je cherche en vain un poète, un écrivain de renom dans sou siècle, qui soit comme

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