SUR RONSARD LXVII
tcz de grand? ou si c'est seulemeut par modestie, et pour opposer sa grandeur à notre ténuité? Pour moi, je ne l'estime grand que dans le sens de ce vieux proverbe: Magnus liber, magnum maliim, et me suis déclaré là-dessus dans une de mes lettres latines, que vous avez laissée passer sans y former d'opposition. » Chapelain, ainsi pressé par Balzac, lui répond un peu longuement, mais très-judicieusement, et cette lettre inédite, publiée ici pour la première fois, ne saurait désormais se séparer de la question même qui lui était faite et dont on se souvient encore:
« Vous me demandiez, lui écrit-il le 27 mai 1640, ' par Tune de vos précédentes, si répithète de grand, que j'avois donné à Ronsard, étoit sérieux ^ ou ironique, et vouliez mon sentiment exprès là-dessus. J'avois alors beaucoup de choses à vous dire plus nécessaires que celles-là, et à peine avois-je assez de temps pour vous le dire. Maintenant que je suis sans matière et sans occupation, je puis bien prendre celle-ci pour remplir ma page et satisfaire à votre désir, plutôt lard que jamais. Ronsard sans doute étoit né poète, autant ou plus que pas un des modernes, je ne dis pas seulement François, mais encore Espagnols et Italiens. C'a été l'opinion de deux grands savants de delà les monts, Sperone et Castelvetro, dont le dernier, comme vous avez pu voir dans les livres que je vous ai envoyés, le compare et le préfère à son adversaire Caro dans la plus belle chose et de plus de réputation qu'il ait jamais
1 D'après la copie très-authentique des Lettres de Chapelain que j'ai sous les yeux, je rapporte celle-ci à l'année 1040. Dans les lettres imprimées de Balzac à Chapelain, on a porté les lettres corres|)ondantes de Balzac à l'année IG'jl.
2 Chapelain ne met pas épithète au féminin; il se souvient du latin et du grec, ou le mot est neutre.
LXVni NOTICE
faite, et le premier le loue ex professa dans une élégie latine qu'il lit incontinent après la publication de ses Odes ])indariqii.e$. Mais ce n'est pas plus leur sentiment que le mien propre qui m'oblige à rendre ce témoignage à son mérite. Il n'a pas, à la vérité, les traits aigus de Lucain et de Stace, mais il a quelque chose que j'estime plus, qui est une certaine égalité nette et majestueuse qui lait le vrai corps des ouvrages poétiques, ces autres petits ornements étant plus du sophiste et du déclamateur que d'un esprit véritablement inspiré par les Muses. Dans le détail je le trouve plus approchant de Virgile, ou, pour mieux dire, d'Homère, que pas un des poètes que nous connoissons; et je ne doute point que, s'il tut né dans un temps où la langue eût été plus achevée et plus réglée, il n'eût pour ce détail emporté l'avantage sur tous ceux qui font ou feront jamais des vers en notre langue. Voilà ce qui me semble candidement de lui pour ce qui regarde son mérite dans la poésie françoise. Ce n'est pas à cette heure, que je ne lui trouve bien des défauts hors de ce feu et de cet air poétique qu'il possédoit naturellement, car on peut dire qu'il étoit sans art et qu'il n'en connoissoit point d'autre que celui qu'il s'étoit formé lui-même dans la lecture des poètes grecs et latins, comme on le peut voir dans le traité qu'il en a fait à la tête de sa Franciade. D'où vient cette servile et désagréable imitation des anciens que chacun remarque dans ses ouvrages, jusques à vouloir introduire dans tout ce qu'il faisoit en notre langue tous ces noms des déliés grecques, qui passent au peuple, pour qui est faite la poésie, pour autant de galimatias, de barbarismes et de paroles de grimoire, avec d'autant plus de blâme pour lui, qu'en plusieurs endroits il déclame contre ceux qui font des vers en langue étrangère, comme si les siens, en ce particulier, n'étoient pas étrangers et inintelligibles. C'est là un défaut de jugement insupportable de n'avoir pas songé au temps